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" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.

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Quelques mots sur Blast & moi-même (T1 & 2, Manu Larcenet – Dargaud, 2009 et 2011)

 

 

 

 

 

Dans un premier temps, je ne dirai qu'une chose : Blast est un pur chef d'oeuvre. Dans un second temps, j'essaierai d'expliquer pourquoi. Et c'est ainsi, cher lecteur, l'occasion rêvée de vous dire ce que j'attends d'une oeuvre, surtout en ce qui concerne les oeuvres de fiction, pourquoi je les aime ou non, pourquoi certaines me rebutent totalement quand d'autres m'abasourdissent.

 

Je pense tout d'abord qu'apprécier s'apprend. Plus on lit d'oeuvres de fiction (livres, films, bandes dessinées, jeux vidéo) plus on développe une finesse d'appréciation. Cela me paraît indéniable dans la mesure où on le veut : certains se contenteront de la consommation de l'oeuvre sous sa forme récréative et s'en satisferont. Mais cela ne me semble pas si répandu. La plupart du temps, on ne peut s'empêcher d'émettre des comparaisons entre les oeuvres, et de ce fait un jugement de valeur qui n'a rien d'infamant. Le jugement de valeur aide à se situer soi-même sur l'échelle du monde narratif, qui cohabite avec le monde réel. J'attends d'une oeuvre une seule chose au départ : du plaisir ! Tout autre résultat me semble inintéressant. Prenons un exemple inhabituel pour mieux illustrer la chose : nous regardons un meuble. Nous apprécions ce meuble à l'aune du plaisir qu'il nous procure. Aucun meuble n'a de nécessité dans notre vie. Chacun a néanmoins une valeur pratique, sentimentale, esthétique ou décorative. C'est pareil pour les oeuvres. Elles peuvent procurer diverses formes de plaisir. En ce qui me concerne, je tempère mon jugement en me basant sur quatre caractéristiques vaguement basées sur des machins définis par Carl Jung.

 

Le plaisir esthétique est permis par le beau, qui dépend d'éléments techniques : le coup de pinceau d'un peintre, la luminosité obtenue par un chef op' sur un film, le phrasé sonore d'un écrivain, la mélodie d'une musique, etc. Il est difficile d'objectiver le beau, il est évident qu'il peut être tempéré ou même nié par des considérations subjectives. Néanmoins, les consensus autour du beau sont possibles. Le plaisir sensitif ou instinctif est permis par la narration (dans le cas d'une fiction, toujours) qui dépend de la structure et de l'organisation : c'est le découpage d'une BD, le montage et l'échelle de plans d'un film, la construction d'un roman, etc. Ici la valeur qualitative sera plus aisément observée par les spécialistes et elle est essentielle parce que c'est cette caractéristique qui fait qu'une oeuvre est une fiction ou non. Elle est aussi intensément sujette à débats, car elle peut prôner une très grande fluidité et accessibilité (en littérature, c'est le point de vue d'un Hemingway, d'un Dickens ou d'un Maupassant) ou au contraire une grande complexité gérée avec brio (en cinéma, on peut citer Van Trier ou Lynch). C'est l'éternelle dichotomie du même et du différent, du similaire et de l'expérimental (je vous renvoie à un article sur Kill Bill ce sujet). Inutile de dire qui a raison ou tort, l'essentiel est que le résultat corresponde à l'intention, et voilà qui sera difficile à comprendre pour un grand public à l'oeil insuffisamment exercé. Comment faire comprendre à une personne pas passionnée de cinéma que le seul montage de 2001 l'Odyssée de l'espace en fait un grand film ? Et que dans le même temps Les Petits Mouchoirs de Guillaume Canet est une chiure atroce parce qu'il ne filme que des acteurs en gros plan pendant deux heures ? Le spectateur lambda va plutôt faire attention à l'intrigue, aux personnages, et c'est bien normal car ils font partie intégrante de la narration, néanmoins la magnification d'une oeuvre de fiction passe par l'efficacité et/ou l'expérimentation définis par le matériau narratif : les cases de la BD, les plans du cinéma, les paragraphes du roman. Le plaisir émotionnel est permis par le vrai (ou du moins son imitation), qui dépend de la sensibilité de l'artiste et de sa résonance avec celle du spectateur : c'est la catharsis que l'on cherche, et elle peut s'obtenir notamment par l'utilisation subtile des deux caractéristiques précédentes, esthétique et narrative, donc dans tous les cas par la technique. Là encore, une part de subjectivité demeure car l'on ne partage pas forcément tous les mêmes émotions par rapport à tel ou tel sujet ou situation. L'écueil artistique le plus courant est de considérer qu'il suffit de montrer l'émotion (un plan sur une nana qui pleure par exemple) pour la transmettre. Le processus est infiniment plus complexe. Enfin, le plaisir intellectuel est permis par l'idée (ou les idées) : le concept même de l'oeuvre, son "texte" (scénario, fond d'un roman ou d'une BD), ainsi que la multitude de "sous-idées" qu'elle peut contenir et qui font, pour ainsi dire, son "intelligence".

 

Ces quatre caractéristiques, entendons-nous une bonne fois, sont objectives. C'est la réception par le spectateur qui est subjective. Cessons donc de proférer cette phrase abjecte : "On ne dit pas c'est nul, on dit j'aime pas." Non, on a le droit de dire c'est nul, parce que objectivement, Marc Levy, Luc Besson et les shonen tirés à l'usine, c'est nul ! Par contre, on est en droit de retirer le plaisir qu'on veut de n'importe quelle oeuvre, et surtout de s'en foutre. Moi par exemple, j'adore un film objectivement mauvais : Mortal Kombat ! C'est ma came, c'est comme ça. À l'inverse, je suis conscient des qualités d'un film comme Le Parrain, mais je ne parviens pas à prendre de plaisir à le voir. C'est ainsi. C'est pour ça que les chroniques de ce blog sont dites "impressionnistes" : pour moi ce qui compte, c'est l'impression, c'est la frontière entre l'objectif et le subjectif.

 

Blast est un chef d'oeuvre parce qu'il m'apporte les quatre plaisirs que j'attends : esthétique, intuitif, émotionnel, intellectuel. Il suffit souvent d'un des quatre pour qu'une oeuvre narrative me plaise, avec deux ou trois je suis comblé, avec les quatre en même temps je ne m'en relève que difficilement : c'est un choc, une claque, je me sens dépassé par ce que j'ai sous les yeux tout en étant en phase avec. Je m'élève de concert. Après, il s'agit de ne pas catégoriser à outrance. L'artiste comme le spectateur peuvent avoir des prédispositions pour tel ou tel plaisir. Kubrick, par exemple, excellait sur le sentier intellectuel, il est devenu un génie du cinéma grâce à ce sentier-là ; pour autant, il affiche des faiblesses sur le plan narratif dans certains de ses films (je pense notamment à Shining), il fut souvent bien inspiré esthétiquement encore que pas toujours (revoyez Full Metal Jacket par exemple), et émotionnellement ses oeuvres étaient complètement à la rue (on sait d'ailleurs qu'il enviait beaucoup la capacité d'empathie de Spielberg). Quoi qu'il en soit, il reste important d'explorer dans une oeuvre ces quatre sentiers, et de ne pas tomber dans le jugement facile qui a trait à son "message", sa "morale", son "histoire" ou je ne sais quoi encore et qui n'a rien à voir avec l'art, plutôt avec les convictions de son auteur, ce qui est à mon sens tout à fait secondaire. Ce qu'on demande à un bédéaste, c'est avant tout de faire une bonne BD : esthétiquement, narrativement, émotionnellement ou intellectuellement réussie. S'il peut faire les quatre et saupoudrer d'un peu de surprise, d'inattendu, son oeuvre peut devenir immortelle. Ce sera très dur, car il est rare de pouvoir concilier autant de qualité. L'exemple-type, c'est parvenir à faire de l'intellectuel et de l'émotionnel tout aussi convainquants l'un que l'autre, puisque ce sont raison et sentiments qui s'opposent. À l'inverse, certaines associations paraîtront cruciales, par exemple intellectuel/narratif (une excellente idée mal racontée, tout tombe à plat), esthétique/narratif (une BD aux dessins superbes mais sans narration, c'est de l'art book, pas de la BD), émotionnel/esthétique (l'un sublimant l'autre dans une relation image/sentiment, qui agissent sur le ressenti), etc.

 

On pourrait en discuter sans fin. Je vous invite d'ailleurs à le faire dans les commentaires de cette page, susceptible d'être enrichie avec le temps.

Technique ♦♦♦♦

Esthétique ♦♦

Emotion ♦♦

Intellect  ♦♦♦♦

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N
<br /> Oups, j'avais laissé passer ce commentaire pourtant fort intérressant.<br /> <br /> Il va de soi que Delisle maîtrise parfaitement le style qu'il veut donner à sa BD, c'est pourquoi je parle de dessin "mal fait exprès". Je voulais davantage souligner un certain style que se donne<br /> parfois la BD documentaire et que Delisle applique très classiquement.<br /> <br /> Mais c'est vrai que cela soulève une question importante : un auteur ayant suffisamment de maîtrise technique peut choisir divers types stylistiques. Et s'il en choisit un moche parce que cela sert<br /> son propos ? Le manque de maîtrise peut-il être une maîtrise ? C'est le choix très pertinent fait par Daniel Keyes dans le roman "Des fleurs pour Algernon", par ailleurs pur chef d'oeuvre.<br /> <br /> <br />
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N
<br /> ce que tu dis sur la manière d'apprécier une oeuvre est convainquant (même si apparemment on peut dire merci à Carl Jung) en tout cas tu le développe de manière très claire et compréhensible<br /> merci.<br /> Cela dit tu as émis dans une de tes chroniques un jugement de valeur sur la beauté d'un dessin (normal) mais en le faisant passer pour une insuffisance technique.<br /> <br /> je parles des Chroniques de Deslisle of course (bien que je te conseille les autres sur la corée et la chine, ils sont beaucoup plus intéressants)<br /> <br /> bref tu dis :<br /> (oui j'interviens 2 semaines plus tard mais ça m'avais interpellé comme tu aurais pu t'en douter)<br /> <br /> "il choisit même la forme insupportable par excellence : celle du dessin mal fait exprès pour faire "pris sur le vif", avec des cases soigneusement dessinées pas droites et des personnages stylisés<br /> au possible, de façon qu'on confonde bien tout le monde – sauf lui, le personnage point-de-vue."<br /> <br /> On peut dire que c'est moche, qu'on n'aime pas cette esthétique minimaliste, mais on ne peut pas dire que "c'est mal fait exprès" car ce n'est pas mal fait (exprès ou pas) Guy Deslisle (qui est un<br /> animateur sortit des Gobelins et donc maitrisant parfaitement le dessin technique et académique) maitrise aussi bien ce style que Florent Chavouet maitrise le sien dans ses albums.<br /> c'est plus un choix graphique. ou une question de mode.<br /> <br /> <br />
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