Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Le Massacre
  • Le Massacre
  • : " On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
  • Contact

Recherche

3 juin 2012 7 03 /06 /juin /2012 11:22

 

 

 

♦♦

 

Technique 

Esthétique ♦♦

Emotion ♦♦

Intellect  

 

 

Vous ne savez sans doute pas, bande de béotiens, ce que signifie la parution en français d'un nouveau Greg Egan pour un vrai amateur de science-fiction. Cet auteur australien est, pour Nous Autres, l'expression même de ce à quoi ressemble la SF contemporaine, qu'il a contribué depuis 15 ans, non pas à révolutionner, mais à définir mieux que les autres. Parce que somme toute, Egan ne propose rien d'extraordinaire. Mais ses textes, méticuleusement, posent les justes questions avec la juste manière sur ce qu'est, apporte et représente le décalage science-fictif depuis les années 1990.

 

Systématiquement, dans tous ses récits (enfin, ceux que je connais), Egan se base sur des invariants et modère cette structure de base par l'entremise d'une idée (histoire, trame, concept). La structure de base c'est : planète Terre, futur proche, avancée technologique. Cette dernière relève la plupart du temps des trois enjeux scientifiques majeurs qui balbutient actuellement en vrai : nanotechnologies (ou biotechnologie), intelligences artificielles, clonage. Si on devait ensuite résumer toutes les idées eganiennes à une problématique, ce serait la suivante : "À l'époque où il ne paraît plus si illusoire d'être cloné, d'être téléchargé dans une IA, de voir mon comportement modifié par des biotechnologie, comment puis-je définir ma conscience, mon identité, ma spécificité ?" Et cette problématique n'est jamais étudiée de façon parcellaire mais à l'aune de tous les domaines qui sont autant de changements d'angles de vue : philosophie, éthique scientifique, politique, humanisme, spiritualité. La SF eganienne est celle de notre époque, profondément : informative, pragmatique et interrogative. Ce n'est plus une SF d'émerveillement, de comparaison, de jeu littéraire, de paratope. C'est une SF réaliste de facture classique. La fameuse SF néo-réaliste dont je hurle l'émergeance depuis des mois, des années (ce qui ne veut pas dire que je l'aime bien).

 

Or donc, nous sommes en plein dedans avec son dernier roman Zendegi publié chez le Bélial', mais pour une fois, je dirais que la démonstration intellectuelle n'apporte pas grand chose à ses nouvelles (lisez les recueils Axiomatique, Radieux et Océanique chez le même éditeur, par pitié), tandis que littérairement, il essaie de faire des choses qu'il ne réussit pas forcément. Je m'explique.

 

Martin est un journaliste australien d'investigation, et il vit en direct la révolution iranienne qui débouche sur un succès... en 2012 (le roman, optimiste, a été rédigé en 2009). Le premier quart n'est donc pas du tout SF, il nous plonge plutôt en pleine "politique-fiction", permet de développer quelques personnages dont surtout le principal, et de poser un décor, celui de l'Iran en train de devenir une démocratie. Le choix de ce pays n'a peut-être pas de plus grand intérêt que de prendre le contre-pied des sempiternelles intrigues ethnocentrées sur les territoires anglo-saxons ; trouvez-moi beaucoup de romans de SF qui se déroulent ailleurs qu'en Angleterre et aux US de A, vous verrez ce que je veux dire. Egan veut peut-être prouver que toute démocratie, fut-elle musulmane et émergeante, peut accoucher de recherches technologiques de pointe comme partout ailleurs. Pourquoi pas. Mais je pense surtout que le contexte moral l'intéresse : en effet, on se retrouve assez vite quinze ans plus tard, en 2027, et la démocratie s'est effectivement installée, les moeurs du pays se sont certes libéralisées. Notre personnage principal, par exemple, s'est marié avec une Iranienne, a eu un fils, et cette charmante famille a ouvert une librairie, chose inimaginable au début de l'intrigue. Le soir, en rentrant de l'école, Martin et son petit Javeed s'attardent dans la boutique d'un tonton pour... jouer à un jeu vidéo en réalité virtuelle. Aha !

 

Voilà le coeur du récit : "Zendegi", le jeu vidéo en question, a été en partie conçu par Nasim, une brillante informaticienne iranienne revenue au pays après la révolution suite à son exil aux States pour fuir la dictature des mollahs. En fait, on adopte son point de vue un chapitre sur deux depuis le début du roman (je vous l'avais pas dit mais c'était pour le suspense). Son boulot, au départ, consistait à reconstituer numériquement un cerveau pour essayer d'en fabriquer, virtuels mais équivalents à un organe humain. Son projet a capoté, et à son retour au pays, elle se sert de ses découvertes pour fabriquer des Personnages Non Joueurs de jeux vidéos qui sembleraient presque humains et faciliteraient l'immersion des joueurs. C'est moins classe, c'est sûr. C'est en tout cas une superbe idée parmi d'autres de la part d'Egan que de projeter dans le jeu vidéo le terrain d'essai des technologies de pointe de futur ; auparavant, ç'aurait été la guerre et le conflit armé. Ce déplacement de perspective dessine une tendance globale puisqu'on va vite se rendre compte que, outre les questions technologiques, celles qui concernent la morale, l'éthique, la politique et la spiritualité se déplacent tout entières des domaines dits "sérieux" à celui, "futile", du jeu. Mais vous et moi, nous avons lu Des Jeux et des Hommes de Roger Caillois, et nous savons que culturellement le jeu est à la source de toute chose dans les sociétés humaines.

 

Dans Zendegi, l'idée générale, y compris esthétique, est celle du balbutiement : dans un monde pourtant très conscient de lui-même, on arrive encore à se redécouvrir. Martin perd sa femme et se retrouve à devoir gérer seul son fils lorsqu'il apprend que ses jours sont également comptés : il est atteint d'un cancer. Dur pour un papa. La question qui va, dès lors, l'obséder, c'est : que restera-t-il de mon éducation, de l'inculcation de mes principes moraux sur mon fils, lorsque je serai parti ? Cette question de l'"après-moi", de l'arrêt prématuré de la transmission, se pose à tous les niveaux tout simplement parce que la technologie propose le balbutiement d'une réponse, d'une parade. Ainsi "Zendegi", le jeu, cristallise-t-il toutes les attentes : spirituellement, des intégristes de tous poils cherchent à le stigmatiser parce qu'il singe l'oeuvre de Dieu (c'est même parfois plus compliqué que ça, mais je vous laisse le découvrir) ; politiquement, il rappelle que la démocratie musulmane est encore toute fraîche et que les implications morales sont douloureuses et complexes ; culturellement, il faut revivre les mythes infiniment riches de l'Iran ; au niveau de l'éthique scientifique, on se demande également si les Mandatés, ces "personnages" qui imitent l'homme au sein du jeu, ne sont pas en train de devenir une nouvelle génération d'esclaves modernes.

 

Egan maîtrise parfaitement les aspects multiples de sa problématique et c'était finalement une très bonne idée de partir d'un thriller politique pour aboutir à sa SF chérie, celle que j'ai définie comme "néo-réaliste". La mise en perspective fonctionne. Là où il concède (sans doute volontiers) un manque de maîtrise, c'est dans son entreprise littéraire. L'écriture tente parfois d'être jolie mais c'est parfaitement plat, la structure d'ensemble est bien faite mais sans inspiration particulière, et la tentative diffuse d'amener de l'émotion par l'entremise de la vie dégueulasse de Martin échoue la plupart du temps. Il ne reste de tout ça que l'ambition intellectuelle, et la réussite totale de la démonstration. C'est déjà beaucoup, même si à mon sens c'est ce qui empêche Greg Egan d'être un grand auteur tout court. Il n'apporte strictement rien à la littérature. Aux idées de SF par contre, il est le XXIe siècle à lui tout seul.

Partager cet article

Repost 0
Published by Nico
commenter cet article

commentaires

carlota 09/06/2012 10:03

Ce que j'aime le plus dans ce blog, c'est le soin apporté tout particulièrement au titre de chaque article. Chapeau !