Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Le Massacre
  • Le Massacre
  • : " On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
  • Contact

Recherche

23 mai 2013 4 23 /05 /mai /2013 16:15

http://www.imaginelf.com/wp-content/uploads/2010/09/sans-parler-du-chien.jpg

 

 

 

Technique 

Esthétique ♦♦

Emotion 

Intellect   

 

 

Peut-être la chose suivante vous arrive-t-elle parfois : vous découvrez un tout nouvel auteur et en une centaine de pages, vous avez la certitude qu'il va rejoindre votre panthéon personnel, que vous allez tout acheter et tout lire de lui et même, dans le cas d'un anglophone, vous procurer tout le matériau VO qui n'aurait pas été traduit en français pour n'en vraiment rien manquer. Personnellement, ça m'a fait le coup quelques fois depuis une dizaine d'années : chronologiquement, René Barjavel, John Crowley, David Mitchell, Ian McLeod, David Calvo, Christopher Priest dans une moindre mesure, et le dernier en date était Léo Henry. Eh bien je sens qu'un nouveau processus s'enclenche avec la délicieuse américaine Connie Willis grâce à son roman Sans parler du chien.

 

Ned Henry est un voyageur temporel. Un enquêteur temporel. Il fouille les ruines de la cathédrale de Coventry juste après son bombardement et sa destruction partielle par les nazis en novembre 1940. Pourquoi ? Son employeuse, lady Shrapnell (son patronyme est déjà tout un programme...), a obsessionnellement entrepris la reconstitution de cette cathédrale dans le XXIe siècle futuriste dont ils sont originaires. Tout ça parce que l'ancêtre de cette hystérique lady, Tossie Mering, a consigné dans son journal avoir une fascination pour cet édifice qui lui a fait rencontrer l'amour de sa vie.

Ned est complètement chamboulé par les allers-retours dans le temps qui ont un effet psychologique dévastateur si on les cumule (perte de repères entre les époques, sensation d'irréalité, troubles du comportement et de la compréhension), mais c'est pourtant lui qu'on envoie à l'époque victorienne pour réparer le paradoxe temporel provoqué par une autre agent en mission, Verity Kindle, qui a emmené un chat oxfordien dans le futur alors que le transport temporel d'objets est supposé impossible – sans quoi le continuum espace-temps si cher au Doc de Retour vers le futur tomberait en miettes.

 

C'est ainsi, en majeure partie, un roman victorien contemporain que l'on lit, puisque Ned va passer quelques jours dans une famille de l'époque aux personnages tous plus tordants les uns que les autres, essayant d'abord de comprendre sa mission, puis de se remettre d'aplomb, et enfin d'accomplir ce pour quoi il pense être là. Et voilà ce qui fonctionne si joliment dans Sans parler du chien : Connie Willis s'éclate ostensiblement et parvient à nous inclure dans son amusement. On se bidonne, on cherche la réponse à des énigmes locales, à d'autres énigmes plus vastes qui incluent un questionnement philosophique de l'histoire, on se rebidonne, on lit des citations d'auteurs classiques anglais proférées à tout bout de champ, ce qui nous fait marrer derechef, on passe sans arrêt d'esclaffades en surprises, on se délecte de gourmandises littéraires, on décèle des allusions diégétiques à la construction littéraire qui se fait sous nos yeux (par l'intermédiaire, notamment, de la structure du roman policier, et Agatha Christie sera convoquée plus d'une fois), l'aller-retour entre intrigue et conversation de l'auteur avec le lecteur se fait à chaque paragraphe et le plus naturellement qui soit.

 

Le tout dans une langue fluide et discrète, et surtout une construction de chapitres si parfaite que Connie Willis se permet de l'annoncer par une sorte de plan détaillé, en tête de chaque chapitre. Il y a une assurance, une maîtrise dans les formes les plus subtiles de la littérature populaires... Connie Willis mériterait d'être anglaise, tout simplement. Elle applique en les magnifiant (et en les citant) les recettes des maîtres en incluant leurs modus operandi aux intrigues si plaisantes du voyage temporel. Tout cela respire le bon goût, l'érudition communicative, jamais snob, la spontanéité élégamment incluse dans un calcul invisible.

 

Et en plus, elle parvient à poser les questions soulevées par les paradoxes temporels en les clarifiant comme rarement ça a pu être fait, notamment sur le terrain le plus délicat qui est celui de la foi. Il faut savoir que dans ce roman : "Le continuum était moins fragile qu'il n'en donnait l'impression. Il se protégeait par des décalages, des boucles de rétroaction et des redondances." Or, deux théories sur l'Histoire s'affrontent, dans la bouche même de deux personnages (hyper drôles, est-il besoin de le préciser ?) : le professeur Peddick soutient que ce sont les actes individuels qui façonnent l'Histoire ; le professeur Overforce que l'Histoire est arbitraire et induite par le hasard des conditions naturelles. En réalité, ces deux théories sont complémentaires, telles que l'histoire de Sans parler du chien les illustre. "Dans tout système chaotique, les rapports entre cause et effet ne sont pas linéaires." Il est donc impossible d'expliquer précisément, par un fait isolé, pourquoi Napoléon a perdu Waterloo. Mais alors, y a-t-il un Dessein supérieur qui guide le fil ? "Un Dessein supérieur qui englobait l'espace et le temps et se servait pour parvenir à ses fins de chats, de maillets de croquet et d'essuie-plumes, sans parler du chien." ? Qu'en est-il alors de notre libre arbitre face au champ des possibles que représente le futur ?

 

Voilà ce que nous demande le récit de voyage dans le temps. S'il peut être en même temps drôle, passionnant et superbement construit, c'est encore mieux. 

Partager cet article

Repost 0
Published by Nico - dans Du papier
commenter cet article

commentaires