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  • : " On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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10 juillet 2013 3 10 /07 /juillet /2013 20:49

http://www.imaginelf.com/wp-content/uploads/2012/09/black-out-willis.jpg

 

 

 

 

 

Technique ♦♦♦

Esthétique ♦♦♦

Emotion ♦♦

Intellect  ♦♦ 

 

 

 

 

Si je n'étais pas un goujat doublé d'un parasite, je m'excuserais de vous avoir laissés pendant si longtemps, bande de charognards. Mais rassurez-vous : le Massacre ne dort pas, il consomme de la fiction depuis le début de cette période que le calendrier se plaît à appeler "estivale", alors que toute personne capable de poser son regard vers l'extérieur et la masse orageuse qui engourdit le ciel sait être faux. Le climat se réchauffe, oui, mais surtout, il se dégrade. "Et ça c'est vraiment terrible" (Laszlo Carredas dans Vol 714, oui, vous les vrais tintionophiles, l'avez reconnu).

 

Bref, je vous en faisais part il n'y a pas si longtemps, c'était un 23 mai, on pouvait encore croire que les dépressions atmosphériques n'étaient que conjoncturelles – il est maintenant clair, eu égard à la mocheté juilletiste, qu'un dessein intelligent a juré notre perte – de ma découverte de Connie Willis. Son petit roman,  Sans parler du chien, est un délice victorien plein de sourires et d'érudition. Je m'étais juré, immédiatement, sur le champ encore vierge d'une dernière page tournée, de me taper toute sa production scripturale. Fort logiquement, je me procurai donc avec une facilité honteuse son dernier roman en date, qui se trouve faire partie du même univers que Sans parler du chien. Des historiens qui font des voyages dans le temps un peu risqués à des fins documentaires, pour résumer. Et cela illustrera à merveille la thématique du jour : deux oeuvres d'un même auteur et avec des diégèses reliées ou équivalentes peuvent avoir des disparités qualitatives surprenantes. On le voit fréquemment dans les interminables cycles de fantasy. Voire même chez Tolkien lui-même. Mais vraiment, j'aurais juré ne pas avoir à subir pareille disproportion chez Connie Willis. M'en voilà déconfit, comme un citron pas sucré.

 

Jetons grossièrement les bases de l'intrigue : plusieurs historiens sont envoyés dans le temps à partir de la sempiternelle base d'Oxford dirigée par un très préoccupé Mr. Dunworthy. Il semble que les erreurs, les décalages (temporels ou géographiques) se multiplient ces derniers temps, que des calendriers de décollages sont chamboulés, que tout le monde se plaint, et l'époque/lieu qui pose problème est visiblement la Seconde Guerre Mondiale, plus précisément les années 1940-41 à Londres. Trois points-de-vue principaux sont alternés par chapitres : Polly étudie le comportement des londoniens pendant les incessants bombardements de la Luftwaffe ; Merope s'occupe des enfants déportés dans des manoirs campagnards pour échapper aux dits bombardements ; Michael, lui, baroude du côté de la bataille de Douvres, où de simples pêcheurs ont sauvé la vie de milliers de soldats. Ce sont, vous avez bien lu, les principales focalisations.

 

Et si je souligne le terme, ne vous leurrez pas, c'est qu'il y a un problème : le système narratif met un temps cooooonsidérable à se mettre en place. Dans les 400 pages environ (sur 600). Auparavant, c'est le bordel : des tonnes de points-de-vue alternatifs viennent parasiter la succession de ces trois personnages privilégiés. Cela a plein d'effets désagréables : reporter l'empathie, complexifier inutilement l'intrigue, et surtout, surtout, ouvrir des fils narratifs qui ne seront jamais bouclés. Des tas d'enjeux secondaires, ou parfois importants, restent ainsi en suspens à la fin du livre. Et comme il n'y a marqué "Tome 1" à aucun endroit, je considère que l'histoire est finie. Eh bien c'est pour le moins baclé, ma bonne dame : à la limite, que la fin coupe tout suspense en ne nous laissant pas entrevoir le destin des trois personnages principaux (c'est remplacé par le surgissement inopiné d'un point-de-vue qu'on avait abandonné dès le premier chapitre... bref), pourquoi pas. Mais par contre, on ne saura jamais pourquoi ils ont eu toutes ces difficultés, pourquoi ils ne pouvaient pas rentrer à Oxford, pourquoi Dunworthy était préocuppé, pourquoi il y a des décalages, sans parler de ce qui a pu finalement arriver à des personnages à focalisation divers qui apparaissent quelques chapitres avant de disparaître tout bonnement. En d'autres termes et pour résumer : il y a un vaste bordel structurel qui fait que le roman est, de fait, raté. Si c'est une tentative pour faire de la narration déconstruite auteurisante, c'est aussi pertinent que d'insérer des sardines au poivre dans une crème brûlée.

 

Mais pire : l'écriture de Sans parler du chien (qui, en plus, était parfaitement structuré) dégageait une tranquille élégance, mais quinze ans ont passé, et Connie Willis semble avoir décidé d'adopter le style correct mais atone de tant de ses contemporains besognant dans le non-mimétique. À peu de choses près, ça peut évoquer du Christopher Priest : écriture morne, idées géniales. Sauf que là, les idées, je les avais déjà vues dans l'autre roman, et que, je le rappelle, le ficelage de la chose apparaît approximatif (terme choisi pour être gentil). Alors bien sûr ce n'est pas un ratage complet, il y a du boulot et de la maîtrise là-derrière, il y a juste des atrocités dans l'intention et la réalisation : Connie sait être captivante quand elle veut, surtout quand elle atteint enfin son rythme de croisière – avant de nous paner la fin. C'est ainsi, brutalement, que s'écroule mon envie d'explorer sa bibliographie. Allez savoir si je m'y replongerai un jour... je préfère, dans ce genre de cas, laisser faire le hasard, qui prend souvent l'apparence de livres d'occaze.

 

 

http://cannibaleslecteurs.files.wordpress.com/2013/02/ballard-sauvagerie.gif

 

 

 

Technique 

Esthétique 

Emotion 

Intellect   

 

 

James Ballard, c'est l'assurance du plaisir estival. Évacuons d'emblée tous les lieux communs rattachés à la prose du maître anglais puisque, évidemment, ils ont beau être moches et éculés, ils dépeignent parfaitement les caractéristiques du court roman Sauvagerie (en VO Running Wild) :

 

Précision chirurgicale de la construction.

Style clinique.

Beauté intrinsèque des termes médicaux et juridiques.

Cérébral et charnel à la fois. Désincarné et captivant à la fois.

 

Voilà qui est fait. À la première personne, un psychiatre tente de compléter l'enquête opérée lors du massacre de Pangbourne (inspiré de faits réels ? ma foi, je ne sais pas) près de Londres, lors duquel tous les adultes d'un enclos résidentiel friqué et ultra-sécurisé sont méthodiquement assassinés par diverses et truculentes méthodes, alors même que tous les enfants et adolescents ont disparu.

Est-il besoin de le dire, c'est une merveille, qui apporte au récit d'enquête le gel intellectuel d'un regard supérieurement lucide et par voie de conséquence, dépassionné. Sauf – et ce "sauf" est essentiel – lors d'une scène de nouveau carnage dans un hôpital, vécue cette fois-ci par le narrateur. C'est là tout le génie d'une écriture "médico-légale", semblable à un rapport d'expertise : la narration de ce moment nécessairement traumatisant (le psychiatre voit alors, à quelques mètres, un meurtre, des blessures par balles et un enlèvement perpétrés) conserve une tonalité rigide mais laisse suer la ferveur passionnelle qui a pu conduire le personnage point-de-vue à explorer le sordide fait-divers et défendre sa thèse face à des enquêteurs qui concluent trop rapidement au kidnapping.

Car sa thèse, est-il besoin de préciser que je vous spoile totalement l'intrigue, c'est que ce sont les enfants les auteurs du massacre. Et l'on ressent un plaisir pervers à en sentir sourdre l'évidence, la contemplation du chaos se mue en révélation des turpitudes enfouies sous le quotidien bénin de familles surprotégées et a priori sans histoires. Le chaos peut surgir de la plus effarante platitude. Et je ne pense pas que Ballard ait placé la morale (de type : "le crime n'est pas un corollaire de la fange sociale") comme objet du propos, non je pense que, comme d'habitude, c'est la beauté d'une réalité singulière – fut-elle atroce – qui l'intéresse. Il nous invite à la contempler, à y prendre plaisir, tout comme il exposait dans Crash l'accident de voiture pour le spectacle qu'il constituait. On est assez proche, à mon sens, de ce que Tobe Hooper a pu réaliser dans le film Massacre à la tronçonneuse : l'horreur du crime présentée dans son inévitable fascination esthétique. Même si Ballard ajoute à sa motion contemplative une dimension intellectuelle.

 

 

 

 

La morale de tout cela : n'oubliez pas la crème solaire, mes petits amis, on s'oublie souvent aux rayons UV lorsqu'on est happé par la suspension diégétique.

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Published by Nico - dans Du papier
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commentaires

Cachou 12/07/2013 21:04

Ce n'est pas la première fois qu'on me le recommande. Par contre, je ne suis jamais tombée dessus (ça finira bien par arriver un jour ^_^).

Nico 12/07/2013 20:24

Par contre, je te recommande fortement Sans parler du chien de Connie Willis (cf. massacre d'il y a pas longtemps). Connaissant un peu des goûts, je pense que ça te plaira beaucoup.

Cachou 12/07/2013 08:48

Beaucoup aimé "Sauvagerie" également.
Tu confirmes ma non-envie de lire le Willis (et là, j'ai un peu l'impression de parler de Bruce)(pas une feinte, une réelle remarque).