" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.


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Sans dèc', on le sentait venir. Le succès de Un dîner presque parfait, l'émission masochiste de M6. Les foutrechiées de bouquins, mitonnés par les plus grands chefs cathodiques (Thierry Marx, Lignac...). Les librairies remplies de coffrets remplis d'ustensiles variés, du moule à cake jusqu'à l'alambic moléculaire. Bref. Obligé que la BD allait récupérer le thème dans le vent de la cuisine. Sûr de sûr. Et moi la cuisine, j'aime bien. En faire, en voir, en manger. Et maintenant, en lire. L'ériger en art n'est pas chose neuve, puisque ça remonte au moins à "l'Oucuipo" de Queneau (variante de l'Oulipo), mais enfin, c'est rafraîchissant. Puisqu'un auteur de BD pas-des-moindres, comme on dit – et l'on parle de Christophe Blain – a passé des années au côté d'un grand chef que je ne connaissais pas, Alain Passard, et en a tiré une merveilleuse oeuvre séquentielle, je suis heureux. Dans la droite lignée de son Quai d'Orsay, dans lequel il rendait compte avec moult virevoltages du tempérament irréductible de De Villepin au Ministère des Affaire étrangères, Blain croque brillamment le tout aussi mouvant Passard dans sa cuisine. Obnubilé par les légumes (on aura de longs passages dans son "potager" d'arrière-pays), perfectionniste et intransigeant, le cuisinier est une forte personnalité qui rentre parfaitement dans le moule graphique de Blain. Entrecoupé de quelques charmantes recettes un peu complexes, le récit tient en saynettes dans le style "pris sur le vif" au trait ouvert qui fait toute la particularité du dessinateur. Un peu trop de texte parfois, et des scènes qui tournent un peu en rond à force, mais En cuisine avec Alain Passard (Gallimard)(♦♦♦♦) remporte la BD de la semaine, je devais bien ça à son auteur qui n'avait pas été récompensé pour Quai d'Orsay sur Le Massacre, alors qu'il le méritait bien.
Je serai un peu plus mesuré sur les oeuvres suivantes, à l'exception d'une seule, le premier tome du Décalogue (Franck Giroud, Glénat)(♦♦♦♦), BD alphabétique de la semaine, un beau petit polar ésotérique au scénario intriguant, qui sait ménager un suspense sympathique autour d'un vieux manuscrit transformé en best-seller par un écrivain frustré. Le point-de-vue littéraire n'est pas pour me déplaire, le dessin assez chaud (pour le genre) passe bien, on a envie de savoir la suite, c'est déjà pas mal. Ensuite, ça se gâte un peu. C'est peu dire que j'attendais beaucoup de Fraternity (Juan Diaz Canales & Jose Luis Munuera, Dargaud)(♦♦♦♦), série en diptyque dont seul le premier tome est paru, du scénariste espagnol de Blacksad, une de mes préférées séries. Dans un village utopique des États-Unis, milieu XIXe siècle, fondée sur le principe de l'entraide et de la coopération, les choses se gâtent lorsque l'armée vient recruter une jeunesse présumée pacifiste. En plus, un gamin sauvage et muet fraternise avec un gros monstre, ce qui pose problème ; pour couronner le tout, certains habitants ont gardé de mauvaises habitudes individualistes et prédisent l'échec de la communauté. Salaud de Capital. On sent la bonne idée, on sent une réalisation réfléchie, gammée de sombre, découpée proprement, mais tout cela ne tient pas très bien. L'oeuvre ne prend pas corps, l'adéquation n'est pas idéale entre l'esthétique et la narration, l'intrigue est maigre, trop centrée sur les émotions des personnages qui peinent à exister. À la fin, on se fiche un peu de continuer, tout l'inverse de la précédente en somme.
La fournée se délite avec des BD aux concepts puissants mais mal mis en oeuvre, un peu comme Fraternity mais pire. Cité d'Argile (Milan Hulsing, Actes Sud)(♦♦♦♦), BD néerlandaise, raconte elle aussi une ville imaginaire : c'est celle inventée par un fonctionnaire du Caire pour se faire de l'argent, mais cela finit évidemment par avoir raison de sa santé mentale, et le mythe du Golem, agrémenté d'un mythe prométhéen (convoquant au passage Mary Shelley), viennent symboliser son dérèglement mégalomaniaque. L'argument est fabuleux, extrêmement inattendu, et la localisation géographique pourrait laisser présager une réalisation sortant de l'ordinaire. Dans les faits, c'est le cas : toutes les teintes sepia se succèdent, ocre-bruns oscillants, les visages sont déshumanisés, l'ambiance pour le moins kafkaïenne, la sphère publique envahissant les individualités, mais le rendu est bien trop moche, pâteux, embrouillant au lieu d'envoûtant. On n'est pas mystifiés, on est englués dans une lourde viscosité. Pour reprendre une bouffée d'air, on goûte volontiers au récit naturaliste et sans texte de Love (T1 : "Le Tigre", Brremaud et Bertolucci, Ankama)(♦♦♦♦), qui raconte la journée pas très sympa d'un tigre dans la forêt. Encore une jolie initiative, mais à la lecture ça sonne un peu creux, et le dessin se révèle trop disnéyien pour provoquer une vraie émotion esthétique. Peut-être la série prendra-t-elle plus d'ampleur avec l'apport des prochains volumes. Enfin, et ce n'est pas une blague, le manga alphabétique de la semaine, qui se nomme Blue Exorcist (Kazue Kato, Kaze)(♦♦♦♦), m'a procuré un certain plaisir ! Déjà, l'histoire est rigolote (un jeune garçon apprend qu'il est le fils de Satan et de ce fait veut devenir... exorciste !), surtout on la comprend et on arrive à peu près à déchiffrer la narration, grâce à un découpage qui ressemble presque à quelque chose, pas trop d'encarts kawaii, et des cases avec même parfois des décors, voire des objets détaillés ! Ouuuuh, ça va pas plaire aux mioches ça.