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  • : " On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 09:02

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Technique ♦♦

Esthétique ♦♦♦

Emotion 

Intellect  

 

 

 

 

Je suis aussi faible que le client de librairie lambda que je m'efforce pourtant quotidiennement de guider vers les chemins sinueux de la production littéraire ni étalée en pages culture de Télérama ni forcément adaptée en salles obscures. Voir  The Hobbit au cinéma m'a donné envie de relire, trèèès longtemps après, l'oeuvre originale de Tolkien. Le premier effet était escompté : confirmer que Peter Jackson avait largement craqué dans son illustration du roman. Après lecture fraîche, je peux le clamer : les trois quarts du film ne sont pas dans le bouquin (effet inverse du Seigneur des Anneaux, où là les puristes se plaignaient de coupes à mon sens pas trop dommageables). Jackson a tout fait pour 1) assurer une continuité de ton entre l'ancienne trilogie et la nouvelle et 2) rajouter des tonnes d'action là pù il n'y en a pas pour contenter son spectateur-type. Si je peux comprendre le premier point et respecte les moyens mis en oeuvre – inventer une scène de débat à Fondcombe entre Gandalf, Galadriel, Elrond et Saroumane, évoquer le Nécromancien alias Sauron largement plus que dans le livre, inclure des orques en lieu et place de gobelins pour faire le lien avec ce dernier – le second n'a pas manqué de m'agacer parce que, tolérant envers la restructuration d'un texte pour le transformer en scénario, je le suis beaucoup moins envers une transformation radicale de l'esprit de l'oeuvre d'origine.

 

 

Or, c'est frappant, Bilbo le Hobbit est un conte. Du moins au départ. Les figures invariantes (nains, magicien, dragon, nécromant, esprits, elfes, trolls, la seule invention, je pense, étant celle du hobbit...) et les décors invariants (forêts magiques, montagnes ingrates, fleuves tumultueux, bourgs accueillants) sont là pour nous le rappeler. Également, au niveau de la manière, cette habitude mignone et un peu naïve de faire sans cesse appel au lecteur. Mais je concède à Jackson que Bilbo est l'histoire d'un glissement. D'une situation de départ classique (les nains débarquent chez Bilbo, un personnage pantouflard appelé à devenir un héros, choisi par un magicien malicieux), Tolkien laisse lentement émerger au fil des chapitres ce qui deviendra sa patte (dangers, batailles et beauuuucoup de marche, le tout traversé par des passages didactiques sur l'histoire de la Terre du Milieu), forgée dans les pages beaucoup plus matures, dramatiques et minérales du Seigneur des Anneaux (Bilbo est publié en 1937, LotR en 1954).

 

 

L'aventure de Bilbo dure environ 11 mois. Sur cette période diégétique, le ton change lentement mais sensiblement. Le meilleur moyen pour s'en rendre compte : les cartes. Celle du début (censément possédée par Thror) reste seulement indicative, montre des éléments vaguement situés les uns par rapport aux autres, fourmille de petits textes explicatifs. Celle de la fin, par contre, ressemble déjà, en un poil plus stylisée, à une carte tolkiennienne : centrée sur la Forêt de Mirkwood, elle est détaillée, précise, à l'échelle, piquée sobrement des noms de lieux, elle ne figure pas dans la diégèse, toute entière au service du lecteur, et laisse franchement voir qu'elle n'est qu'un zoom effectué à partir d'un ensemble géographique plus grand.

 

 

Le terreau reste celui, dûment maîtrisé par l'auteur, du conte anglais, et les racines un ensemble de mythologies celtes, scandinaves, et sans doute bien d'autres encore. Tolkien ne va pas balayer cette couche fertile mais simplement y semer les graines doucement émergeantes de sa propre mythologie. La très grande différence, qui prendra tout son sens dans la lecture des nombreuses annexes à ses romans ou encore dans le Silmarillion, c'est que le mythe de la Terre du Milieu est si riche qu'il devient en fait une Histoire, littéralement une image de la construction du passé : c'est là l'intervention décisive de la fameuse "suspension d'incrédulité" ; Tolkien emprunte, pour le temps de la lecture, notre foi en notre propre Histoire, réelle, tangible, pour la transposer dans son univers à lui, composé d'archétypes certes mais surtout structuré avec logique : c'est précisément à ce moment-là que son livre-monde (et je ne parle pas de Bilbo, ni de Lord of the rings, mais de l'ensemble de son monde) cesse d'être un conte, ou même une geste ou une légende s'affirmant comme telle, et devient une Histoire.

 

 

La richesse de Tolkien réside dans ce décalage, qui allait être emprunté par tant d'autres à sa suite : un auteur de fantasy ne s'imaginerait plus écrire un roman sans fabriquer au préalable un univers complet, structuré et logique (même dans les cas les plus foutraques, je pense notamment à Jeff VanderMeer ou plus récemment Thimotée Rey). Soyons honnêtes : si Bilbo présente des signes, des prémices de la suspension d'incrédulité, il n'en demeure pas moins que sa lecture, si elle est faite indépendemment du reste des écrits de Tolkien, ne présente qu'un intérêt restreint. Il faut dire que la version que j'ai lue, trouvée dans ma bibliothèque (un hard cover publié en 1980, collection "Grandes Oeuvres" chez Hachette) était trèèès mal relue et corrigée et trèèèès bizarrement traduite par Francis Ledoux, avec des choix curieux : Bilbo Baggins a conservé son patronyme de la VO, ainsi que Bag-end pas encore renommé Cul-de-sac, par contre Laketown est mochement traduit "Lacville", la ville des hobbits (dont la région n'est pas encore nommée The Shire, à aucun moment) Hobbitville et Mirkwood... reste Mirkwood.

 

 

Lisez donc Bilbo, si toutefois cette lecture ne constitue qu'un préalable. Sinon, boaf, laissez tomber.

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Published by Nico - dans Du papier
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