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  • : " On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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31 janvier 2013 4 31 /01 /janvier /2013 21:00

http://www.planetebd.com/dynamicImages/album/cover/large/18/67/album-cover-large-18676.jpg

 

 

 

 

Technique 

Esthétique 

Emotion ♦♦

Intellect  

 

 

 

On parle encore brièvement de deux BD ce soir. D'abord, je me suis fait un petit plaisir en m'offrant l'intégrale de La Ligue des gentlemen extraordinaires, scénarisé par le grand Alan Moore et dessiné, plutôt bien, par un certain Kevin O'Neill. En fait d'intégrale, je le précise, je pense qu'on a là seulement les deux premiers volumes, du moins le crois-je car c'est très mal expliqué à l'intérieur, mais je sais en tout cas qu'il y a eu plus d'aventures que cela pour les gentlemen, publiées chez Delcourt. Le terme "intégrale" est donc pour le moins fallacieux. On trouve en plus d'assez longs textes d'Alan Moore : une longue nouvelle, que j'ai laissé tomber rapidement, à la fin du premier tome ; et un amusant carnet de voyage des endroits bizarres du monde, découpé par continents, à la fin du second.

 

Le dessin est assez plaisant, je l'ai dit, réaliste mais susceptible de petites fuites stylistiques du meilleur effet. La colorisation, par Benedict Dimagmaliw, est très belle également, davantage dans les tons champêtres, ocres-bruns ou pétaradants que dans les phases sombres un peu plus quelconques. La réalisation est sobre et travaillée : la base reste un gauffrier de neuf cases à l'échelle de plans sage, plutôt rapprochée, mais sporadiquement, des bandes, des cases en une demi-page voire une page entière viennent dynamiser le récit.

 

Mais je m'emballe, je m'emballe, et j'oublie de parler du début : de quoi que ça parle. Ca tombe bien, c'est aussi l'intérêt de la série. Donc pour ceux qui savent pas : l'idée est de rassembler quelques personnages classiques de la littérature fantastique britannique du XIXe siècle – voire des personnages diégétiquement de nationalité britannique, puisque le capitaine Nemo, par exemple, est la création d'un Français, Jules Verne, mais il est indien colonisé dans 20 000 lieues sous les mers – et de leur faire affronter diverses péripéties incroyables comme s'ils avaient réellement existé dans le vrai monde.  En somme, la fiction référentielle, comme on peut l'appeler, consiste à laisser cohabiter les fictions de plusieurs oeuvres célèbres (ou moins), et surtout leurs personnages, dans un passé fantasmé. Dans le cas présent, on en profite pour fabriquer une ligue de super-héros aux compétences qui sont autant de monstruosités aussi antagonistes que complémentaires. À la lecture, ça peut être particulièrement jouissif, les croisements permettant d'imaginer des situations hallucinantes : ainsi en est-il de l'invasion martienne du second tome (meilleur que le premier au niveau scénario, ai-je trouvé, mais un dessin trop carré, moins "fuyant") qui entrelace joyeusement La Guerre des mondes d'H. G. Wells avec l'Angleterre victorienne et met des icônes tels Dr Jekill/Mr Hyde, Nemo, le Dr Moreau ou Mycroft Holmes aux prises avec une science-fiction catastrophiste. Et qui trahit la ligue pour s'allier aux tripodes ? Un autre personnage de Wells bien sûr... l'homme invisible. Moore en profite même pour apporter des éclairages complémentaires aux oeuvres qui servent de référence ; ainsi, on aura une explication à la chute des Martiens différente et encore plus tordue que dans La Guerre des mondes elle-même. Ajoutons à cela que les personnages sont très sensiblement fabriqués, en profondeur. Jouissif, je vous dis.

 

Néanmoins, je ne peux m'empêcher de faire un comparatif avec La Brigade Chimérique, qui fut une de mes grandes lectures BD de 2012 et présente de très nombreux points communs avec La Ligue des gentlemen. Serge Lehman, d'ailleurs, ne s'était pas caché en postface de reconnaître à Alan Moore une certaine paternité. Mais à ce petit jeu, La Brigade s'en sort mieux, parce que si La Ligue reste un exercice, certes très réussi, mais "simplement ludique" si je puis dire, autant La Brigade chimérique dépasse la simple somme de péripéties pour aborder la question, justement, de la postérité. On peut se mettre à la place de l'auteur : à partir de quel degré de notoriété puis-je intégrer un univers diégétique à ma fiction référentielle ? L'homme invisible, Mr Hyde, Nemo, sont-ils suffisamment universels, archétypaux, pour faire saisir au lecteur leur importance ? Dans les faits, cela fonctionne sans trop de problème du moment que l'on connaît, même vaguement, la source de la référence. Mais Lehman, à mon sens, fait plus fort (oui Serge si tu me lis, tu es plus fort qu'Alan Moore !). Il se sert précisément du manque de notoriété des héros qu'il invoque (le Nyctalope, brièvement évoqué d'ailleurs dans La Ligue, le Passe-muraille, Gregor Samsa, Harry Dickson, et même des personnages historiques comme Irène Joliot-Curie ou George Spad) pour poser la question de l'oubli artistique et littéraire. Ce qui est raconté dans La Brigade, c'est la fin des super-héros européens, ne l'oublions pas. Serge Lehman a fait le pari fou, et sublimement exécuté, de faire une fiction référentielle en s'affranchissant du fondement de ce genre : la connaissance mutuelle et préalable par le lecteur. Il parle du rendez-vous manqué de la France avec ses génies de SF. Pour ça, chapeau. Mais je ne peux, néanmoins, que vous recommander La Ligue, qui remplit pleinement son office avec simplement une moins grandiose ambition intellectuelle.

 

 

 

http://www.comicsplace.net/wp-content/uploads/2012/12/LASTMAN.jpg

 

 

 

Technique ♦♦

Esthétique 

Emotion ♦♦

Intellect  

 

Ensuite, je me targue d'avoir lu en avant-première mondiale Last Man, la nouvelle BD de Bastien Vivès, auteur adoré du Massacre, on en a parlé , qui ne sortira qu'en avril. C'est une sorte de manga, mais pas japonais, donc c'est pas un manga ; et c'est en grand format, genre les intégrales chez Kana. Il coécrit ça avec des messieurs qui s'appellent Balak et Sanlaville, et je n'ai pas bien compris qui fait quoi là-dedans puisque Vivès est crédité aux "couleurs", alors qu'il n'y en a presque pas et qu'on reconnaît parfaitement son trait inimitable, ce trait expressionniste, déformé avec des gros pâtés de noir. C'est pas beau, pas texturé, mais hyper expressif.

 

Les deux autres viennent de l'animation ils ont donc peut-être bossé sur le cadre. Si le découpage est souvent assez classique, les cases n'obliquant un peu que dans les scènes de baston, l'échelle de plans est effectivement fort bien foutue, puisant dans l'efficacité émotionnelle du manga. Vivès, donc, excelle toujours autant dans deux choses : 1) le trait déjà évoqué ; 2) les à-plats de gris qui viennent compléter le noir et blanc avec beaucoup de justesse, comme dans Polina.

 

Ah au fait, ça se passe dans un monde médiéval-fantastique. Dans un village paisible, un gamin, Adrian, fils d'une jolie boulangère, va disputer un tournoi de combats par équipes de deux et s'en fait une joie – bien qu'il ne soit pas très doué – mais un étranger aux propos bizarres tombe fort à propos pour s'inscrire avec lui et étonne les observateurs par un style tonique, pour ne pas dire brutal, mais très efficace. C'est très drôle de voir Richard, ce personnage massif, beau gosse, grossier, débarquer parmi les conventions fluettes du monde d'Adrian. Encore plus drôle de constater qu'il vient en fait de notre monde contemporain, du moins on le suppose, de le voir demander où il peut acheter des clopes à des passants ahuris. Le décalage de langage est le plus savoureux : les compatriotes d'Adrian n'ont pas le parler ridiculement passéiste qu'on voit dans bien des fictions médiévales, mais le langage de Richard est une véritable floraison de tournures françaises modernes, très drôles et complètement anachroniques, ça va sans dire. Vous aurez sans doute compris que lire Last Man a été un grand plaisir. C'est le croisement des strips humoristiques de Vivès, si crus, si cruels, si horriblement drôles, avec un shonen de fantasy hyper classique pure souche. Vivès, enfant de Saint Seiya et de Calvin et Hobbes, prend son pied. Moi aussi. Mais j'en ai trop peu lu pour vraiment me faire une idée. J'ai envie d'une suite, bon, c'est déjà pas mal. Et je trancherai plus vivement une fois que je l'aurai lue.

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Published by Nico - dans De la bulle
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commentaires

Nico 15/03/2013 19:49

Je ne manquerai pas d'y être, très chère carlota. J'aimerais donner quelques conseils basiques à ce pauvre garçon. J'espère avoir la joie de vous y retrouver (ou de vous voir avant pour que vous me
racontassiez votre voyage, ainsi que votre dévoué).

carlota 15/03/2013 15:29

Ah on me dit dans l'oreillette qu'il sera là tout le week end avec son éditeur de surcroît.
Et que l'on nous ment : l'eau ne tourne pas en sens inverse de l'autre côté du monde.

carlota 15/03/2013 15:23

Tu pourras aller faire un bisous à Vives aux rencontres du neuvieme art à Aix en provence du 12 au 14 avril (je crois savoir qu'il sera présent que le samedi, à vérifier).
Et sinon la nouvelle zélande c'est super chouette !