" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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Un manga alphabétique BD de la semaine ? Mais il se moque de nous. Il n'est pas sérieux. Si, il est. Voilà bien longtemps, en dehors de lectures annexes comme celle de Berserk, qu'un manga grand public au format si banal ne m'avait ébaubi à ce point. Bride Stories (Kaoru Mori, Ki-oon)(♦♦♦♦) se passe en Asie Centrale au XIXe siècle. Une nénette est mariée à un garçon plus jeune qu'elle de huit ans (elle en a vingt) et doit non seulement accepter la nouvelle, mais encore se fondre dans une famille aux moeurs éloignées des siennes. L'histoire prend la forme d'une belle romance garnie d'ellipses, de moments suspendus comme adorent les Japonais mais qu'on voit de moins en moins dans le manga moderne, la construction comme la narration ne manquent pas d'idées, ces dernières toujours orientées vers l'émotion ou la péripétie mais jamais le pathos. Aucune concession n'est faite aux facilités lacrymales. D'ailleurs, l'auteur ne cherche pas à faire osciller les scènes de drame et de comédie, on est plutôt dans une demi-teinte perpétuelle qui n'est jamais marquée ni commentée par les personnages, puisque la vie quotidienne, à cette époque et cet endroit, est comme ça, un point c'est tout. Les expressions corporelles et faciales, pour ne rien gâcher, s'épanouissent en finesse, et pour enrober encore mieux ces personnages, le dessin des costumes est bluffant, tout comme celui des meubles et autres ustensiles ouvragés. Pour couronner le tout, le couple de personnages principaux est charmant.
Un autre manga, radicalement opposé en tout, m'a fait son petit effet : il s'agit de Planètes (Makoto Yukimura, Panini)(♦♦♦♦) en édition de luxe grand format. Vers la fin du XXIe siècle, la conquête de la Lune est largement entamée et l'exploration du système solaire n'est pas une utopie. Scénario de conquête spatiale hyper classique me direz-vous ? Absolument pas. Au lieu d'emprunter le système narratif au western, comme de coutume, l'auteur choisit le "récit réaliste" de SF. Du Flaubert dans l'espace, quoi. Un groupe de quatre astronautes est spécialisé dans la collecte des déchets spatiaux, tâche ingrate et potentiellement dangereuse mais néanmoins aussi nécessaire que celle des éboueurs. L'un d'eux, jeune et bébête mais déterminé (LE personnage-type du shonen en d'autres termes) rêve néanmoins d'intégrer une mission qui se rend sur Jupiter. Le dessin n'est pas fameux (l'impression non plus par moments d'ailleurs), les personnages classiques et stylisés, guère subtils certes, mais cette sensation de suivre des chroniques quotidiennes et intimes alors que se devinent en arrière-plan des enjeux planétaires est tout à fait agréable. Voilà l'exemple d'une fiction qui se contente d'une seule caractéristique, celle de l'angle de vue, pour bâtir tout son intérêt. Accessoirement, le découpage est souvent bien foutu. J'ai été pareillement charmé par Le Viandier de Polpette (Olivier Milhaud & Julien Neel, Gallimard)(♦♦♦♦) et le dessin si particulier de Julien Neel : de grands à-plats de couleurs aux textures minimales, un trait simple et régulier, une colorisation aux teintes douces et au rendu infographique. Cela peut être parfaitement moche dans certaines cases qui ne contiennent pas grand chose (genre : un personnage endormi qui émerge d'une couverture marron), cela peut même enlever toute beauté aux deux ou trois cases de nu qu'on rencontre à un moment ; mais la plupart du temps, cela donne un style enfantin contrebalancé par les expressions sérieuses et fines des visages, par les détails des objets et des décors. Du coup, cela va très bien à cette histoire bizarre, où l'on nous présente un monde steampunk pendant quelques pages avant de brutalement le reléguer loin derrière pour se concentrer surtout sur le personnage de Polpette, génial cuisinier (il aura l'amabilité de nous livrer quelques alléchantes recettes) embauché dans le château d'un héritier oisif et gamin. Petites intrigues de cour, nombreux flashbacks pour raconter l'histoire de ce château, truculence des personnages et de leurs rapports, le fonctionnement est celui d'un vase clos confortable proposant une famille de substitution ; il n'est pas étonnant que l'on trouve en fin d'ouvrage un plan du château avec explications et quelques recettes additionnelles, autant de tentations pour prolonger l'univers diégétique.
Semi-ratage pour Cartigan (Dan Willett & Daniel Lish, Akileos)(♦♦♦♦), sympathique histoire de morale inversée type Planète des singes : dans le monde qui nous occupe, les humains sont esclaves et prisonniers d'un peuple de boucs arrogants. Un gosse qui ressemble à Mowgly vient foutre un peu sa merde. Regret : quand on voit le potentiel de dessin de Daniel Lish, grâce aux crayonnés en frontispice et dans le cahier graphique à la fin, on ne peut que regretter l'uniformisation qui sévit dans la plupart des cases, avec un trait hyper épais, des arrières-plans pauvres, des textures ratées. Putain, il fallait rester au crayon dans ce sépia étrange qui va si bien au passage en flashback au milieu de l'intrigue ! Double regret : le découpage des scènes d'action est atroce, on ne pige strictement rien, et la colorisation bouillassieuse n'aide pas.
Enfin, on passera plus rapidement sur les trois du fond. Drakka (Brrémaud & De Felici, Ankama)(♦♦♦♦) peine à nous intéresser à un jeune demi-vampire qui doit subir la vengeance de son frère dans une ville crade et bordélique. C'est tellement laid et mal découpé qu'on peine à décrypter le scénario, qui a l'air compliqué mais en fait est simplement limité. Les créatures étranges et les effets de lumière ne manquent pas, fourmillent trop, c'est too much pour moi. Et pourtant c'est du Ankama, on en reconnaît même le style, eh bien là ça ne marche pas. BD alphabétique ensuite, Destins (Franck Giroud & Michel Durand, Glénat)(♦♦♦♦), où tout repose sur le concept de la série : passé ce premier tome, on pourra orienter notre lecture des suivants pour suivre plusieurs fils narratifs alternatifs. Pourquoi pas ! En plus l'idée n'est pas inintéressante, on est en présence de jeunes activistes qui organisent un braquage pour financer leur révolte du monde qu'est pas bien. Bien sûr, ça tourne mal. Mais si un micro-événement avait changé le cours des choses ? Voilà le principe. Sinon, le dessin est tout à fait quelconque pour bien montrer que c'est le scénario qui importe, mais le découpage aussi manque de classe, du coup on attendra de lire plusieurs autres tomes pour juger des qualités intellectuelles de la chose. Enfin Asymptote (Banville, Les 400 coups)(♦♦♦♦), c'est de la BD de gags en une bande de cinq ou six cases, avec une petite fille entourée d'une cour de volailles diverses, qui font et disent beaucoup de conneries. On délire pas mal, raccord avec la BD précédente, sur l'actualité, l'absurdité du monde capitaliste, tout ça. Mais c'est rarement drôle. Et pourtant je suis bon public.