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" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.

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Semaine délicate en BD (Octobre 2010)

 

 

 

 

Noël approche, et avec elle sonne l'heure du méga-succès programmé. Si le tirage par centaines de milliers ne se départit pas, parfois, d'un résultat de qualité (voir les BD de la semaine dernière), il est plaisant de se tourner aussi vers ces publications sans intérêt qui vont gagner les linéaires en moins de deux semaines – merchandising oblige, c'est la durée de vie moyenne d'une BD reçue en moins de 10 exemplaires par les temps qui courent. C'est parfois rafraîchissant, parfois un peu chiant, mais la légèreté (pesée en terme de kilogrammes dans les caisses) dissimule aujourd'hui une certaine subtilité que l'oeil même exercé doit analyser plusieurs fois pour en déceler tout l'intérêt.

 

Cela commence par une découverte très inattendue : une petite BD jeunesse a réussi à se démarquer suffisamment pour devenir un coup de coeur. L'histoire de Garance (Gauthier, Labourot & Lerolle, Delcourt)() est pourtant simple, limite cliché : un jeune garçon retrouve à la plage une "copine de vacances". Ils s'éclatent tous les deux avec tout le matériau maritime et le potentiel de création subséquent, entourés de fort peu de dialogues et dans un enchaînement de saynettes tout bonnement planant. Arrive le moment où la petite se révèle être la fille d'un géant habitant sur une île de l'autre côté d'une tempête. Le glissement de la bluette vers le fantastique onirique est d'une grande fluidité, grâce à un découpage fin et tendre, un choix du cadre qui garantit une belle faculté d'empathie. Le dessin superbe aux traits volontairement distendus coupe court à tout sentiment de lassitude. C'est court, beau et frais comme une matinée sur la grève, et ça ravira vos mioches. Vous avez le droit de lire par dessus l'épaule.

 

C'est Daniel Clowes qui va râler puisque, contre toute attente, Wilson (chez Cornélius)() n'est donc pas la BD de la semaine. Il faut dire que j'ai connu le maître plus inspiré. Il a toujours cette capacité à proposer du comic strip américain très traditionnel au premier abord pour franchir en toute discrétion le petit pas de côté qui modifie légèrement l'angle et provoque l'inattendu. Ici, tout est dans la dernière case. Chaque planche propose un strip de la vie de Wilson, insupportable connard prétentieux d'Oakland, mais lorsqu'on arrive en bas à droite, dans l'ultime cadre, le basculement opère, un lest d'empathie est lâché, un gag fuse, une rêverie s'installe. Pour bien faire comprendre que l'on ne peut réduire un personnage à quelques traits de caractère, Clowes s'amuse à modifier le style graphique à chaque planche, provoquant ainsi une unité de ton enclavant la disparité des formes. Tout cela est bien, mais il manque un petit quelque chose qui faisait l'intérêt du Rayon de la mort par exemple. Peut-être un côté un peu moins mécanique. Ensuite en terme de BD alphabétique, encore du Jodorowsky, promis c'est pas exprès. Le premier tome de Borgia (Jodorowsky & Manara [excusez du peu], Drugstore)(), sanglé "pour public averti" en gros et en rouge, présente une sympathique saga historique bourrée de cul et d'assassinats. J'ai rarement vu la chrétienté aussi rudoyée dans une fiction je dois dire, et c'est surtout dû à l'approche très froide des personnages, qui malgré leur appartenance au clergé ne se formalisent pas une seconde (et la populace non plus d'ailleurs) de leurs frasques sexuelles et homicidesques. Leurs regards sont glacials, leurs attitudes monolithiques. Le monde qui les entoure le leur rend bien, présenté comme une indicible fange dans laquelle l'innocence ni la sincérité n'ont la moindre place.

 

Pluto (T5, Naoki Urasawa, Kana), pour faire court, c'est toujours très "bieng"().

 

Et ça tombe bien puisqu'on a déjà fini avec les BD "bieng". On attaque donc la partie "moins bieng" avec Kraa de Benoît Sokal (Casterman)(), lequel ne fait donc pas que des jeux vidéo pourris (Aaaah, ce souvenir de L'Amerzone, jeu d'aventures de quand j'étais môme, visuellement pas mal mais ludiquement torché en trois heures sans plaisir aucun). On est au début du XXe siècle en Alaska, des prospecteurs veulent inonder une vallée sans demander l'autorisation aux gentils indiens qui y vivent, et un aigle un peu bizarre noue une relation singulière avec un des jeunes autochtones, lequel sera bientôt le seul survivant de son clan. Franchement, l'histoire est intéressante et la mise en scène assez puissante, notamment pour l'imbrication des "consciences" de l'oiseau et du gamin, qui donne lieu à quelques passages immersifs. L'aigle, et le moyen inventé par l'auteur pour nous forcer un passage vers l'identification à ce personnage très fort, concentre toute la beauté de cette BD. Au-delà, le dessin a un côté complètement raté avec (à part l'aigle encore une fois) des personnages mal campés, rigides, pantins, et des actions sans mouvements, pas aidées par un découpage très très sage. Que dire à part : dommage ?

 

Pour aborder la partie "vraiment pas bieng", je dois nécessairement évoqué King of Klub (Luz, Charlie Hebdo)(), une sorte de satire du monde du clubbing et de la musique électronique, qui s'articule autour du personnage de David Ghetta – lequel est transporté dans le futur dans une discothèque géante. Peut-être parce que je suis l'inverse d'un clubber et que l'électro me hérisse tous les poils même les plus improbables, je n'ai pas une seconde goûté à l'humour de la chose. À part Vincent Delerm en instrument de torture, aucun frémissement zygomatique à signaler. Par ailleurs j'ai trouvé ça con, chiant et sans idées. Pour dire, j'ai quasiment préféré (quasiment, eh, faut pas...hein, non plus) Alice au royaume de coeur (Soumei Hoshino, Ki-oon)(), le manga alphabétique de la semaine. Une revisitation "shojoesque" du Alice de Lewis Carroll mais avec plein de personnages trop kawaii dedans (kawaii c'est "mignon" en japonais). Damn it, quelle horreur : moche, atrocement découpé et d'un intérêt franchement énigmatique même en me mettant dans la peau d'une fillette de 12 ans. Il faudra que je leur pose la question un de ces jours.

 

 

Bonus : Lu également, en dehors du circuit hebdomadaire, Manabé Shima de Florent Chavouet (chez Picquier), dont on avait déjà pu apprécier Tokyo Sanpo. Il va sans dire que ce splendide "carnet de voyage", cartographie narrative d'une île paumée du Japon, aurait haut la main décroché la BD de la semaine s'il avait été inscrit en compèt' officielle. Je ne peux donc que vous le recommander chaudement : c'est un vrai plaisir.

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