" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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Technique ♦♦♦♦
Esthétique ♦♦♦♦
Emotion ♦♦♦♦
Intellect ♦♦♦♦
Je vous préviens tout de suite : je vais encore vous parler de mon idée de cinéma (ou littérature d'ailleurs) de genre néo-réaliste des années 2000, mais là j'y peux rien Cronenberg me provoque à fond avec son nouveau film. D'abord, merci aux diffuseurs français, deux Cronenberg en cinq mois, c'est trop, fallait pas, vous êtes trop bon, je n'en ferai rien, si vous insistez, bon très bien, un petit peu alors. Ensuite et enfin (en même temps), après donc un film sur Freud assez fascinant, le Cosmopolis qui nous est proposé en ce coquin mois de juin me remplit le clavier d'amertume. Je m'explique donc sur le point 1, et un peu sur le 3, puisque du 2 nous avons tout dit.
Je reviens sur ma lubie : depuis le milieu des années 2000, chez les grands artistes narratifs anglo-saxons (anglais, américains, australiens et donc canadiens), une forme nouvelle émerge en cinéma et littérature. Je l'ai nommée néo-réalisme ou néo-classicisme mais il faudrait systématiquement rajouter "de genre" puisqu'elle s'appuie sempiternellement sur le polar ou la science-fiction. Mais l'un ou l'autre genre se voient dépossédés de leurs attributions fondamentales, de leur "imagerie" pourrait-on dire, ce qui fait que les intrigues relèvent incontestablement du genre, mais la manière dont l'oeuvre est faite relève elle du pur réalisme, et la technique qui est employée pour la réalisation est fondée sur une base classique, et non plus baroque et expressive comme elle a pu l'être fin années 1980 et années 1990. Les genres polar et SF sont transformés en un objet clinique, aux personnages accessoires, à la technique mécanique et aux émotions figées. Le mieux pour comprendre cette transformation, c'est de prendre un exemple criant : comparez les Batman de Burton et ceux de Christopher Nolan, vous aurez saisi l'essentiel de l'idée. Le gothique baroque et burlesque, drôle et foutraque, des deux premiers épisodes, a cédé sa place au réalisme glaçant et techniciste, anémotif (je ne dis même pas dramatique, ce n'est même pas le cas, c'est juste dénué de toute émotion), mais d'une maîtrise exemplaire, des deux plus récents (je ne m'exprimerai pas sur les deux du milieu, de Joel Schumacher qui, bien sûr, n'ont jamais existé).
Voilà, c'est ça qu'on veut David !
Notez bien que je n'ai pas encore parlé de jugement personnel à l'égard de cette grande tendance. Ses principaux illustrateurs (Cronenberg, Fincher, Nolan au cinéma ; McCarthy, Egan, David Mitchell en littérature) font partie de mes artistes préférés. Mais ils ont évolué : le cinéma de Fincher et Cronenberg n'a plus rien à voir avec celui qu'ils faisaient à la base, malgré la persistance de quelques motifs, idées et obsessions, et je me demande si je ne les aimais pas surtout pour leurs oeuvres antérieures. David Mitchell, lui, suit le chemin inverse. Après avoir écrit totalement ça dans Ecrits fantômes, il a de plus en plus "humanisé" ses romans. D'ailleurs la source de tout cette tendance néo-réaliste de genre est sans doute un écrivain : idéalement, ce serait l'immense James Ballard... une source d'inspiration majeure de Cronenberg.
Enfin, dans la mesure où la froideur des oeuvres néo-réalistes s'assortit de sublimes esthétiques et de concessions à ce qui nous plaît en tant que public, à savoir du spectacle, je suis amateur de ce qu'ils proposent. Simplement, je suis un enfant des années 1990 et je ne peux me souvenir qu'avec nostalgie de cette explosion démesurée de vitesse et de couleurs, de gras et régression, parfois jusqu'à la nausée certes, qu'a été "mon époque". Donc, quand l'artiste, tout grand qu'il fût, adopte le néo-réalisme et l'applique trop radicalement, je décroche. Je ne suis plus. Je ne prend plus aucun plaisir, malgré la beauté, malgré la maîtrise, je ne suis plus public, je suis regardeur d'art contemporain, ce qui me déplaît.
Comme par hasard, Cronenberg ouvre son film par un très beau générique qui reprend l'Action-painting de Pollock. Puis on a tout un tas de plans sublimes avec une lumière à tomber par terre, autour et dans une luxueuse limousine dont le passager est Robert Pattison. Comme d'habitude, Cronenberg trouve le premier rôle masculin parfait (souvenez-vous, en vrac : Jeremy Irons dans Dead Ringers, Goldblum dans La Mouche, Walken dans Dead Zone, Mortensen dans les trois derniers films, etc.) ; Pattison avec son regard blasé, ses yeux pochés, ses épaules lasses, est le pantin idéal pour camper ce jeune PDG capitalistique qui voit, suite à une erreur de sa part, son empire financier s'effondrer en 24 heures tandis qu'au dehors s'agitent des foules rebelles et sales qui balancent des rats dans les fast-food ou dans la rue. Parce que c'est ça, l'histoire. J'ai résumé l'essentiel. Pattison est là, dans sa limo qui sert de décor à environ 3/4 du film, des personnes en entrent et en sortent, lui on ne sait décidément pas ce qu'il a en tête (est-il excité de voir son monde s'envoler par le biais de ses écrans tactiles ? est-il dévasté ? indifférent ?).
"- Hey, t'as vu on est dans un plan sublime !
- Ouai mais tu trouves pas qu'on se fait chier ?"
On s'en doute, l'image est parfaite, le son parfait, la lumière parfaite, le montage je vous en parle même pas. Avec ses quelques décors, sa limo, son acteur et quelques autres trucs, Cronenberg arrive à nous fasciner, il structure son film avec une maîtrise peut-être inégalée jusqu'alors dans sa filmographie. Sauf que. Tout est rassemblé pour faire un grand film sur l'extrême-onction du capitalisme, il y a vraiment une histoire, vraiment un personnage intéressant, vraiment des idées, tout le temps, il y a du charnel au compte-goutte dans quelques scènes de cul, de la violence et des blessures, quelques balles fusent des flingues, il y a tout ce qu'il faut pour rajouter du spectacle au sublime, mais Cronenberg refuse de nous le servir comme ça. Il a décidé de faire de l'art contemporain, c'est-à-dire : ne pas nous donner à expliciter. Ce serait trop facile pour le public, pas assez marrant pour lui. Suprême pédantisme. Concrètement, ça veut dire quoi : ça veut dire qu'il nous assène des kilomètres de dialogues inintelligibles, veille surtout à ce que chaque scène, chaque situation, soit possible à interpréter mais sans qu'aucune réponse claire n'apparaisse à aucun moment, fait en sorte que la fascination se double systématiquement d'un effort de la part du spectateur. Mais cet effort ne sera jamais récompensé. Surtout pas dans la scène finale, qui est une arnaque intellectuelle abjecte. Mais une très belle arnaque.
En sortant de la salle, mon esprit est partagé en deux : je me dis que quand je viens de quitter la séance d'un Harry Potter, on m'a tout servi sur un plateau, j'ai tout bien compris et on m'a prémâché le travail. Et là, c'était tout l'inverse : David ne m'a pas laissé la moindre chance d'assister à un spectacle. Alors je devrais être content, Cronenberg, lui au moins, ne me prend pas pour une bille, il me fait sortir des sentiers battus, il me malaxe le cerveau, je peux aimer ça, ou au moins préférer. Mais non, je n'y arrive pas. Car je suis un spectateur exigeant : moi je veux de la technique et du beau et de l'émotion et des idées compréhensibles, et que tout ça soit spectaculaire, et pas abscons. Je veux tout ça pour être comblé. Cronenberg me l'a apporté plein de fois (Existenz, Dead Ringers, Videodrome, Les Promesses de l'ombre). Eh ben s'il a décidé de faire du branchouille à deux balles comme les types qui accrochent deux néons au mur dans les expos et pensent m'interpeller, ce sera sans moi. Ou alors si, j'irai quand même pour voir du sublime mais je prendrai pas de pop-corn. Na.