" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.





Au hasard des emprunts, des tendances se dessinent. La tendance fut particulièrement lourde lors des petites vacances neigeuses de février, puisque pas moins de trois titres sur sept allaient me projeter en pleine science-fiction obsédée par les conflits armés. Même si chacun de ces trois BD recelaient d'indéniables qualités, un certain trop-plein d'imagerie froide métallique allait parvenir à me gonfler quelque peu, et c'est donc à l'excellent Doggybags (♦♦♦♦) que j'attribue la palme si enviée de BD de la semaine. Premier volume d'une intéressante initiative des éditions Ankama (décidément, un éditeur plein d'idées, aux sensibilités proches des miennes), Doggybags propose trois histoires complètes de trois auteurs différents (issus du "cru" Ankama/label 619) d'une vingtaine de planches chacune, puisant leur inspiration dans tout ce qui me fait saliver : le grindhouse (type Tarantino/Rodriguez pour le diptyque Boulevard de la mort/Planète terreur), le film d'exploitation américain, la série B d'horreur et/ou de fantastique. Guillaume Singelin propose des loup-garous bikers, Florent Maudoux un thriller romantique d'influence plutôt asiate, Run un sanglant récit solitaire et morbide. Dans trois styles bien différents aux découpages relativement linéaires, ces histoires, entrecoupées de fausses pubs délirantes et d'encarts documentaires pour le moins surprenants, a tapé en plein dans le mille en ce qui me concerne. Ma seule hâte, c'est de lire les prochains numéros.
Tant mieux pour le grindhouse, tant pis pour la SF, même de qualité. Ainsi Block 109 (Brugeas & Toulhoat, Akileos)(♦♦♦♦), très belle uchronie au style ultra-dépouillé, ocre-brun, bourrée de crayonnés, aura-t-elle moins mes faveurs à cause d'un centrage trop obsessionnel sur la chose militaire et, tout de même, d'un certain manque d'originalité eu égard à la foultitude d'uchronies post-IIIe Reich existant déjà. Pour autant, j'ai apprécié l'audace visuelle et la radicalisation du concept graphique – ce malgré une certaine confusion dans les passages d'action – mais la lecture immédiate, par la suite, de Skraeling (Venzi & Lamy, Ankama)(♦♦♦♦), allait définitivement m'alourdir de références science-fictives hitlériennes. Une oeuvre au scenario par ailleurs intéressant (et promis à des suites) qui voit un excellent soldat d'origine slave (donc jugé inférieur par ses pairs, ersatz décalés de nos bons vieux nazis) être promu au rang de "skraeling", soldat d'élite, pour se rendre compte finalement que cette faction armée n'a pour seule fin que d'être mise en scène pour produire des films de propagande. Graphiquement, c'est très appliqué mais aussi glacé et mécanique, ce qui a rajouté à mon agacement. Enfin, un manga allait compléter le triptyque : Biomega (Tsutomu Nihei, Glénat)(♦♦♦♦) a néanmoins le mérite, avec son dessin travaillé et son ambiance "futur très lointain et très glauque", d'être largement au-dessus du lot de la production moyenne du genre.
J'ai pris ensuite un immense plaisir à découvrir La Vie de Norman (Stan Silas, Makaka)(♦♦♦♦), hilarant mélange des genres que l'on pourrait nommer "shojo d'horreur" : Norman, blondinet de huit ans, assassine ses camarades de classe sur le modèle des grands tueurs fous du cinéma américain (Jason, Freddy, Leatherface, etc.). Très fin dans les références (qui vont s'étendre, de plus en plus, vers bien plus que le seul slasher américain), très très drôle à force de caricaturer le "shojo d'école", ce volume dispose en plus d'un vrai scénario complet et ficelé. Du bonheur ! Sympathique série alphabétique découverte également cette semaine : Chinaman (Taduc & Le Tendre, Dupuis)(♦♦♦♦) décrit les petits problèmes rencontrés par un Chinois débarqué dans le bon vieux far west du XIXe siècle. Le décalage forme tout le sel de cette intrigue résolument tournée vers l'historique, si l'on excepte le charismatique personnage principal. Dessin pas mal foutu, tout cela se tient bien sans être fascinant. Tout le contraire finalement d'une nouveauté inattendue, Evangelion Gakuen Datenroku (Min Min, Tonkam)(♦♦♦♦) série dérivée du mythique Evangelion Neon Genesis, série qui a bercé mon adolescence de sa fougue mystico-bizarre pleine de robots géants et de créatures fabuleuses (avec, ajouterons-nous, une intrigue thriller du meilleur effet). Alors là, cet espèce de spin-off est totalement différent de la base dont il s'inspire : si l'on retrouve effectivement les personnages (ah, ces bons vieux Shinji, Rei et Asuka !), le style s'est résolument orienté vers le "fantastique lycéen" très en vogue dans le shonen actuel. Il n'y a plus de robots, et surtout plus ce point de vue original qui nous faisait prendre comme établi la vague d'apparitions fantastiques qui secouaient Tokyo, avec pour les combattre des gosses paumés et incrédules. Ici, on suit la voie plus traditionnelle du personnage principal (toujours Shinji) confronté à une réalité qui le dépasse mais malgré tout il est l'élu qui peut sauver la situation, bla bla. J'ai envie de dire : OK ! Voyons ce que ça donne ! Mais ça ne donne pas grand chose, parce que le manga est très mauvais. Le dessin est quelconque, et surtout le découpage tente sans succès de récupérer la maestria de Neon Genesis avec ses cadres torturés et ses plans vertigineux. L'auteur n'a visiblement pas compris qu'une contre-plongée ou un cadre à auteur de chaussure peut avoir une réelle utilité : il les place là pour "faire comme", mais sans aucune pertinence. Et que dire du développement du scénario... c'est tellement vite balancé que ça en devient incohérent ou imbécile, au choix. Mieux vaut revoir l'anime. D'ailleurs, je demande à la personne à qui j'ai filé l'intégrale de me la rendre, s'il vous plaît, et qui que vous soyez, je commence à m'inquiéter de ne plus la voir.