" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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Après avoir bouclé mes chroniques pour Fiction, je me retrouvais sans lecture mais aussi sans contraintes quant à mes choix littéraires, libre et rêveur devant ma bibliothèque comme un enfant devant la vitrine d'un pâtissier. Fermement décidé à me taper un classique. Du Flaubert, du Jane Austen, du sérieux quoi. Mais comment empêcher mon regard de glisser vers l'étagère des poches SF ? J'étais pourtant convaincu d'avoir largement tout lu de mon rayon science-fiction, et m'apprêtai à corriger l'orientation de mon crâne, lorsqu'iconoclastes un titre et un auteur freinèrent mon mouvement. La Séparation de Christopher Priest. Folio SF. Oh le beau cas.
Conscient de ne pouvoir laisser la moindre ligne de Priest absente de mes connaissances, je me lançai immédiatement (pas tout de suite devant la bibliothèque où la pièce est un peu inconfortable, mais plutôt quelques minutes après dans le bus) dans la lecture d'icelles. Eh bien quel curieux roman je dois dire ! Il y a plusieurs niveaux de diégèse (j'adore ça) : d'abord, un historien contemporain prend connaissance en 1999 de textes rédigés par un certain J. L. Sawyer, retraité de la RAF (Royal Air Force, l'aviation anglaise) ayant connu la Seconde Guerre Mondiale. Et ça tombe bien : l'historien, ça l'intéresse vachement tout ce qui concerne la WW2, notamment ce qui a pu se dérouler le 10 mai 1941 et qui aurait un rapport avec Rudolph Hess (le second du Führer). La vie est franchement bien faite : Jack Sawyer a rencontré Hess et son avion s'est fait descendre le 10 mai 1941. Bah dis donc ! On lit, par la suite, les mémoires de Sawyer. Cela ressemble complètement à un document historique un peu romancé. On apprend que Sawyer avait un frère jumeau aux initiales exactement identiques aux siennes, et qu'ils convoitaient la même femme, mais c'est son frangin qui l'a eue. On décèle dans son récit quelques petites choses tracassantes et on essaie de se souvenir de ses cours d'histoire de lycée pour remettre en contexte l'histoire de l'aviateur. Mais bon, tout a quand même l'air vraisemblable.
Mais on revient ensuite en 1999. L'historien, dont on ne sait toujours pas grand chose, reçoit un second document. Cette fois-ci, ce sont les mémoires, je vous le donne en mille, du frère jumeau, Joe Sawyer ! Agrémentées comme de bien de rapports officiels, documentaires, extraits épistolaires et autres coupures narratives qui renforcent l'idée maîtresse de cette seconde partie de roman : l'Histoire, avec un grand H, qui s'est déroulée entre 1941 et 1999 n'est pas celle qu'on croit ! On est dans une uchronie. Bordel !
Ainsi, Rudolph Hess a bien tenté de négocier la paix avec l'Angleterre en mai 1941 (a priori sans l'aval d'Hitler), a bien chipé un avion pour y parvenir et s'est effectivement fait attaquer par des chasseurs allemands qui devaient l'empêcher d'atteindre son but – jusqu'ici tout est véridique dans notre propre "version" de l'Histoire – mais au lieu d'être emprisonné il a réussi à s'enfuir et à joindre Lisbonne pour y rédiger le cessez-le-feu, avec la complicité de la Croix-Rouge et autres organismes neutres. Quelques semaines plus tard, Churchill renonce à l'affrontement, le traité est ratifié, Hitler destitué et Hess nommé chancelier à sa place. Tout ceci, bien sûr, est cette fois pure fabulation. On est tenté de croire qu'on a lu une uchronie, voilà tout. Mais ! Mais Jack Sawyer, le premier frère, raconte dans ses mémoires à lui que Hess a bien été arrêté et emprisonné en Angleterre lors de sa tentative de conciliation. Que la guerre s'est poursuivie comme nous le savons, jusqu'en 1945 et la chute du Reich. Et nous savons aussi que Joe Sawyer, son jumeau, souffrait de troubles hallucinatoires et doutait fort souvent de ce qu'il prenait pour la réalité, redoutant même que le monde qui l'entoure ne soit qu'une immense construction de son esprit survenue depuis un traumatisme subi lors d'un bombardement. Malgré tout, certains documents de la seconde moitié du roman sont tirés de discours officiels ou d'archives ; ce que l'on lit est donc censé être objectif ! et cela parle d'un armistice en 1941. Alors, quelle version croire ?
Vous l'aurez compris, La Séparation fait partie de ces fictions qui ne vous concèdent pas la moindre conclusion fiable. On pourrait tout aussi bien se dire que ce que l'on lit est le résultat des délires de l'historien lui-même (mêlé à l'histoire des jumeaux), et le roman tout entier n'être qu'un "rêve éveillé". En d'autres termes, Priest n'aborde absolument pas l'uchronie comme un moyen de discourir sur la politique, l'histoire ou de philosopher sur le sens de nos actes, mais plutôt comme d'un outil littéraire à échelle variable, un élément qui sert à fabriquer de la fiction. Avec toujours cette obsession pour le double : les personnages principaux sont jumeaux bien sûr, mais Churchill et Hess sont également semblables et opposés, d'ailleurs soupçonnés tous deux par Jack, à un moment donné, d'être des fake, des doublures des véritables politiciens. L'histoire elle-même, dans La Séparation, est double. Dans la mesure où l'immersion fonctionne à bloc, l'écriture est comme toujours fluide, précise et agréable, l'émotion parfois intense, l'entreprise est réussie, malgré une frustration globale. C'est incontestablement du Priest, et ce n'est pas le meilleur, mais jamais l'auteur anglais ne m'a laissé achever sa dernière ligne sur un sentiment de déception. Ce n'est, une fois de plus, pas le cas.