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  • : " On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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17 février 2014 1 17 /02 /février /2014 10:50

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Technique 

Esthétique  

Emotion 

Intellect   

 

 

 

 

 

Je redoutais ce moment. Le moment où j'allais me poser devant mon ordi, la respiration calme, les sens alertes, et où j'allais devoir rendre compte de ma lecture de La Maison des feuilles (nouvellement publié dix ans plus tard à l'occasion de la sortie d'un nouveau roman de Danielewski, était épuisé depuis, je l'avais lu partiellement à l'époque de sa première parution). Il y a pourtant tant à dire. Mais c'est si difficile à décrire. Essayons...

 

La Maison des feuilles est un roman... euh, bon déjà ça part mal. Une fiction ? Moui, malgré quelques réticences, on peut adopter le terme. C'est donc une fiction de Mark Danielewski, un Américain de génie, j'ose le dire même en ayant lu que ce bouquin de sa plume, traduite par Christophe Claro (j'insiste également là-dessus tant le boulot est... incomensurable, mais comment ce type a-t-il fait ?), et qu'on peut pour le moins qualifier d'expérimentale. Pour bien le comprendre, essayez de vous figurer la description suivante.

 

Première surprise : la page de titre crédite comme auteur non pas Danielewski mais un certain "Zampano", avec introduction et notes de "Johnny Errand". OK...

 

La page de copyright contient d'étonnantes considérations sur la version du manuscrit que nous tenons entre les mains : cela concerne essentiellement le nuancier : la version qui nous intéresse a pour principale caractéristique d'avoir le mot maison systématiquement coloré en bleu. Mais nous savons qu'il existe d'autres versions avec d'autres systèmes de couleurs.

 

La table des matières nous apprend que, après un avant-propos et une introduction, l'essentiel du livre (pages 1 à 547) sera en fait composé d'un texte intitulé... non pas La Maison des feuilles mais "Le Navidson Record". Bien bien...

 

L'avant-propos des éditeurs précise que ce que nous lisons est une seconde édition légèrement augmentée. Par ce simple effet, la fiction est déjà enrobée d'un passé et d'un certain mystère.

 

Puis une introduction, en police de caractères de type "Courier" et foliotée avec des chiffres romains nous apprend dans quelles circonstances un certain Johnny Errand, qui s'exprime à la première personne, a découvert le texte intitulé "Le Navidson Record" qui a été écrit par le très récemment défunt Zampano, vieillard aveugle qui a investi obsessionnellement les dernières années de sa vie à la rédaction de ce manuscrit. On perçoit déjà que la lecture de "Le Navidson Record" a généré une crise profonde chez Johnny Errand (réclusion, angoisse, panique, dépression). L'introduction est datée du 31 octobre 1998.

 

Puis on a une page avec rien d'autre écrit que "Muss es sein", phrase allemande que l'on pourrait grossièrement traduire par : "cela doit-il exister ?" (il y aura par la suite quantité de citations et de termes allemands dans ce livre).

 

Et enfin commence La Maison des feuilles ? Euh non, pas tout à fait. Commence la version imprimée du manuscrit "Le Navidson Record" dont l'auteur est Zampano, et qui va constituer le gros corps de texte de ce bouquin. Bien. Mais enfin, qu'est-ce que ce "Navidson Record" ? C'est un essai. Et non pas un roman. C'est le texte d'une étude analytique extrêmement approfondie menée par Zampano au sujet d'un film documentaire amateur réalisé au début des années 1990 et nommé The Navidson Record. Nommé ainsi, tout simplement, parce que son auteur est un certain Will Navidson, photographe de grand talent lauréat du Pullitzer, et qui commence comme un film familial : c'est l'histoire de l'emménagement de la petite tribu Navidson (Will le papa, Karen la jeune et jolie maman ex-mannequin, et leurs deux enfants, Chad et Daisy) dans une nouvelle maison en Virginie.

 

 

 

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Et là je fais une parenthèse dans ma description. Il va sans dire que toutes ces strates narratives qui commencent à s'accumuler (manuscrit de Zampano, intro de Errand, le film The Navidson Record, l'essai à propos du film), tout cela est purement fictif. Le film n'a jamais existé, les personnages non plus, ce n'est que pure invention de la part de Danielewski. Mais la complexité de l'imbrication des différents niveaux diégétiques crée quelque chose de merveilleux : le doute. Tout cela est à la fois si accadémique et embrouillé que de la surprise émerge un sentiment de réalité, tout juste bousculé par des contradictions passagères.

 

 

 

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Je reprends. Johnny Errand commence à anoter le texte de Zampano, et l'on distingue ses notes de bas de page à celles de Zampano a leur police de caractère Courier (tandis que celles de Zampano restent en Times). Errand paraît déboussolé, raconte sa vie, ses notes font parfois plusieurs pages, il est visiblement complètement bouleversé par ce manuscrit, il s'isole, se drogue et boit.

 

Il faut comprendre que Johnny Errand lui-même, tout obsédé qu'il est par le manuscrit de Zampano, n'a jamais vu le film The Navidson Record. N'en a même jamais entendu parler avant de parcourir ces lignes. Mais la façon dont l'étudie Zampano et le nombre invraissemblable de notes de bas de page qui renvoient à d'autres études laisse à penser que c'est une oeuvre filmique mythique et maintes fois analysée. Il semble que des articles innombrables, des exégèse entières, parfois même en plusieurs volumes, ont abordé The Navidson Record. Que ce film a fait un "buzz" au moins national lors de sa diffusion pourtant réalisée en grande partie sous le manteau par VHS. Johnny est donc, tout comme nous, fasciné par sa prétendue existence mais n'a concrètement aucune preuve que Zampano n'ait pas entièrement inventé tout ce qu'il a écrit. Nous-mêmes n'en avons aucune preuve. Mais nous n'en avons aucune non plus que Errand n'invente pas tout cela lui aussi. Mais il est pourtant notre point d'ancrage dans la réalité obscure de cette chose fictionnelle.

 

 

 

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L'essai de Zampano analyse le film quasiment plan par plan. Il nous le décrit (alors même, rappelons-le, qu'il était aveugle...), avec des termes très techniques, nous le commente, parfois en allant trèèèèèès loin. Brièvement, quelques mots sur le film en lui-même : Navidson et sa famille s'installent donc dans cette nouvelle maison. Mais en faisant des mesures, Nadison se rend compte que la maison est plus grande dedans que dehors... d'un quart de pouce. Pas de quoi s'affoler, me direz-vous, mais Will est un type précis et volontiers obsessionnel (tous les personnages de La Maison des feuilles, narrateurs inclus, le sont un peu). Il s'acharne à mesurer sa maison en long en large, et puis d'un coup... une porte apparaît dans un mur au beau milieu du salon. Quand on l'ouvre, il y a derrière un couloir sombre et glacé avec rien dedans. Il y a pourtant, vu de l'extérieur, un jardin à cet endroit-là. Mais le couloir se révèle long de plusieur kilomètres. Et mène à un escalier dont chaque marche fait environ 200 mètres de large... une impossibilité physique, un vrai conte ou alors un récit d'horreur, de maison hantée.

 

Je vous le fais rapidement, mais l'idée est là : c'est un récit fantastique qui tendrait à laisser penser que tout ce que nous voyons est parfaitement documentaire, à la manière du Projet Blair Witch (personnellement, ça m'a rappelé les vrais-faux docus étranges et inquiétants de Jean-Teddy Filipe, appelés "Documents interdits" ; si vous tombez là-dessus un jour c'est extraordinaire). Chaque chapitre de Zampano couvre linéairement une nouvelle partie du film sur le même mode (description, analyse, commentaire) et en profite pour aborder une thématique différente à chaque fois : l'écho, l'imagerie animale, l'appel au secours, le labyrinthe... Mais plus fort encore, la forme de chaque chapitre va directement épouser cette thématique. Par exemple dans le chapitre VIII dit "Le labyrinthe", les notes de bas de pages se mettent à valser dans tous les sens, à occuper des places inattendues, à contenir des juxtapositions infinies de références ou d'éléments mobiliers jusqu'à épuisement : la perte du lecteur rejoint la perte des personnages. Et tout va fonctionner comme cela jusqu'à la fin. Sans oublier les fréquentes interventions de Johnny. Et les renvois aux annexes.

 

 

 

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Car oui, un quart du bouquin est constitué des annexes (La Maison des feuilles, de manière générale, c'est la victoire du paratexte sur le corps central). On peut y jeter un oeil, les laisser tomber ou s'y perdre (ce que j'ai fait). On y trouve des photos, des poèmes, des citations, un index, des lettres écrites à Johnny par sa mère internée dans un asile (passage bouleversant d'ailleurs, qui permet de bien mieux comprendre la place de ce narrateur). Vers le milieu du bouquin, on est immergé dans ce lieu à part qui semble devoir se dérouler à l'infini, comme Navidson dans sa maison, comme Zampano dans le film, comme Errand dans le manuscrit de Zampano, comme nous dans La Maison des feuilles. Prendre la mesure de cet espace fictionnel clos qui est plus vaste que ce que l'objet laisse à penser – un pavé de 700 feuilles surmontées d'une couverture – est un moment littéraire unique, que je vous gâche peut-être un poil en vous l'anticipant, mais bon c'est pas grave vous n'êtes sans doute pas arrivé jusque là.

 

Le mot "expérimental", avec cette oeuvre de Danielewski, prend tout son sens : plus qu'à une fiction, c'est à dire une histoire racontée qui se déroule linéairement, il nous convie à une expérience... qui n'en est pas moins une fiction.

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5 novembre 2013 2 05 /11 /novembre /2013 11:11
Si vous suivez ce blog depuis un moment, vous savez que je ne suis en général pas tendre avec la littérature dite "jeunesse". L'un des si nombreux lecteurs du Massacre l'a remarqué et nous avons eu un petit échange de mails que je vous reproduis ci-devant :
"De : Olivier
Bonjour Le Massacre,

J'ai découvert votre blog, il n'y a pas très longtemps (en cherchant des critiques sur
Gagner la guerre) et vu que je me suis mis au fantastique récemment, vos conseils de lectures sont tombés à pic !
Bref, en voguant dans vos archives, j'ai vu une critique sur un roman jeunesse dans laquelle vous parliez de cette litt avec scepticisme. Je travaille justement dans l'édition jeunesse et j'ai envie de vous rendre la politesse. 
Juste par amour du risque...

Seriez-vous d'accord que je vous soumette un de nos romans ? "

"Bonjour Olivier,

D'abord merci aux éditions du Rouergue de se pencher sur le modeste Massacre. Pour ce que j'en sais (c'est-à-dire le vague souvenir d'un très bel album et les retours de collègues libraires) vous faites de l'excellent boulot.  Quel est donc ce roman jeunesse que j'ai pu critiquer sur Le Massacre ? J'ai cherché, je n'ai guère trouvé que Little Brother de Doctorow, qui était vraiment pas mal. Néanmoins, ma défiance pour le rayon jeunesse a des tas d'explications. 

Pour commencer, je suis libraire BD, le rayon jeunesse est juste à côté du mien, et je suis tenu de m'en occuper lorsque mon collègue n'est pas là, j'expérimente donc régulièrement le cauchemar qui consiste à renseigner des mémés chiantes, à conseiller sempiternellement du Roald Dahl à des mamans désireuses de combler leur enfant prodige, à ranger des bacs à fouille (rien de pire n'est arrivé à l'humanité que l'invention du bac à fouille depuis, disons, la taille du silex).

Ensuite, je dois avouer comprendre à peu près l'intérêt des petits bouquins en plastique et/ou qui font du bruit pour les moins de 3 ans ; des albums qui expliquent pourquoi mémé est morte ou pourquoi je vais avoir une foutue petite soeur pour les moins de 6 ans ; voire même des premières lectures avec illustrations, des très beaux albums très bien dessinés (bien qu'ils soient destinés, comme chacun sait, davantage aux adultes qu'à leurs rejetons). Mais ensuite, ça devient flou dans ma tête. À partir de neuf ans et des brouettes, un enfant sait lire normalement. Pourquoi lui filer de la littérature "adaptée", "calibrée" pour "son âge" ? Ces petites créatures sont si diverses. J'aurais tendance à dire que c'est aux parents et/ou au libraire et bibliothécaire de faire pour lui la sélection de ce qui va lui plaire/ne pas trop le faire flipper/ne contient pas de scènes trop explicites. Personnellement, je suis passé directement de la lecture exclusive de docs (jusqu'à environ mes 15 ans) à Werber (oui on fait ce qu'on peut), puis Barjavel, Dick et le reste. J'ai été un lecteur de romans très tardif. Quand une famille vient me voir en librairie et me demande un conseil pour un livre, si le gamin a dans les dix ans et à peu près lecteur, je les enlève du rayon jeunesse et nous nous plantons devant la SF, ils repartent avec Sturgeon, Tolkien, Keyes, voire Asimov ou Simak. Je trouve absurde de placer Rowling au rayon jeunesse. Harry Potter est de la fantasy, point barre, et l'âge du héros n'a que peu à faire avec l'âge du lecteur. Exemple : un des meilleurs romans que j'ai lus ces dernières années est Le Voyage de Spivet de Reif Larsen ; le héros a 12 ans, pour autant je ne vois pas bien ce que ce bouquin foutrait dans un rayon jeunesse (quand bien même je le conseille très souvent à des lecteurs ado). Les ados, tiens, parlons-en, alors eux, je ne cherche même pas à comprendre, je leur refuse le rayon jeunesse. Nous en venons naturellement à la troisième raison de ma défiance.

Les romans jeunesse sont mal écrits. Sous couvert, probablement, de faciliter l'accès à l'histoire, la dimension esthétique est purement et simplement absente de cette nomenclature. L'enfant, l'ado, doivent se contenter d'un univers de fiction en général pompé ailleurs (cf. Hunger Games sur Battle Royale récemment), de héros toujours semblables racontés linéairement ; une caution morale (genre un discours sur la différence, ou la tolérance) servira à laisser poindre un (factice) intérêt auprès des parents et du critique Télérama qui aura soin de relever que c'est "une leçon de vie" et "une ode à la tolérance". Là bien sûr je vise des titres qui sont de gros succès, malheureusement je n'ai jamais eu plus de bonheur avec des productions plus alternatives. Mieux : je connais quelques auteurs qui officient à la fois en SF adulte et en jeunesse (Colin et Heliot pour ne pas les nommer), eh bien leur production jeunesse est un pastiche édulcoré, canalisé et sans intérêt de leurs excellents romans "adultes" ou pourrait-on dire "normaux".


Du coup, pour répondre à votre question : oui, bien sûr, envoyez-moi un roman, il va de soi que je le lirai et que j'en parlerai sur Le Massacre avec plaisir... fut-il le plaisir de le Massacrer !"

"Salut Le Massacre,

C'est une initiative très personnelle même si je suis à peu près sûr que mes collègues aimeraient Le Massacre… et que bon, malgré tout, Le Rouergue me colle à la peau !

C'est assez marrant parce que je suis aussi tombé sur le tard dans la littérature mais j'ai eu de la chance, ma prof de français était fan de Stephen King… Je me souviens avoir réalisé que la lecture pouvait être une expérience intense voire trop intense (après avoir lu Simetierre)... Depuis je reste persuadé qu'il faut foutre la trouille aux ados pour leur faire aimer la lecture. Bref, comme vous, je suis complètement passé à côté de la littérature jeunesse quand j'étais en âge d'en lire. Finalement, je m'y suis mis pendant mes études supérieures par simple curiosité et j'avais un sacré retard à rattraper. Pour faire vite, j'ai eu beaucoup de coup de gueule et beaucoup de coup de cœur et ça continue toujours. Il n'y a que les romans jeunesse pour me mettre dans une colère noire (ce qui n'arrive jamais en adulte quand c'est mauvais, c'est mauvais, j'arrête de lire) justement parce qu'il y a toute une frange de la production qui est "adaptée" et "calibrée" et surtout plein d'un mépris dégueulasse pour les jeunes lecteurs.
Mais il y a des auteurs, je pense par exemple à Robert Cormier, qui m'ont bouleversé en profondeur et sans la littérature jeunesse, je ne pense pas que leurs bouquins auraient vu le jour. Parce que c'est aussi un espace de création et de liberté au même titre qu'aujourd'hui les albums jeunesse accueillent et font vivre (de plus en plus mal) des dessinateurs qui brisent les barrières entre adulte et "enfants" mais qui n'auraient pas pu trouver leur place dans les livres d'art. Dans cet espace les éditeurs font ce qu'ils veulent et forcément le pire côtoie le meilleur puisqu'il est libre. Question d'ambition professionnelle, je pense. Au Rouergue (mais pas que), on essaye de garder ça en tête… 
Je défends comme je peux mon bout de gras mais en fin de compte je le défends à quelques nuances près de la même façon que je défends la littérature fantastique à laquelle on reproche avec beaucoup trop d'empressement sa piètre qualité littéraire, ses dragons et ses elfes, ses partis pris narratifs, son imaginaire enfantin et immature. Et si les éditeurs spécialisés et les différentes collections associés à ce "genre" existent c'est bien pour briser ce mépris et offrir aux auteurs ce fameux espace de création et de liberté (qui peinent encore aujourd'hui à se faire la place qu'ils méritent en librairie). 
J'aime croire que la littérature jeunesse existe pour cette raison mais peut-être qu'elle est née du marketing… au même titre que le polar, la SF ou la Fantasy. Certains jours je n'y crois plus puis d'autres, des auteurs arrivent à me convaincre du contraire. À un moment donné, même si cela est paradoxal en littérature, il faut se démarquer pour s'affirmer quitte à créer des cases, des niches qui en rebuterons plus d'un mais qui permettrons de contourner les a priori de beaucoup d'éditeurs et de lecteurs. Au final, aujourd'hui dire que le "genre" n'est pas important, qu'il y a seulement de bons et de mauvais romans, c'est évidemment vrai mais aussi terriblement simpliste. 

Il y a aussi toute une fournée de problématiques propres à la jeunesse, de considérations touchant à l'âge des lecteurs, à leur parcours littéraire et les ados n'en parlons pas ! Mais je ne pense pas que cela nous intéresse vraiment puisqu'en fin de compte nous cherchons surtout de bons romans. Après ces questions méritent d'être posées et si on sait bien lire à partir de 9 ans, nos envies se tournent plutôt vers les histoires que vers le style. Cette envie peut ne jamais nous quitter d'ailleurs et il n'y a pas de honte à être plus sensible  à l'un plutôt qu'à l'autre, c'est très intime finalement. 

Allez, je m'étale un peu trop là… Bref, votre mail m'a fait à la fois très plaisir et très cogiter. J'y ai trouvé des références que j'adore, notamment le Reif Larsen ! "

Bref un échange épistolaire cordial et intéressant comme je les aime, et dont vous aurez retenu l'information principale : je suis génial et Le Massacre améliore la vie des gens.
Or donc le très aimable Olivier des éditions du Rouergue m'a effectivement envoyé deux romans dont il ne me reste plus qu'à rendre compte avec une impartialité gourmande.
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Technique 

Esthétique ♦♦

Emotion 

Intellect  ♦♦♦ 

Le premier fut concluant, je dois l'avouer, et n'allez pas croire qu'en vieillissant je deviens faible. Le personnage point-de-vue et narrateur à la première personne est Tobias, un ado qui vit sous le crachin en cambrousse bretonne. Il est amoureux d'une nénette (jusqu'ici tout est donc normal car je rappelle que l'amourachement envers nénette est consubstanciel de l'adolescence) et, semble-t-il, nous livre ses états d'âme sous forme d'épisodes marquants entrecoupés d'ellipses non explicitées, le tout tenant lieu de chapitres qui sont en fait des sortes de nouvelles.
Eh bien ce système est charmant, il se concentre sur des moments forts à l'écriture douce et lyrique, et un tas d'informations effleurées suffisent à nous faire combler les blancs dans la narration. Il y a ainsi une véritable continuité entre les épisodes et l'intrigue totale dure environ un an. Surtout, la manière est belle et dessine un personnage de jeune homme un peu poète, un peu évanescent, pour une fois pas trop pénible (je vous renvoie à la chronique d'un livre de Lil Esuria pour comprendre ce qu'est de l'évanescent pénible). En somme, c'est un petit roman bien construit, bien écrit, pas débile et qui recèle quelques vraies pépites émotionnelles. Il n'y a néanmoins nul besoin d'être jeune ou ado pour l'apprécier.
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Technique ♦♦♦

Esthétique ♦♦♦♦

Emotion ♦♦♦

Intellect  ♦♦♦♦ 

Je ne pourrai néanmoins pas dire la même chose du second, beaucoup plus classique : narration omnisciente à la troisième personne, courts chapitres, linéarité de l'intrigue, et pour parler de l'écriture, euh... disons qu'il y a peu de gourmandises à mon goût. Les images sont convenues, et surtout, le récit est trop étiré ; alors bien sûr c'est peut-être du à l'enchaînement des lectures et la comparaison (ce qui, je le rappelle, est très mal) avec le précédent roman qui fonctionnait justement sur le principe de l'instananéité, du sensitif, du saisissement, en souffre. Mais quand même, ce texte est douloureusement étale, et manque ainsi d'aspérités. Il faut ajouter que l'histoire, les personnages, ne m'ont pas plus saisi que ça. C'est l'histoire d'une adote qui s'installe dans le village de feu sa grand-mère qui y était considérée comme une sorcière ; elle a une relation compliquée avec sa mère, une écrivaine névrosée. Et dans, le bled, il finit par se passer des trucs. Du moins, je le suppose parce que je n'ai pas tenu plus de 89 pages avant de décider que je m'emmerdais fermement.
Près de 100 pages : j'ai quand même essayé Olivier. Mais là ce roman a présenté des défauts qui ne sont pas ceux que je reproche aux fictions jeunesse habituellement, simplement ceux que je reproche à la littérature française emmerdante, fut-elle mâtinée d'un poil de mystères avec une promesse de fantastique.
Par ailleurs, l'échange et l'expérience furent intéressants, et si je ne risque certes pas de me passionner soudainement pour la littérature jeunesse, je dois reconnaître qu'elle n'est sans doute pas aussi systématiquement calibrée que je veux bien le pérorer à longueur de journée (oui je passe mes journées à ça). Notez bien cet aveu du Massacre et, ce n'est pas rien, l'élaboration d'un discours critique comportant une nuance. Profitez-en. Ca n'arrivera plus de sitôt.
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3 novembre 2013 7 03 /11 /novembre /2013 11:25

Excuses pour le retard, tout ça, un mois sans article, je ne sais même pas pourquoi je me justifie en évoquant mes révisions. J'ai quand même eu le temps de lire quelques fadaises pour le plaisir, les voici ci-après.

 

 

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Technique 

Esthétique 

Emotion 

Intellect   

 

 

Suite logique d'une année jaworskienne : je me suis jeté sur le nouveau roman du plus grand écrivain de fantasy en langue française de tous les temps, et tant pis pour l'emphase. À la lecture de Même pas mort, premier roman de Jaworski à ne pas se passer dans le Vieux Royaume de Benvenuto, on se demande si ce monsieur est en fait capable de rater un texte un jour, de passer à côté de sa fiction, de se laisser aller, de céder aux sirènes du fric, du fric, du fric – car il est bien connu qu'un auteur de SF français ayant un peu de succès atteint des sommets financiers qui l'obligent à verser l'ISF. 

Pour l'instant, cela paraît impensable. Même pas mort n'atteint pas la profondeur de gamme émotionnelle de Gagner la guerre parce que le personnage point-de-vue n'a pas le charme immédiat de Benvenuto. Néanmoins, c'est un roman formidable, et arrêtons là les comparaisons car on a légèrement glissé de registre. Certes, nous sommes toujours dans une fantasy fortement teintée de roman historique, une écriture réaliste flaubertienne passée au tamis du merveilleux, mais la toile de fond a changé, le ton de la narration aussi, et la construction également. Nous développerons ces trois points dans trois paragraphes différents pour que tout soit bien rangé.

La toile de fond n'est plus une vague Italie de la Renaissance aux patronymes écorchés, mais une contrée bien plus sauvage et ancienne, une contrée à l'habillage quelque peu légendaire, mythologique et antique. Je ne suis vraiment pas un spécialiste, mais j'ai l'impression qu'on se balade dans la Gaule primitive, non encore foulée de sandales romaines, peut-être quelques siècles avant l'invasion. Certains noms ne paraissent pas modifiés (Arvernes, Celtes), Jaworski ne peint pas forcément un "paratope" mais plutôt une réalité historique bariolée de merveilleux. L'Histoire est ici réinvestie plutôt que détournée, et c'est une posture assez singulière qui brouille encore un peu plus, dans notre époque pleine de Trônes de fer, la frontière entre le roman historique et fantasy.

Comparer deux romans d'un même auteur et les juger l'un par rapport à l'autre, c'est très mal, et je ne le fais pas, bouh non du tout. Mais quand même, le seul regret que je n'ai pu m'empêcher d'avoir en tête quand des bribes de Gagner la guerre venaient se superposer au gris typographique de Même pas mort, c'est la quasi disparition de l'humour. Mais je l'ai dit, la tonalité a changé, et ce récit aux accents ancestraux et légendaires raconté malgré tout à hauteur d'humain se fond parfaitement dans l'époque et l'endroit.

Là où Jaworski fait péter les basses, c'est au niveau de la structure narrative. Le roi Bellovèse raconte sa jeunesse à un marchand de passage ; comme il s'adresse constamment à lui, on est à la fois extériorisé de l'histoire (ce n'est pas aussi frontal qu'un conte s'adressant explicitement au lecteur) et malgré tout impliqué parce que le marchand, lui, ne s'exprime jamais et n'est pas inclus dans la diégèse. En somme, la narration à la première personne adressée à un tiers laisse à penser que nous lisons le "compte-rendu" de l'histoire de Bellovèse, ce qui finalement nous rapproche du système de Gagner la guerre (putain j'ai encore parlé de Gagner la guerre). Mais ça ne s'arrête pas là. À la suite de la première partie qui établit le système narratif, Bellovèse commence des récits enchassés qui démarrent par la conclusion, suivie de flashbacks antérieurs venant expliciter les péripéties menant à cette conslusion, puis à la toute fin, s'achèvent par un épilogue sous forme de confrontation dialoguée.

L'idée, c'est qu'il y a interversion des places habituelles : normalement, il y a une situation de départ, puis un modificateur, un enjeu qui en découle, des péripéties et la résolution de l'enjeu. Ici l'enjeu est posé en premier (Bellovèse a reçu un coup mortel mais a survécu malgré tout, il doit comprendre ce phénomène en se rendant sur une île remplie de prophétesses agressives) et résolu immédiatement (on sait qu'il survit à cette île puisqu'il raconte l'histoire), les péripéties qui l'ont mené jusque là viennent ensuite, et on y apprend enfin le modificateur qui a conditionné l'enjeu (lors d'une offesnvie guerrière maladroite, il reçoit un coup de lance mortel) ; les flashbacks ne viennent qu'après et à la chaîne (son enfance, son adolescence, qui l'ont conduit à prendre les armes). Et on ne débrouillera véritablement quelle est l'inauguration de tout cela, la situation de départ qui conditionne tout (son père a été tué par son oncle) que dans... l'épilogue. Mais cet épilogue ouvre à la fois à un nouveau modificateur qui conditionnera l'enjeu du prochain tome. Car oui, il y en aura trois.

Je me surprends à espérer que ces suites soient aussi captivantes, belles et audacieuses que Même pas mort. Mais, suis-je bête, avec Jaworski, l'espoir est une certitude.

 

 

http://www.babelio.com/couv/11175_619749.jpeg 

Technique 

Esthétique 

Emotion 

Intellect  

 

 

Par la suite, pour m'occuper durant mes trajets de car quotidiens et me distraire des considérations affligeantes sur la bibliothéconomie, j'ai relu une antiquité que je me rappelle avoir adoré au primaire (une des rares fictions que j'ai pu lire et relire avant mes 18 ans). J'ai nommé les Histoires comme ça (Just so Stories, première publication 1902) de Kipling.

Eh oui, Kipling ce n'est pas que Le Livre de la Jungle (remarquable aussi), c'est aussi ce recueil de courtes histoires qui chacune éclairent les zones d'ombre de notre savoir élémentaire. Poirquoi l'éléphant a-t-il une trompe ? Pourquoi le chameau a-t-il une bosse (deux, en fait) ? Pourquoi le kangourou a-t-il de longues pattes à ressorts ? Et surtout comment ces animaux ont-il acquis ces saillantes caractéristiques ? C'est l'idée des contes de Kipling, d'une dizaine de pages chacun, toujours plus ou moins baignés dans une ambiance africaine ou orientale – je vous laisse consulter sa biographie pour trouver des éléments d'explications à cet exotisme. Le maître mot est l'amusement, et si toutes les histoires sont très bien structurées avec des principes de contes classiques, on sent que Kipling était guidé par l'innocente insatiabilité de sa "Mieux-aimée", sa fille, à laquelle il adresse directement la narration.

Les animaux, et les curiosités physiologiques qui les rendent si incroyables aux yeux des enfants (ou à nos yeux), sont le sujet presque exclusif des contes. Mais il y en a deux qui concernent en plus grande partie les humains : "Comment naquit la première lettre et sa corollaire "Comment naquit l'alphabet". Eh bien ce sont, excusez la faune pour moi, mes préférées, bourrées d'inventivité, d'humour et d'inventions de langage. Je note par ailleurs que la traduction (Jean Esch & André Divault) de l'exemplaire que j'ai lu est différente de celle que j'avais gamin... eh ben, forcément, je préférais ma version d'enfance, notamment sur les termes inventés, dont j'ignore la version originale, mais que je trouvais joyeusement musicaux en français. Là, ils sont à mon sens un peu plus empesés.

 

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/31/Justso_rhino.jpg

 

 

Enfin, il faut dire un mot des dessins : chaque histoire est entrecoupée d'un ou deux dessins, chacun sur une pleine page avec un texte d'explications en vis à vis. Ces petits passages sont géniaux, parce que Kipling a visiblement dessiné sans contrainte mais avec force détails avant d'écrire le descriptif d'accompagnement. On peut lire des trucs du genre : "Et en bas à gauche, vous voyez des plantes, je ne sais pas comment elles s'appellent, mais elles étaient là, et sans doute que le kangourou le savait, lui." Du coup, cela donne un curieux effet de permanence du dessin, donné comme vérité inaltérable, tandis que le petit texte n'en est que l'exégèse. Ce procédé éclaire l'ensemble du recueil ; les Histoires comme ça proposent une mythologie en remplacement de celles existantes, celles qui réclament une croyance. Mais elles se contentent d'une fantaisie animiste dans laquelle l'imaginaire va totalement de soi. J'y vois donc, en plus de splendides divertissements portés par une langue chatoyante, de vraies petites salves iconoclastes.

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20 septembre 2013 5 20 /09 /septembre /2013 19:15

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Technique 

Esthétique 

Emotion 

Intellect   

 

 

 

 

 

Je ne ferai pas d'interminable paragraphe introductif pour parler de Gagner la guerre, nouvelle étape dans ma découverte de Jean-Philippe Jaworski qui a débuté avec Janua Vera il y a peu de temps et va se poursuivre avec le tout frais Même pas mort. Je n'aurais pas cru possible d'apprécier à ce point de la fantasy, qui pis est de la fantasy ressemblant finalement beaucoup à du roman historique (type Trône de fer) ou à du récit réaliste d'époque charnière (type Flaubert ou Dumas). Les rares fois où la fantasy a réussi à m'immerger quelque peu, c'était de la high classique (Tolkien) ou à la rigueur du merveilleux (John Crowley). Mais foin de genres, de cases et de caractéristiques narratives, quand un roman est bien écrit, captivant et intelligent, peu importe dans quel rayon vous l'avez pêché. Bon, finalement, j'ai fait un paragraphe introductif.

 

Souvenez-vous de don Benvenuto Gesufal, narrateur à la première personne de la nouvelle "Mauvaise donne" dans Janua Vera : voilà qu'il revient et nous raconte une période de sa vie riche en rebondissements dans le Vieux Royaume, plus spécialement dans cette cité médiévale d'inspiration italienne, bardée de familles et autant de nobles factions ennemies, traversée de vendettas, de malfrats, de spadassins, de pauvres gens et d'artistes, qui se nomme Ciudalia. Benvenuto était déjà un personnage remarquable dans "Mauvaise donne", mais là, comment dire... si vous ajoutez à la complexité de son système de valeurs la richesse de son histoire personnelle, son acuité intellectuelle, son humour et le fait qu'il soit autobiographe, vous commencez à effleurer sa beauté sidérante et la captivation qu'il provoque. Jaworski a le suprême culot et l'intelligence d'intégrer la rédaction du roman dans la diégèse elle-même, de manière parfaitement justifiée et sans aucun artifice narratif, poussant la suspension d'incrédulité jusque dans ses remerciements en fin d'ouvrage !

 

J'ai grandement apprécié ce coup d'éclat drôle et complice, mais ce n'est finalement pas grand chose par rapport, tout simplement, au plaisir de lecture qui traverse les 700 pages de Gagner la guerre. Là réside la bluffante victoire de Jaworski : réconcilier le récit de divertissement et une haute exigence stylistique, être aussi bien artiste qu'artisan. C'est que Gesufal écrit superbement, dans une langue aux reflets médiévaux sans jamais être ampoulée, qui laisse poindre tout à la fois la vivacité d'esprit, le rapport à l'esthétisme et le caractère volontiers fangeux du personnage. Un régal absolu. Mais ça ne suffit toujours pas.

 

En plus de tout, en plus de la finesse technique de sa narration, de son écriture d'orfèvre, de son panard communicatif, Jaworski peint le vaste tableau d'un monde fictif qui dissimule une peinture du pouvoir. Le pouvoir est le sujet principal et "gagner la guerre", pour le personnage principal – le Podestat Ducatore, tandis que Gesufal demeure lui le personnage "point-de-vue" – est l'objectif ultime, tout absurde que cela puisse se révéler. La complexité des rapports familiaux, claniques et politiques à Ciudalia manque parfois de nous perdre, mais ce n'est jamais gênant, puisque l'impression qui demeure est celle de la stérilité de la recherche du pouvoir en tant que fin (et non en tant que moyen). À ce titre, le Podestat est sidérant, il exerce sur Benvenuto comme sur le lecteur une fascination amère et entretient, au milieu des combats, des révélations et des suspenses de fin de page, notre constant intérêt pour cette question centrale, qu'on aura exploré avec précision après avoir tourné la dernière page. Pour autant, Gagner la guerre ne tombe jamais dans le piège de l'austérité alors que ça lui pendait au nez : très intelligemment (comme toujours), Jaworski nous place un nécromant, quelques barbares, des elfes et un peu de magie, comme des concessions naturelles faites au maître Tolkien sans tomber, bien sûr, dans les facilité du genre, puisque ces incontournables sont utilisés à sa manière franche, réaliste et subtile.

 

Concluons : Gagner la guerre est sans doute un des meilleurs romans issus du microcosme de l'imaginaire francophone que j'ai lu à ce jour. Il y a vraiment, sans cesse, ce sentiment d'intention ambitieuse suivie d'une perfection dans l'exécution, que je ne trouve que bien trop peu chez mes compatriotes. Jaworski rejoint Léo Henry, Calvo, et les quelques-uns que j'oublie, dans mon firmament personnel.

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18 août 2013 7 18 /08 /août /2013 19:51

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Technique 

Esthétique 

Emotion 

Intellect   

 

 

 

Comment en vient-on à un auteur, à un livre, à un moment donné ? Quel est le chemin des volontés, des choix et des hasards qui créent l'opportunité ? Il est parfois même difficile de débrouiller l'entrelacs des préalables qui ont conduit à ce geste final : la préhension d'un livre dans sa main. Si je me souviens bien, il y a d'abord, dans mon propre geste, le préalable d'un regret coupable : cela fait bien longtemps que je n'ai pas lu un bouquin de chez les Moutons électriques (et tôt ou tard, je les lis tous). Puis une circonstance : la grosse nouveauté de l'année chez l'ami lyonnais, c'est un roman tout neuf de Jaworski, sans doute l'auteur qui a eu le plus de succès en notre gentille maison d'édition depuis sa création, c'était donc l'occasion de me plonger dans l'oeuvre du monsieur par enchaînement. Par le détour, une réminiscence : j'ai déjà lu du Jaworski : d'abord, j'avais largement entamé Janua Vera, sans jamais le terminer, lors de sa sortie en 2007 ; ensuite, j'ai bossé avec Jean-Philippe sur un article (remarquable) paru dans le Yellow Submarine sur le jeu. Et j'ai beaucoup aimé tout ce que j'ai pu en goûter. Enfin, il se trouve que c'est génial.

 

 

Janua Vera prend la forme d'un recueil de nouvelles dont chaque segment se situe dans une contrée fictive nommée le Vieux Royaume. Une contrée de fantasy, puisqu'elle n'a pas existé dans notre vrai monde ni dans notre vraie Histoire à nous, mais pour autant débarrassée de tous dragons, boules de feu ou épées magiques qui pullulent habituellement dans les mille univers composites inventés par le genre. Indubitablement, le récit réaliste et/ou historique ont bien plus de poids dans ce recueil que la fantasy codée, fut-elle même de la "low" ou du merveilleux. Le Vieux Royaume, en somme, semble à bien des égards sis dans le Moyen Âge italien, impression née des patronymes, des usages, de l'environnement technologique et, plus important, de la langue. 

 

La langue de Jaworski est merveilleuse, mais surtout n'y voyez rien de sexuel. Je veux parler bien sûr de son écriture, son style, mais je préfère dans ce cas précis employer le mot "langue", car au-delà de la métrique précise des phrases, de la construction rigoureuse des paragraphes, de la scintillance des phonèmes, de la créativité hardie dans l'emploi de la métaphore, il y a une reconstitution, une recombination, de plusieurs époques linguistiques – un fond d'ancien français, du réalisme flaubertien, une fluidité maupassienne – qui forment enfin une "voix", propre à Jaworski. Cette voix est l'écho d'influences carambolées. Oui, certes. Mais n'est-ce pas inévitable ? Ici, ce n'est en tout cas pas masqué une seconde. Et puis, je n'ai pas dit non plus que la moindre phrase était parfaite, non, on trouve ici ou là quelque tournure malheureuse ou lourdeur éventuelle. Mais peu importe. Il y a plus important : la voix demeure un outil, applicable à bien des registres et bien des tonalités. Jugez plutôt.

 

Dans Janua Vera, on trouve de l'introspectif à la troisième personne (dans la nouvelle-titre, aussi minérale que bouleversante, et qui sert en gros de récit inaugural, antérieur), de l'introspectif à la première personne ("Le Confident", à la chute incroyable), du capes et épées / aventures / énigme ("Mauvaise donne", avec le fameux Benvenuto, effectivement un personnage excellent, que je retrouve bientôt dans Gagner la guerre), de la geste chevaleresque pleine d'amour courtois ("Le Service des dames", à la narration beaucoup plus distanciée que dans les autres nouvelles), de l'initiation onirique à l'ambiance fantastique et même vaguement horrifique ("Une offrande très précieuse"), du conte réaliste ("Le Conte de Suzelle", très fluide, très émouvant), de la gaudriole pratchétienne ("Jour de guigne", fortement diurétique).

 

C'est non seulement varié mais encore parfaitement exécuté dans le choix du système narratif, le choix de la tonalité, le choix du niveau de langage. Au-delà de l'orfèvrerie d'un artisan confirmé qui s'amuse à instiller dans son monde des principes qu'il a trouvé chouettes ici ou là, on décèle en plus, au moment où on se dit "Jean-Philippe n'en jette plus", un vrai caractère commun à toutes les nouvelles du recueil, malgré la diversité relevée ci-avant. Ce caractère commun, je le nommerais ainsi : la fantasy de l'angoisse. Quel que puisse être le type de point de vue choisi pour l'histoire en cours, même dans le cas des textes drôles, transparaît toujours l'idée de l'angoisse du personnage (tous angoissés : Leodegar, Benvenuto, Cecht, Suzelle, Calame, le Confident ; l'exception notable c'est Aedan) malgré son statut d'être fictif dans un paratope. Je l'ai vécu comme un refus de Jaworski de se plier à la norme du héros transcendant, gravissant les marches de sa quête avec le regard conquérant d'un Allemand en vacances. Ce n'est pas seulement de la profondeur psychologique : cela a vraiment à voir avec l'emploi de la fiction comme espace-temps aussi plausible que celui de la vie réelle. L'introduction de l'angoisse dans l'alter-monde le rend plus proche et plus prégnant, bien que, certainement, moins excitant.

 

Ainsi découvre-t-on de la fantasy pas nécessairement adressée au puceau éraillé. Putain, ça calme.

 

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28 juillet 2013 7 28 /07 /juillet /2013 09:47

 

 

Technique ♦♦♦

Esthétique ♦♦♦♦

Emotion 

Intellect  ♦♦♦♦ 

 

 

 

J'ai cru être atteint d'une malédiction après la lecture du roman de Matheson faisant suite au décevant Connie Willis : la malédiction des auteurs dont on a une confiance aveugle et qui parviennent malgré tout à nous faire perdre toute foi en leur talent supposé. Pour Matheson, je suis encore plus surpris : l'homme qui écrivit Je suis une légende ou L'Homme qui rétrécit, d'excellents souvenirs de lecture, ne pouvait pas me lâcher comme ça. Après le survival du premier et le fantastique psychanalytique du second, voilà maintenant de la low fantasy historique. Eh bien, D'autres royaumes, sans doute le dernier texte publié avant sa mort (survenue en juin), est un des pires romans que j'ai lus depuis longtemps.

 

Passons rapidement sur le pitch : c'est un tout jeune soldat anglais de la Première Guerre Mondiale, né en 1900 et souffrant de l'autorité d'un père militaire ombrageux (tout le début du livre est consacré à sa relation avec ce père, dont, il faut le noter, on n'aura plus rien à foutre par la suite), se fait un copain bizarre dans les tranchées. Le copain lui parle de son village d'enfance, qui s'appelle Gatford, et il meurt. Le tommie, Alex White, décide de se rendre dans ledit bled et s'y installe, et très vite il se rend compte que des légendes rurales infusent la vie des locaux : l'existence de sorcières et du "petit peuple" semblent communément admise et crainte en le doux bourg.

 

Jusque là j'ai envie de dire : pourquoi pas. Le plantage de Matheson ne se situe pas à ce niveau, bien qu'on ait déjà vu cent fois plus intéressant dans le même style, je songe notamment à John Crowley et Little, Big. Il faut d'abord comprendre le modus operandi : Alex White raconte cette histoire à la première personne en 1982 (donc âgé de 82 ans) avec derrière lui une carrière d'écrivain de fantastique sous le pseudonyme de Arthur Black (...). Du coup le texte qu'on lit tente de nous faire croire à une "histoire vécue" qui démarre sur un mode parfaitement réaliste avant de nous embarquer dans le merveilleux. Il y a même une introduction de White en personne pour renforcer l'effet de réel.

 

Mais non seulement cet effet ne fonctionne pas bien, ce qui est secondaire, mais il génère un défaut imbitable : c'est que le narrateur va considérablement intervenir et se mettre devant la diégèse, entre le lecteur et le personnage de sa jeunesse. Et ce narrateur est insupportable. À chaque page ou presque, il surveille son style et nous en fait part entre parenthèses, trouvant telle phrase "pas mal" ou s'amusant des disparités d'écriture entre White et son avatar Black. Mais nous, on en a rien à taper. Et de toute manière, "whitien" ou "blackien", le style est moche. Comble de tout, l'histoire est tellement classique qu'elle n'apporte aucune densité supplémentaire. Dès lors, tout est raté : l'immersion, la narration, l'émotion et la beauté de l'écriture. Tout juste peut-on concéder une structure correcte dans la progression de l'intrigue. C'est le seul et ultime signe du talent de Matheson, et ça ne fait tout de même pas grand chose. Le chant du cygne fut un croassement.

 

 

 

 

Technique 

Esthétique ♦♦

Emotion 

Intellect   

 

 

 

Je me trouvai alors dans un désarroi profond : je craignais d'avance que le prochain roman de ma pile (et je respecte toujours l'ordre de ma pile – en plus en l'occurrence y en avait plus après) ne m'enfonçât plus profondément encore dans la tourbe de l'indigestion. Mais Johan Heliot m'a sauvé, et redonné foi en une existence éclatante. Françatome est tout simplement l'un de mes meilleurs romans 2013 à ce jour. Je n'avais jamais fréquenté Heliot jusqu'alors (ou alors une fois pour un roman jeunesse très moyen qui s'appelait La Fille de l'air, dont on va faire comme si il n'avait pas existé) et ça me donne bien envie de tomber un jour, par hasard, sur son oeuvre la plus célèbre qui est la Trilogie lunaire chez Mnémos.

 

Le roman qui nous occupe à présent est une uchronie. J'ai toujours un peu de mal, dans les uchronies subtiles, à repérer le point de basculement entre notre monde et le monde alternatif, faute de connaissances historiques suffisamment enracinées. Mais là, en ayant relevé les informations avec la minutie de l'entomologiste, et aidé aussi par le petit rappel des faits de l'auteur en fin d'ouvrage, je pense pouvoir affirmer que c'est celui-ci : le célèbre savant atomiste allemand Maximilian von Braun, au lieu d'être récupéré par les Américains avant la Seconde Guerre, passe dans le camp français, et développe sous l'aval de De Gaulle des équivalents du Projet Manhattan et du Programme Apollo. En d'autres termes, la France souffle aux USA et à la Russie le statut de pionnière de l'aéronautique.

 

Un point de départ tout à fait passionnant, ou plutôt qui sera rendu passionnant par la structure narrative de Johan Heliot. En effet, le récit, qui prend place dans les années 1980 (on peut situer la date exacte mais je ne me rappelle plus) est raconté à la première personne par Vincent. Il est le fils d'un brillant ingénieur atomiste, collègue de von Braun, qui a rendu possible la conquête de l'espace d'un point de vue énergétique. Ainsi Vincent a-t-il grandi dans la base spatiale française, située à Hammaguir dans l'Algérie française, avant de s'enfuir aux Amériques après la mort de sa mère. Voilà pour le contexte, pour une fois je ne révèle rien d'essentiel. J'insiste par contre sur le modus operandi : c'est un Vincent devenu adulte qui raconte tout cela. De très courts (quelques pages) chapitres alternent, et on y trouve successivement la narration de l'enjeu central (Vincent est rappelé en Algérie pour une mission essentielle qui concerne son père) puis des flashbacks qui permettent à la fois de raconter chronologiquement la vie de Vincent, explicitant ainsi la situation de l'enjeu central, et de revenir sur les événements historiques qui éclairent la divergence uchronique. Ainsi de suite jusqu'à la fin. On navigue ainsi entre le suspense, l'intime et la reconstruction historique avec une surprenante fluidité.

 

Johan Heliot nous donne la preuve suprême qu'un principe narratif simple mais bien bossé peut considérablement rehausser l'intérêt d'une fiction. Mais mieux que ça : le personnage principal possède une histoire et un caractère complexes et attachants, que l'on découvre très progressivement. Et encore mieux : l'aspect uchronique n'est absolument pas un gadget ; en évoquant l'éthique scientifique et politique, en dressant un parallèle entre USA et France par le biais de la conquête spatiale, il remet en perspective les notions de colonialisme, impérialisme et indépendantisme. Et enfin, il se permet même une incursion dans la spiritualité avec une fin mystérieuse où la pure science-fiction bascule dans un étrange presque onirique. C'est si diffus que cela n'est pas dérangeant et même assez beau. En parlant de beau : l'écriture est très soignée, même à mon sens idéale pour ce type de récit : très fluide la plupart du temps, sans être simpliste, avec des termes clairs et une construction logique, et parfois, pas plus d'une ou deux par chapitres, de petites gourmandises métaphoriques qui donnent de la chaleur au texte. Tout cela est vraiment chouette et nous rappelle qu'il n'est pas nécessaire de sempiternellement chercher de la SF en anglo-saxonnie. Nos francophones, ils le prouvent souvent, écrivent tout simplement mieux.

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10 juillet 2013 3 10 /07 /juillet /2013 20:49

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Technique ♦♦♦

Esthétique ♦♦♦

Emotion ♦♦

Intellect  ♦♦ 

 

 

 

 

Si je n'étais pas un goujat doublé d'un parasite, je m'excuserais de vous avoir laissés pendant si longtemps, bande de charognards. Mais rassurez-vous : le Massacre ne dort pas, il consomme de la fiction depuis le début de cette période que le calendrier se plaît à appeler "estivale", alors que toute personne capable de poser son regard vers l'extérieur et la masse orageuse qui engourdit le ciel sait être faux. Le climat se réchauffe, oui, mais surtout, il se dégrade. "Et ça c'est vraiment terrible" (Laszlo Carredas dans Vol 714, oui, vous les vrais tintionophiles, l'avez reconnu).

 

Bref, je vous en faisais part il n'y a pas si longtemps, c'était un 23 mai, on pouvait encore croire que les dépressions atmosphériques n'étaient que conjoncturelles – il est maintenant clair, eu égard à la mocheté juilletiste, qu'un dessein intelligent a juré notre perte – de ma découverte de Connie Willis. Son petit roman,  Sans parler du chien, est un délice victorien plein de sourires et d'érudition. Je m'étais juré, immédiatement, sur le champ encore vierge d'une dernière page tournée, de me taper toute sa production scripturale. Fort logiquement, je me procurai donc avec une facilité honteuse son dernier roman en date, qui se trouve faire partie du même univers que Sans parler du chien. Des historiens qui font des voyages dans le temps un peu risqués à des fins documentaires, pour résumer. Et cela illustrera à merveille la thématique du jour : deux oeuvres d'un même auteur et avec des diégèses reliées ou équivalentes peuvent avoir des disparités qualitatives surprenantes. On le voit fréquemment dans les interminables cycles de fantasy. Voire même chez Tolkien lui-même. Mais vraiment, j'aurais juré ne pas avoir à subir pareille disproportion chez Connie Willis. M'en voilà déconfit, comme un citron pas sucré.

 

Jetons grossièrement les bases de l'intrigue : plusieurs historiens sont envoyés dans le temps à partir de la sempiternelle base d'Oxford dirigée par un très préoccupé Mr. Dunworthy. Il semble que les erreurs, les décalages (temporels ou géographiques) se multiplient ces derniers temps, que des calendriers de décollages sont chamboulés, que tout le monde se plaint, et l'époque/lieu qui pose problème est visiblement la Seconde Guerre Mondiale, plus précisément les années 1940-41 à Londres. Trois points-de-vue principaux sont alternés par chapitres : Polly étudie le comportement des londoniens pendant les incessants bombardements de la Luftwaffe ; Merope s'occupe des enfants déportés dans des manoirs campagnards pour échapper aux dits bombardements ; Michael, lui, baroude du côté de la bataille de Douvres, où de simples pêcheurs ont sauvé la vie de milliers de soldats. Ce sont, vous avez bien lu, les principales focalisations.

 

Et si je souligne le terme, ne vous leurrez pas, c'est qu'il y a un problème : le système narratif met un temps cooooonsidérable à se mettre en place. Dans les 400 pages environ (sur 600). Auparavant, c'est le bordel : des tonnes de points-de-vue alternatifs viennent parasiter la succession de ces trois personnages privilégiés. Cela a plein d'effets désagréables : reporter l'empathie, complexifier inutilement l'intrigue, et surtout, surtout, ouvrir des fils narratifs qui ne seront jamais bouclés. Des tas d'enjeux secondaires, ou parfois importants, restent ainsi en suspens à la fin du livre. Et comme il n'y a marqué "Tome 1" à aucun endroit, je considère que l'histoire est finie. Eh bien c'est pour le moins baclé, ma bonne dame : à la limite, que la fin coupe tout suspense en ne nous laissant pas entrevoir le destin des trois personnages principaux (c'est remplacé par le surgissement inopiné d'un point-de-vue qu'on avait abandonné dès le premier chapitre... bref), pourquoi pas. Mais par contre, on ne saura jamais pourquoi ils ont eu toutes ces difficultés, pourquoi ils ne pouvaient pas rentrer à Oxford, pourquoi Dunworthy était préocuppé, pourquoi il y a des décalages, sans parler de ce qui a pu finalement arriver à des personnages à focalisation divers qui apparaissent quelques chapitres avant de disparaître tout bonnement. En d'autres termes et pour résumer : il y a un vaste bordel structurel qui fait que le roman est, de fait, raté. Si c'est une tentative pour faire de la narration déconstruite auteurisante, c'est aussi pertinent que d'insérer des sardines au poivre dans une crème brûlée.

 

Mais pire : l'écriture de Sans parler du chien (qui, en plus, était parfaitement structuré) dégageait une tranquille élégance, mais quinze ans ont passé, et Connie Willis semble avoir décidé d'adopter le style correct mais atone de tant de ses contemporains besognant dans le non-mimétique. À peu de choses près, ça peut évoquer du Christopher Priest : écriture morne, idées géniales. Sauf que là, les idées, je les avais déjà vues dans l'autre roman, et que, je le rappelle, le ficelage de la chose apparaît approximatif (terme choisi pour être gentil). Alors bien sûr ce n'est pas un ratage complet, il y a du boulot et de la maîtrise là-derrière, il y a juste des atrocités dans l'intention et la réalisation : Connie sait être captivante quand elle veut, surtout quand elle atteint enfin son rythme de croisière – avant de nous paner la fin. C'est ainsi, brutalement, que s'écroule mon envie d'explorer sa bibliographie. Allez savoir si je m'y replongerai un jour... je préfère, dans ce genre de cas, laisser faire le hasard, qui prend souvent l'apparence de livres d'occaze.

 

 

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Technique 

Esthétique 

Emotion 

Intellect   

 

 

James Ballard, c'est l'assurance du plaisir estival. Évacuons d'emblée tous les lieux communs rattachés à la prose du maître anglais puisque, évidemment, ils ont beau être moches et éculés, ils dépeignent parfaitement les caractéristiques du court roman Sauvagerie (en VO Running Wild) :

 

Précision chirurgicale de la construction.

Style clinique.

Beauté intrinsèque des termes médicaux et juridiques.

Cérébral et charnel à la fois. Désincarné et captivant à la fois.

 

Voilà qui est fait. À la première personne, un psychiatre tente de compléter l'enquête opérée lors du massacre de Pangbourne (inspiré de faits réels ? ma foi, je ne sais pas) près de Londres, lors duquel tous les adultes d'un enclos résidentiel friqué et ultra-sécurisé sont méthodiquement assassinés par diverses et truculentes méthodes, alors même que tous les enfants et adolescents ont disparu.

Est-il besoin de le dire, c'est une merveille, qui apporte au récit d'enquête le gel intellectuel d'un regard supérieurement lucide et par voie de conséquence, dépassionné. Sauf – et ce "sauf" est essentiel – lors d'une scène de nouveau carnage dans un hôpital, vécue cette fois-ci par le narrateur. C'est là tout le génie d'une écriture "médico-légale", semblable à un rapport d'expertise : la narration de ce moment nécessairement traumatisant (le psychiatre voit alors, à quelques mètres, un meurtre, des blessures par balles et un enlèvement perpétrés) conserve une tonalité rigide mais laisse suer la ferveur passionnelle qui a pu conduire le personnage point-de-vue à explorer le sordide fait-divers et défendre sa thèse face à des enquêteurs qui concluent trop rapidement au kidnapping.

Car sa thèse, est-il besoin de préciser que je vous spoile totalement l'intrigue, c'est que ce sont les enfants les auteurs du massacre. Et l'on ressent un plaisir pervers à en sentir sourdre l'évidence, la contemplation du chaos se mue en révélation des turpitudes enfouies sous le quotidien bénin de familles surprotégées et a priori sans histoires. Le chaos peut surgir de la plus effarante platitude. Et je ne pense pas que Ballard ait placé la morale (de type : "le crime n'est pas un corollaire de la fange sociale") comme objet du propos, non je pense que, comme d'habitude, c'est la beauté d'une réalité singulière – fut-elle atroce – qui l'intéresse. Il nous invite à la contempler, à y prendre plaisir, tout comme il exposait dans Crash l'accident de voiture pour le spectacle qu'il constituait. On est assez proche, à mon sens, de ce que Tobe Hooper a pu réaliser dans le film Massacre à la tronçonneuse : l'horreur du crime présentée dans son inévitable fascination esthétique. Même si Ballard ajoute à sa motion contemplative une dimension intellectuelle.

 

 

 

 

La morale de tout cela : n'oubliez pas la crème solaire, mes petits amis, on s'oublie souvent aux rayons UV lorsqu'on est happé par la suspension diégétique.

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23 mai 2013 4 23 /05 /mai /2013 16:15

http://www.imaginelf.com/wp-content/uploads/2010/09/sans-parler-du-chien.jpg

 

 

 

Technique 

Esthétique ♦♦

Emotion 

Intellect   

 

 

Peut-être la chose suivante vous arrive-t-elle parfois : vous découvrez un tout nouvel auteur et en une centaine de pages, vous avez la certitude qu'il va rejoindre votre panthéon personnel, que vous allez tout acheter et tout lire de lui et même, dans le cas d'un anglophone, vous procurer tout le matériau VO qui n'aurait pas été traduit en français pour n'en vraiment rien manquer. Personnellement, ça m'a fait le coup quelques fois depuis une dizaine d'années : chronologiquement, René Barjavel, John Crowley, David Mitchell, Ian McLeod, David Calvo, Christopher Priest dans une moindre mesure, et le dernier en date était Léo Henry. Eh bien je sens qu'un nouveau processus s'enclenche avec la délicieuse américaine Connie Willis grâce à son roman Sans parler du chien.

 

Ned Henry est un voyageur temporel. Un enquêteur temporel. Il fouille les ruines de la cathédrale de Coventry juste après son bombardement et sa destruction partielle par les nazis en novembre 1940. Pourquoi ? Son employeuse, lady Shrapnell (son patronyme est déjà tout un programme...), a obsessionnellement entrepris la reconstitution de cette cathédrale dans le XXIe siècle futuriste dont ils sont originaires. Tout ça parce que l'ancêtre de cette hystérique lady, Tossie Mering, a consigné dans son journal avoir une fascination pour cet édifice qui lui a fait rencontrer l'amour de sa vie.

Ned est complètement chamboulé par les allers-retours dans le temps qui ont un effet psychologique dévastateur si on les cumule (perte de repères entre les époques, sensation d'irréalité, troubles du comportement et de la compréhension), mais c'est pourtant lui qu'on envoie à l'époque victorienne pour réparer le paradoxe temporel provoqué par une autre agent en mission, Verity Kindle, qui a emmené un chat oxfordien dans le futur alors que le transport temporel d'objets est supposé impossible – sans quoi le continuum espace-temps si cher au Doc de Retour vers le futur tomberait en miettes.

 

C'est ainsi, en majeure partie, un roman victorien contemporain que l'on lit, puisque Ned va passer quelques jours dans une famille de l'époque aux personnages tous plus tordants les uns que les autres, essayant d'abord de comprendre sa mission, puis de se remettre d'aplomb, et enfin d'accomplir ce pour quoi il pense être là. Et voilà ce qui fonctionne si joliment dans Sans parler du chien : Connie Willis s'éclate ostensiblement et parvient à nous inclure dans son amusement. On se bidonne, on cherche la réponse à des énigmes locales, à d'autres énigmes plus vastes qui incluent un questionnement philosophique de l'histoire, on se rebidonne, on lit des citations d'auteurs classiques anglais proférées à tout bout de champ, ce qui nous fait marrer derechef, on passe sans arrêt d'esclaffades en surprises, on se délecte de gourmandises littéraires, on décèle des allusions diégétiques à la construction littéraire qui se fait sous nos yeux (par l'intermédiaire, notamment, de la structure du roman policier, et Agatha Christie sera convoquée plus d'une fois), l'aller-retour entre intrigue et conversation de l'auteur avec le lecteur se fait à chaque paragraphe et le plus naturellement qui soit.

 

Le tout dans une langue fluide et discrète, et surtout une construction de chapitres si parfaite que Connie Willis se permet de l'annoncer par une sorte de plan détaillé, en tête de chaque chapitre. Il y a une assurance, une maîtrise dans les formes les plus subtiles de la littérature populaires... Connie Willis mériterait d'être anglaise, tout simplement. Elle applique en les magnifiant (et en les citant) les recettes des maîtres en incluant leurs modus operandi aux intrigues si plaisantes du voyage temporel. Tout cela respire le bon goût, l'érudition communicative, jamais snob, la spontanéité élégamment incluse dans un calcul invisible.

 

Et en plus, elle parvient à poser les questions soulevées par les paradoxes temporels en les clarifiant comme rarement ça a pu être fait, notamment sur le terrain le plus délicat qui est celui de la foi. Il faut savoir que dans ce roman : "Le continuum était moins fragile qu'il n'en donnait l'impression. Il se protégeait par des décalages, des boucles de rétroaction et des redondances." Or, deux théories sur l'Histoire s'affrontent, dans la bouche même de deux personnages (hyper drôles, est-il besoin de le préciser ?) : le professeur Peddick soutient que ce sont les actes individuels qui façonnent l'Histoire ; le professeur Overforce que l'Histoire est arbitraire et induite par le hasard des conditions naturelles. En réalité, ces deux théories sont complémentaires, telles que l'histoire de Sans parler du chien les illustre. "Dans tout système chaotique, les rapports entre cause et effet ne sont pas linéaires." Il est donc impossible d'expliquer précisément, par un fait isolé, pourquoi Napoléon a perdu Waterloo. Mais alors, y a-t-il un Dessein supérieur qui guide le fil ? "Un Dessein supérieur qui englobait l'espace et le temps et se servait pour parvenir à ses fins de chats, de maillets de croquet et d'essuie-plumes, sans parler du chien." ? Qu'en est-il alors de notre libre arbitre face au champ des possibles que représente le futur ?

 

Voilà ce que nous demande le récit de voyage dans le temps. S'il peut être en même temps drôle, passionnant et superbement construit, c'est encore mieux. 

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18 mars 2013 1 18 /03 /mars /2013 17:06

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Technique ♦♦

Esthétique ♦♦♦

Emotion ♦♦

Intellect  

 

 

Et une nouvelle lecture chez les Moutons électriques. C'est toujours un plaisir. Bi-trimestriel en général, j'ai fait le calcul. Plaisir double d'ailleurs, et rare chez moi, puisqu'il s'agit d'une jeune auteur française (née en 1978, c'est à peine son second roman), Estelle Faye, et je ne lis pas si souvent que ça des jeunes auteurs français à part David Calvo. D'habitude je suis plutôt sur des vieux Anglais morts. Soulignons aussi gaiment la couverture absolument splendide de Amandine Labarre.

 

Il y a trois époques et autant de parties dans Porcelaine, mais les deux dernières sont beaucoup plus proches l'une de l'autre sur la ligne temporelle du récit. En effet, celui-ci démarre au IIIe siècle après le charpentier (époque dite "des trois Royaumes"), et l'exotisme sera également de mise au niveau géographique, puisque nous sommes en Chine. L'histoire ressemble à une vieille légende : Xiao Chen, fils de potier dans un bled paumé, subit une malédiction alors qu'il défend tout à la fois son village et le chef d'oeuvre paternel, un coeur en porcelaine. Il est transformé en tigre anthropoïde. Blessé à mort, il reçoit de son gentil papa le coeur en question, qui lui permet de vivre éternellement. Indésirable au village, il s'engage dans une troupe de théâtre itinérante. C'est le début de la grande aventure. Il tombe amoureux d'une fée, accompagne un pote pour découvrir le secret de l'immortalité, genre de choses qui arrivent lorsqu'on est un semi-tigre maudit. La deuxième époque nous fait faire un certain bond dans le temps puisqu'on se retrouve au XVIIIe siècle sous le règne des Quing. Xiao Chen est toujours là, mais la fée est partie, il commence à devenir de toute façon un peu amnésique sur son passé lointain, s'amourache d'une nouvelle gonzesse, une tisseuse nommée Li Mei qui devient notre personnage point-de-vue. La troisième et dernière époque se déroule quelques années plus tard, et c'est le dénouement tragique avec un combat contre la fée en points de vue alternés.

 

Bref, vous l'aurez compris : c'est une fantasy exotique qui s'amuse à exploiter le terreau de légendes d'un pays lointain pour le transformer en roman de facture classique. C'est fait très intelligemment. Si l'on me permet le procédé foireux qui consiste à comparer deux oeuvres de supports différents, en l'occurrence un bouquin et un film, je dirais que Estelle Faye utilise grosso modo le procédé de Ang Lee dans Tigres et dragons : la matériau de base est traditionnel chinois et laisse des traces apparentes mais le traitement est occidental voire peut être qualifié d'hollywoodien moderne, aussi bien pour le film que pour le livre. Par hollywoodien, je veux dire que l'histoire est structurée autour de temps forts emphatiques et sentimentaux, avec une dynamique fluide qui fait alterner séquences d'émotion et d'action. Dans un cas comme dans l'autre, le résultat me plaît beaucoup. Estelle Faye adopte un style direct, dans lequel les descriptions ne sont qu'un trait inaugural laissant place à des blocs narration/dialogue équilibrés. Les ellipses sont nettes, il y a peu de contemplations et de fioritures, ce qui n'exclut pas un certain esthétisme fugitif. Je vais doublonner mes rapprochements audacieux qui vont sans doute faire hurler et l'auteur et tout son entourage affectif : l'écrivain que ça m'a le plus directement évoqué est David Gemmell (et encore j'ai jamais lu Robin Hobb mais je suis sûr que ç'aurait été encore plus pertinent). Je parle bien sûr de modus operandi : vivacité des situations et des mises en situations, fluidité du récit. Il y a un côté considérablement plus subtil et aérien dans Porcelaine. Rien que le titre.

 

Je finis sur une petite réserve au niveau de la qualité d'écriture. Il y a incontestablement dans le style d'Estelle Faye une sûreté, une spontanéité, et – je ne trouve pas d'autre terme – une joliesse. C'est joli. Toutefois, c'est encore trop plein d'expressions toutes faites et de facilités qui, du coup et paradoxalement, nous rappellent à la fois au français et au roman de fantasy, nous sortent un peu de l'Asie. À part sur quelques motifs bien précis, ça manque encore de personnalité, de décisions tranchées. La manifestation la plus visible c'est le découpage : saut de ligne, saut de paragraphe, saut de chapitre, tout cela paraît par moment un peu aléatoire, comme scalpellisé a posteriori. M'enfin, je chipote. Une fois de plus, les ovins voltaïques ont fabriqué du bonheur.

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2 mars 2013 6 02 /03 /mars /2013 09:24

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Technique ♦♦♦

Esthétique ♦♦

Emotion 

Intellect  ♦♦

 

 

 

 

Dernière entrée de ce  blog il y a un mois : pure logique. C'est le temps qu'il m'a fallu pour m'envoyer les trois tomes et 1800 pages du dernier Murakami. Et je n'ai rien fait d'autre. On ne pourra pas me reprocher de pas m'être investi. Pourtant, je suis navré d'annoncer que je suis assez déçu.

 

 

Je vous rappelle que : SPOILER SPOILER SPOILER

 

 

1Q84 reprend la recette que j'ai pour l'instant trouvée dans tous les romans du maître japonais (même si je n'en ai lu que deux autres : La Fin des temps et Kafka sur le rivage ; sont-ils tous construits pareil ?). À savoir : deux personnages points de vue racontés à la troisième personne mais en focalisation interne, et par chapitres successifs. Pour être plus clair : dans un premier chapitre on est dans la tête de Tengo, professeur de mathématiques de 30 ans qui ambitionne de devenir romancier ; dans le suivant, on suit Aomamé, même âge, masseuse et prof d'auto-défense, éventuellement tueuse en série à ses heures perdues. Puis on revient à Tengo suivant une progression temporelle linéaire. Et ainsi de suite jusqu'à la fin. Le danger de ce procédé, c'est qu'une des deux focalisations vous intéresse plus que l'autre. Ca a failli m'arriver (en faveur de Tengo), mais finalement, bon ça passe. Niveau écriture, la manière opérée par Murakami reste encore la même : il fonctionne par épuisement d'univers intérieur. C'est à dire une description précise et presque exhaustive de ce que le personnage voit, ressent, pense, se souvient, jusqu'à épuisement de tout ce qui pourrait constituer une information à communiquer. Mais à la troisième personne. Avec emploi de beaucoup de répétitions, de lenteur, d'amplitude. On a ainsi un sentiment profond d'intimité envers les deux personnages principaux, puisque outre la narration de ce qui leur arrive à l'instant T de la diégèse, on prend aussi connaissance de leurs réactions aux péripéties, de ce que ça leur évoque par rapport à leur vie passée, des doutes et contradictions de leurs pensées. Le sentiment d'intimité est, je pense, l'objectif principal de Murakami. Grâce aux deux modus operandi (1. points de vue successifs, 2. épuisements d'univers intérieurs), c'est très réussi. Les deux personnages principaux sont magnifiques, profonds, ambivalents. Et évidemment leurs deux histoires ont un lien. Les trois tomes serviront essentiellement à ce qu'ils se rejoignent. On est en 1984, l'écho à Orwell est non seulement très clair mais plusieurs fois nommément cité. On se tient à la frontière entre récit mimétique et non-mimétique, science-fictif et non-science-fictif, et on glisse lentement de l'un vers l'autre. Là encore, les habitués de Murakami ne seront pas bouleversés. De la même manière que Orwell avait opéré une distorsion de la date de rédaction de son roman (1948) pour donner une date diégétique et par extension un titre à son roman (1984), Murakami change un kanji (si j'ai bien compris) de 1984 pour obtenir le monde du glissement : 1Q84. 

 

 

Je n'ai donc rien à dire sur l'aspect microstylistique dans 1Q84. C'est dans la structure globale de la trilogie que je tique un peu. Il me faut d'abord rendre compte d'un sentiment de lecture : à la fin du premier tome, j'ai la sensation de tenir entre mes mains un grand roman. Les principes narratifs murakamiens à leur apex, des personnages principaux mais aussi secondaires (Fukaéri, la vieille dame, l'éditeur Komatsu) absolument formidables, juste ce qu'il faut de mystère. Et, pensé-je, une compréhension totale du roman d'Orwell et un prolongement intelligent de l'oeuvre référence : le Big Brother de 1984 devient ici les Little People, un peuple caché, grouillant, manipulateur, agressif. La figure unique, panoptique, monolithique, du totalitarisme, s'est fondue en un essaim sans visage qui, à mon sens, symbolisait la forme de dictature plus subtile et moderne qu'est le libéralisme capitaliste. En somme, je m'attendais à ce que le centre du propos soit politique. Or, non seulement ce ne sera pas le cas, mais dès le premier tiers le second tome souffre d'un défaut de construction qui saute à la gueule : quatre chapitres de point de vue "Aomamé" successifs sont consacrés à la révélation principale de toute l'intrigue de la série. Le mystère tombe totalement à plat. Pire : cette explication est si rigoureuse, précise et déclarative qu'elle finit par nous embrouiller encore plus, comme si on nous décrivait de manière exhaustive le fonctionnement d'une mécanique dont nous n'avons aucune des connaissances nécessaires à sa compréhension. On voit bien qu'une logique existe, mais avait-on vraiment besoin qu'on nous l'assène ainsi sur cinquante pages ? Et surtout aussi tôt ? Qui pis est, je me rends alors compte que l'enjeu de la trilogie ne sera pas du tout politique comme je le pensais de prime abord, mais bien plutôt spirituel, voire ésotérique (il y a tout un discours sur la croyance, la religion, les sectes, etc.). Mais alors pourquoi se placer sous l'égide du plus célèbre roman politique du XXe siècle ? 

 

 

Bref, je suis alors perdu et déçu. Les personnages restent pourtant beaux, l'écriture reste pourtant belle... mais elle se délite franchement au troisième tome. Si dans cet ultime opus l'histoire se poursuit tant bien que mal, avec l'adjonction d'un nouveau personnage point de vue qui crée cette fois-ci une alternance à trois (le détective Ushikawa, encore un personnage superbe !), des erreurs incroyables apparaissent dans la deuxième moitié. Déjà, Aomamé était censée se suicider dans les dernières lignes du tome 2, et là, pouf, elle revient. "Ah ben non finalement au dernier moment elle a renoncé". Ben pourquoi ? En plus un nouveau personnage est apparu et peut prendre sa place dans l'alternance ! Mais bon, soit. Jusqu'ici, Murakami avait pris soin de ne jamais déborder d'un point de vue sur un autre. Concrètement, lorsqu'on est dans un chapitre "Tengo", on est dans la tête de Tengo, donc on ignore complètement ce que fait Aomamé à ce moment-là. Et inversement. C'est au lecteur de combler les ellipses, de boucher les trous, de se dire "Ah tiens là Tengo est à tel endroit, il ne doit pas être loin de Aomamé puisqu'il y a deux chapitres elle y était également". C'était même très beau, puisqu'on assistait à des tas de possibilités de croisements qui n'avaient jamais lieu. Et là, d'un coup, paf, après 1500 pages de lecture, Murakami nous balance des indications supplémentaires (parfaitement inutiles à la compréhension d'ailleurs). Il y a une page qui m'a tellement abasourdi que je l'ai cornée, c'est la page 353 (de l'édition poche chez 10/18), vérifiez chez vous, où Murakami passe 50 lignes à nous expliquer que les trois personnages ont manqué de peu de se croiser et ce que ça implique pour la suite de l'histoire. Mais ça fait deux tomes et demi qu'on comble les ellipses tout seuls comme des grands : pourquoi nous prendre par la main juste à ce moment-là ? On se débrouillait très bien ! Et le pire, c'est que ça nous fait sortir du point de vue sur lequel on était focalisé à ce moment (celui d'Aomamé). Cela ressemble, et c'est incompréhensible, à une angoisse d'écrivain débutant. La tentation de sur-expliciter au cas où on perdrait le lecteur. Là, c'est l'exemple le plus flagrant, mais ça va se répéter plusieurs fois jusqu'à la fin de ce tome 3, comme des rappels d'un manque d'assurance ridicule. Et ça ne vient que corroborer certains choix pour le moins curieux, comme l'emploi de caractères gras pour marquer les (trop nombreux) rappels de lignes de dialogues antérieurs, l'emploi aussi d'anglicismes pour toute la partie fantastique du récit (Mother, Daughter, Perceiver, Receiver...), tout cela sonne... puéril ! Oui, du Murakami puéril !

 

 

Bref, une lecture fort curieuse, des sentiments ambivalents, mais en tout cas un enthousiasme qui s'effondre dès la moitié du second tome. On ne peut pas appeler ça une réussite.

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