Overblog Tous les blogs Top blogs Films, TV & Vidéos Tous les blogs Films, TV & Vidéos
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.

Publicité

Pour moi [blague déposée à l'INPI] (Habibi – Craig Thompson, 2011)

 

    

Technique ♦♦♦♦

Esthétique

Emotion ♦♦

Intellect  ♦♦

 

 

 

En 2011, j'ai pu, pour plusieurs bandes dessinées, parler d'oeuvre "parfaites". Des oeuvres qui, d'une part, semblent un accomplissement total de l'intention de l'auteur, cette dernière manifestant des ambitions élevées dans tous les domaines du plaisir : intellectuel, émotionnel, technique et esthétique. Souvenez-vous notamment des deux tomes de Blast de Manu Larcenet ou encore du Lupus de Frederik Peeters. Ce n'est pourtant pas chose facile. Par exemple, il est souvent difficile de concilier une réussite intellectuelle (qui s'assortit mieux du technique) et émotionnelle (qui s'assortit mieux de l'esthétique) ; 3 secondes de Marc-Antoine Mathieu et Portugal de Pedrosa sont incontestablement des chefs d'oeuvre, mais des chefs d'oeuvre "incomplets", l'un peinant à faire exister le sentiment dans son concept, l'autre mettant l'accent au contraire sur le ressenti en mettant de côté l'intellect. Quoi qu'il en soit, Habibi de l'Américain Craig Thompson est, une nouvelle fois, une oeuvre "parfaite" qui clot admirablement une année civile remplie de découvertes fortiches.

 

 

 

 

 

Époque vaguement contemporaine, en Orient mais on ne sait pas bien où. Une jeune fille tout juste émergée de l'enfance est vendue à un scribe qui fait son éducation littéraire avant d'être assassiné. Vendue comme esclave, Dodola (la jeune fille) prend sous son aile un petit esclave noir (qu'elle baptise Zam ou "Habibi" pour "Mon bien-aimé"). Les 600 pages suivantes seront le récit de leur amour – fraternal ou au-delà – mis à mal par les séparations, les dépravations, les retrouvailles, la saleté du monde et surtout des puissants. L'histoire est belle, fréquemment entrecoupée par des séquences didactiques – où l'on apprend plein de choses bizarres sur l'ésotérisme arabe – ou mythiques (récits des légendes musulmanes ou chrétiennes, de Noé à Abraham en passant par Moïse). Ces séquences, que l'on devine énoncées par l'érudite Dodola, auraient pu fracturer la narration et se révéler gênante, voire mystico-craignos, mais en les mettant en rapport avec les péripéties, Thompson nous les rend significatives et pas seulement didactiques. Elles illustrent et ont, tout à la fois, valeur de conte (elles sont, du reste, racontées par Dodola à Zam pour le rassurer et calmer ses peurs). Ce qui aurait pu devenir gênant structure finalement le récit, notamment grâce au souci perpétuel de l'auteur de ne jamais faiblir dans le découpage.

 

 

 

 

Voilà qui magnifie l'oeuvre et notamment son esthétique noir et blanc d'une grande finesse classique : le découpage. Thompson, d'un bout à l'autre de ce pavé, ne se repose jamais. Chaque planche constitue un véritable travail, d'abord de mise en page, ensuite de mise en séquence. Des passages expérimentaux, aux cases débordantes ou taillées dans des formes audacieuses, ainsi que des planches abstraites en mosaïques, figent légèrement l'action avant qu'ensuite une série de planches de BD plus classiques et linéaires fassent avancer l'intrigue en toute fluidité. Thompson ne se refuse aucune possibilité de varier la forme, du moment que cette variation épouse l'histoire, se fonde dans le style du chapitre en cours ; car il y en a neuf, selon une structure ultra-littéraire qui me force à dire, bien que je n'aime pas trop le terme, qu'il s'agit bien là d'un vrai "roman graphique". Même dans son caractère expérimental, Habibi conserve toujours une très grande lisibilité, dans l'action comme dans les passages plus descriptifs, mais aussi un fond intéressant : il y a tout un discours sur la calligraphie (arabe en l'occurence) et la restitution graphique de la pensée par les caractères liés qui, évidemment, renvoie à l'idée de bande dessinée, à la fusion du texte et du dessin. Ajoutez à cela une beauté de chaque instant, une lucidité dans la construction des personnages qui favorise l'identification et donc, l'émotion, vous obtenez une oeuvre absolument captivante à tous points de vue.

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article