" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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Allez, une petite fournée avant les vacances. Je n'allais pas vous abandonner tout un mois (à mon grand bonheur, merci) sans aucune piste pour vos lectures d'été ? Je ne suis pas un monstre, enfin !
À défaut de vous conseiller quoi lire, je peux au moins vous aiguiller sur ce que vous pouvez éviter, ce qui constituera la plus grande partie de ma chronique. La totalité, en fait, à l'exception de la BD de la semaine : Binky Brown rencontre la Vierge Marie (Justin Green, Stara)(♦♦♦♦) est la réédition d'un classique, voire même de l'oeuvre séminale de l'underground américain. Crumb, Spiegelman ou Chris Ware lui reconnaissent une paternité. On apprend beaucoup sur l'oeuvre (parue initialement en 1971) et l'auteur dans la longue postface (qui fait la moitié du volume) pas mal écrite qui ne manquera pas de passionner les plus fervents. Fervent, il faut l'être un peu pour se plonger dans cette BD presque amateur, en tout cas inégale en terme de maîtrise technique selon les passages. On ressent à chaque case la pénibilité du travail de Green, qui, pour ne rien arranger, peut parfois être obsessionnel sur les détails, très précis sur les textures. Ce récit autobiographique (présenté comme "le premier de l'histoire" en BD) très déconstruit, avare de liens logique, narrativement très expérimental, est symptomatique de la psyché de son auteur : atteint de ce qu'on appellerait aujourd'hui des TOC (troubles obsessionnels compulsifs), torturé par la distance entre sa rigoureuse éducation religieuse (catholique, bien qu'il soit à demi-juif) et les pulsions naturelles de l'adolescence, Justin Green (pastiché en "Binky Brown") fait état d'une lutte morale interne très violente. Le récit oscille entre la narration réaliste et les inserts symbolistes très caricaturaux, évidemment humoristique et du coup auto-parodiques. Le rendu peut paraître fouillis, bordélique, surréaliste, il n'est en réalité que la cristallisation graphique de la névrose, et ainsi transparaît sa justesse d'analyse (pris à tous les sens du terme, y compris, psychanalytique).
Pour le reste, pas besoin d'affoler vos frénésies boursières. Elysée République (Le Gall & Frisco, T1, Casterman)(♦♦♦♦), vous tiendra en haleine quelques instants, dans le cadre gracieux du thriller politique français. Un président de la République (fictif) de droite affronte un jeune leader centriste et social-démocrate et une affaire secrète fait basculer leur rivalité dans le règlement de comptes. C'est solidement documenté et du coup l'effet de réel fonctionne remarquablement. Par contre, les scènes d'action sont trop longues, ponctuées d'instants de "bravoure" un peu ridicules. Le fond s'avère suffisamment travaillé pour passionner, et le dessin "Winchien" assez fin achève bien le boulot. Déluge (Pona & Hervas, Soleil)(♦♦♦♦) inaugure avec une autre BD (nommée Nirvana) une nouvelle collection "Anticipation" chez un célèbre éditeur Toulonnais. C'est de la SF aquatique et militariste (vous vous souvenez de Waterworld ? Ben voilà...) pas mal troussée mais atrocement attendue dans le déroulement.
Signalons une traduction audacieuse chez Akiléos (l'audace, c'est leur fond de commerce) : Motel Art Improvment Service de Jason Little (♦♦♦♦) est un roman graphique américain au format (à l'italienne) certes surprenant mais à l'histoire très plate : une nénette de 18 ans, gros cul et grosses lunettes, entreprend une traversée des Etats-Unis à vélo. Pas de bol : dès le douzième virage, elle est renversée par un poids-lourd et son véhicule broyé par la puissance mécanique. Du coup, elle commence à bosser dans un motel du coin pour pouvoir s'en payer un neuf. Elle fait la connaissance d'un artiste "à tendance situ" qui s'amuse à ajouter sa touche personnelle aux tableaux si atroces des chambres d'hôtel morbides. Au passage, il s'octroie une partie des médocs et psychotropes qu'il peut glaner en fouillant les affaires des clients. Bon bon, pas passionnant tout ça, pas spécialement drôle, ni touchant. On dirait que tout est volontairement lisse, des dialogues au dessin en passant par les situations. Mais dans quel but ? Peut-être à faire ressortir le découpage multiforme et rebondissant (et par là-même le format) qui est largement l'aspect le plus audacieux de l'oeuvre.
Finissons par deux mangas et un comic. Judge (T1, Yosjiki Tonogai, Ki-oon)(♦♦♦♦), à peu près suite de la sympatoche série Doubt dont on a déjà parlé ici, prend toujours plaisir à enfermer des adolescents dans un bunker plein de pièges sadiques et détenant tous un secret. Cette fois-ci, la structure est basée sur les sepct péchés capitaux. Mouai... Moins réussi que l'original, sans doute parce que moins inattendu. Mais au-delà, le découpage est parfois pénible (c'était déjà un défaut de Doubt) à force de ne rien nous laisser piger lisiblement pendant des pages entières, avant un rattrapage par plan d'ensemble au dernier moment (de justesse avant fermeture de l'opuscule). Y en a marre du manga sadique. J'ai même préféré Chibi Vampire (Yuna Kagesaki, Pika)(♦♦♦♦) qui joue pas stupidement avec les codes de l'histoire de vampire pour fillette. Le personnage principal est une vampire comme toute sa famille, mais elle présente des caractéristiques différentes et devient victime d'un certain rejet de la part de ses pairs : en effet, elle n'aspire pas le sang mais au contraire le rejette dans ses "victimes" comme un trop-plein. Le parallèle avec les menstruations (son acte vampirique ne devient un besoin inextinguible qu'une fois par mois) est suffisamment clair pour y voir une allégorie de la féminité vécue comme monstruosité, et c'est assez malin (bien que, j'allais oublier, tout à fait pénible dans l'aspect shojo-débile). Bone (Jeff Smith, Delcourt)(♦♦♦♦), BD amerloque, encore, est bizarre : c'est de la fantasy hyper classique (forêt, monstres, dragon, village, taverne...) mais détournée sur le sentier de la satire, non seulement par l'emploi de gags de situation (dragon flegmatique, rats-garous stupides, etc.), mais plus encore par la présence très "What the fuck ?" d'un personnage principal tout blanc et très lisse issu de la race des "Bone" (littéralement : os). Sorte d'archétype confinant à l'inutile, tout juste apte à absorber la drôlerie du contexte et des autres personnages, Bone recueille dans sa blancheur, son absence de détails et de textures, sa stylisation, les attributs du héros global, et sans doute était-ce l'idée. Bon, voilà, mais on s'emmerde un peu quand même. Un concept qui m'est étranger, puisque je vais à présent laver mes vitres. La vie est bien faite !