" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
♦♦♦♦
Technique ♦♦♦♦
Esthétique ♦♦♦♦
Emotion ♦♦♦♦
Intellect ♦♦♦♦
J'avais promis il y a quelques temps à une excellente collègue de travail, auteur d'un roman chez un petit éditeur indé débutant nommé Les Netscripteurs, de chroniquer l'autre roman déjà publié dans la même boîte ; j'acceptai avec plaisir, surtout avec une couverture aussi jolie, mais je me réservai le droit de ne faire aucun copinage et de juger l'oeuvre impartialement, comme je le ferais de n'importe quel opuscule glissé entre mes doigts. Il ne faudra donc pas m'en vouloir de rester sceptique quant à la qualité du Meurtre des nuages.
Le texte se veut être rédigé en work in progress à la première personne par le jeune Max, 19 ou 20 ans selon l'estimation, post-ado contemporain un poil abattu (il parle très vite de l'inéluctabilité de sa fin proche) et constitue le récit de son adolescence. On s'étend surtout sur la période qui court de ses 16 ans jusqu'au moment de la narration, n'ayant que peu d'autres indications sur sa vie antérieure, et aucune, forcément, sur ce qui lui arrive ensuite. Les temps forts seront principalement constitués de sa découverte de la sexualité, puis de sa fulgurante progression sur le sentier du vice dès lors qu'il devient chanteur d'un groupe de rock, avec tous les pervers avantages collatéraux : alcoolisme, dépravation, confiance en soi démesurée et auto-destructrice, etc. En parallèle, Max se découvre un pouvoir démiurgique : il pense pouvoir prophétiser et provoquer des événements en les écrivant. Il se passe donc des trucs dégueulasses que je vous laisse imaginer. Pour employer une formule éculée qui va parfaitement résumer la situation, appelons ça une descente aux enfer.
L'écriture est le principal défaut de ce roman. La langue, clairement, n'est pas maîtrisée ; elle a cette laideur inhérente au texte de lycéen qui est de vouloir à tout prix mettre un style en avant sans que ce style existe, et ce sont donc les poncifs et l'expression bancale qui se trouvent être les plus visibles. C'est une erreur somme toute classique et normale (on apprend en annexe que l'auteur avait effectivement 19 ans au moment de la rédaction) de la fiction débutante : donner de l'aspérité, et donc donner à voir le manque de maîtrise, au lieu de linéariser, ce qui n'est pas un vilain mot, mais une étape nécessaire, apprendre le rythme et les codes simples de la narration avant de se lancer dans une mise à nu totale et, évidemment, factice. L'artificialité de l'écriture saute à la gueule par deux indices anodins au premier abord : la citation des références (ici Baudelaire, inévitablement, parmi d'autres tout aussi convenus) qui entraîne une comparaison défavorable et atténue l'apparition d'une voix propre ; et l'emploi systématique de la métaphore au kilomètre, seulement illustrative au lieu qu'elle fasse sens. Dès lors que l'écriture ne marche pas, il est difficile d'enclencher le processus émotionnel, qui semble prioritaire à l'auteur. J'ai été bien trop expulsé par le style pour pouvoir m'investir dans le personnage comme il était prévu dans le modus operandi.
On en vient ensuite au problème de strucutre : le premier tiers n'est pas trop mal réussi du point de vue de la narration. Ca se goupille plutôt bien, sans grand heurt, c'est découpé en chapitres (un peu bizarre d'ailleurs pour un récit censément écrit "en live"), bon bon. Il y a même une chouette petite idée typographique qui consiste à mélanger le récit proprement dit et ce que Max a pu écrire dans son cahier pour utiliser son pouvoir, en italiques, ce qui crée des ruptures originales (un méta-niveau de diégèse pour parler snobement). Mais par la suite (au niveau du groupe de rock à peu près), la narration se délite totalement : on aura de moins en moins d'événements, de péripéties "en dur" pourrait-on dire, et de plus en plus de discours intérieur, des réflexions du personnage sur lui-même principalement. C'est le début d'une longue agonie discursive, de jolis mots empilés les uns sur les autres, de chapelets de métaphores aussi hasardeux qu'interminables. Tout ça ne crée pas de sens, ou si peu, et quand bien même, c'est une erreur de croire que c'est par le discours et la démonstration que l'on fait comprendre un sujet au lecteur. Le personnage et ce qui lui arrive sont déjà là pour servir de véhicule à l'idée. Bien vite, on se dit que cet énorme milieu de roman boursouflé n'existe que pour gonfler la longueur d'un texte qui est en fait une nouvelle. En passant péniblement la centaine de pages, peut-être 150 000 signes au maximum, l'auteur essaie de nous faire passer ça pour un roman, mais cela manque de souffle, clairement, et le subterfuge ne prend pas.
Il aurait fallu un débordement de belles idées pour être convaincu par ce texte, mais elles n'y sont pas, laissant au sujet (un "malaise adolescent" inversé, qui se traduit par une sensation de toute-puissance) la responsabilité de tenir l'oeuvre à lui tout seul. La dimension émotionnelle, et avec elle "l'ambiance" voulue morbide et tortueuse, est déstabilisée, on l'a vu, par un traitement technique trop léger. À mon sens, et ce n'est qu'une impression, ce texte gagnerait à devenir une nouvelle, à subir une coupe franche en plein centre, et à être stylistiquement ciselé pour commencer à ressembler à quelque chose. L'investissement de l'auteur, évident et honorable, n'est pas une condition suffisante.