Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Le Massacre
  • Le Massacre
  • : " On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
  • Contact

Recherche

27 janvier 2013 7 27 /01 /janvier /2013 11:53

J'estime avoir beaucoup de chance dans la vie. Celle d'avoir des amis formidables. Une compagne éblouissante. Une famille tolérante. Un bon goût universel en matière de chose artistique. Mais surtout j'ai un beau-papa amateur de BD. Joie rare. Pourtant, c'était pas gagné dès le départ. Vous savez sans doute qu'il existe, chez les lecteurs de bande dessinée franco-belge, deux fratries adversaires : les tintinophiles et les spirouphiles. On ne peut pas être l'un et l'autre, c'est ainsi. Et avec beau-papa, cet homme subtil et délicat, qui me fait boire ses meilleurs whiskies, me prépare des tartes aux pommes, me rejoint dans les tréfonds de la nullité humoristique, ça aurait pu déraper en conflit armé. Je suis tintinophile, il est spirouphile. Il n'y a guère qu'un seul auteur, Franquin, qui parvienne à unir sporadiquement les deux camps. Pourtant, tout au long des dix dernières années, les échanges purent être cordiaux, fréquents et respectueux. Je lui fis (re)découvrir des trucs un peu anciens en lui offrant du Gotlib, du Mandryka, les grands fous de Hara Kiri, des choses un peu plus contemporaines aussi, de Leo Loden à Manu Larcenet en passant par Jul. Il m'a, lui aussi, déblayé de l'espace à coups de machette : Schuiten et Peters, tout Thorgal, Brétécher, et même quelques Spirou, j'ai pu les lire grâce à lui. C'est lui aussi qui a mis dans mes mains mon premier recueil de Little Nemo. C'est dire. Et l'autre jour, hier en fait, après avoir gravi les raides escaliers à tomettes qui m'amenaient dans le doux appartement beau-famillial pour une sombre histoire de courses, il crut bon de placer en mes menottes avides deux BD, deux découvertes supplémentaires dont je me dois de vous rendre compte ci-après.

 

 

 

http://blog.france3.fr/actu-bd-livrejeunesse/files/2013/01/survie-espece.jpg

 

 

 

 

Technique 

Esthétique 

Emotion ♦♦

Intellect  

 

 

La Survie de l'espèce (Paul Jorion au scénario, Grégory Maklès au dessin, chez Futuropolis), qui a fait un peu parler il y a quelques mois, se lance dans l'exercice périlleux du décorticage du système capitaliste. Et de sa critique, bien entendu. En ne se départissant pas d'humour et même d'un certain optimisme dans sa conclusion. Ce qui étonne le plus, relativement à ce sujet un peu abordéy compris en BD mais pas tant que ça eu égard à son importance, c'est le soin accordé à la réalisation. Jorion et Maklès auraient pu faire le choix du strip uniformément cadré, ou encore de l'histoire illustrative, j'ai déjà pu voir l'un et l'autre cas, mais ils en font un autre, très pertinent. Ils proposent une fable satirique, aux personnages peu nombreux et allégoriques : le capitaliste représenté en bonhomme Monopoly, le trader en serial killer masqué, le patron en militaire haut-gradé, le quidam en Légo plastique. Ces figures se trouvent, du coup, déshumanisées et pourtant suffisamment nuancées (le capitaliste est désespérément aveuglé par la prétendue nécessité du système, le patron peut être agité de quelques remords, le quidam pressent être manipulé mais n'est pas assez intelligent ou trop obsédé par sa survie pour le théoriser) pour qu'ils demeurent crédibles. Seul le fils du capitaliste, présenté comme un ado idéaliste, a le statut de spectateur candide guidé par son épouvantable papa dans les rouages du fonctionnement économique. C'est par son biais que nous est exposée la mécanique. Du coup, il est le seul à arborer une apparence banale, dé-référencée, prototypale, du coup c'est à lui que nous nous identifions, plutôt qu'au salarié lambda dépassé par les machinations souterraines. La Survie de l'espèce s'adresse au lecteur désireux de comprendre, analyser et, pourquoi pas, agir. Il appelle à l'espoir plutôt qu'au constat stérile.

 

Aussi le soin accordé à la réalisation prend tout son sens. Avec des dessins noir et blanc aux textures soyeuses, la monochromie vert-billet de banque, une vraie échelle de plans qui confère à l'explication une valeur narrative, les auteurs prennent soin de ne pas se foutre de nous, contrairement au système qu'ils dénoncent. La finesse de la BD s'oppose à la brutalité du monarque capitalistique. Du reste, la dissection des principes absurdes de ce système, de son auto-renouvellement consanguin, de son anti-humanisme, m'a parue correcte et juste. On touche du doigt ce qui fait son danger : un système économique doit être un moyen et non pas une fin. Surtout pas une fin aussi inutile et injuste que l'accumulation de capital. En ce qui me concerne, cela revenait à prêcher un convaincu et, je le crois, quelqu'un qui a plus ou moins déjà compris l'énormité des procédés financiers en cours depuis deux siècles. Mais la mise à plat est salutaire, dirais-je. Surtout, les choix structurels et formels qui ont été faits pour élaborer La Survie de l'espèce sont pertinents. Être placé du point de vue de ce "1 %" (voire même, sans doute, ce "0,1 %") qui préside aux destinées du peuple et l'exploite à son (relatif) insu ne rend que plus absurde, plus abasourdissante, cette situation qui est une réalité. Il suffit ensuite d'éviter les écueils de la diabolisation outrancière, qui eut sonné trop propagandiste, du rangement sous une bannière politique – on évite fort heureusement toute publicité pour un parti, une association, que sais-je encore – on saupoudre d'humour et de satire, et on obtient une oeuvre remarquablement équilibrée.

 

 

 

andy-capp.jpg

 

 

 

 

Technique 

Esthétique ♦♦♦

Emotion 

Intellect  ♦♦

 

 

Quelques mots ensuite sur Andy Capp, sympathique personnage que je ne connaissais pas du tout, découvert dans un volume tellement dégueulasse et au boulot éditorial si déplorable (par Charlie Hebdo, 1979) que j'ai été obligé d'aller glaner quelques informations complémentaires sur le net, ce que je n'aime pas faire. Du coup j'ai failli renoncer. Mais j'ai bien fait de pas.

 

Créé par l'Anglais Reg Smythe et apparemment très connu de par le vaste monde dans les années 1970 à 1980, mais sauf par moi, Andy Capp est un sale type, parasite social, chômeur, fainéant, alcoolique, passant sa vie au pub à jouer au billard et aux fléchettes, qui trompe sa femme nommée Flo, comme la mienne, mais cette dernière a beau le vomir par tous les pores, elle ne se décide pas à le foutre dehors pour de bon (un peu comme la mienne) tant il peut se révéler attachant autant qu'agaçant (un peu comme moi). Un gars super, quoi. Du plus pur style "chronique sociale à l'anglaise" (on devine que ça se passe à Londres). Dans ces strips noir et blanc en trois ou quatre cases, au dessin, comment dire, trèèèès stylisé et pas tellement superbe, traduit, euh, "approximativement", il y a pourtant suffisamment d'humour noir, d'extrémisme dans le comportement du personnage principal et de petits traits d'émotion, de tendresse qui se dégagent sporadiquement, que l'immersion fonctionne. J'ai très envie de dire : fonctionne "malgré tout", parce qu'au départ, ça a l'air tellement ingrat... mais on le sait bien, dans le strip, la qualité du découpage peut faire oublier le reste. Ca tombe bien, l'air de rien, la mise en scène est précise : malgré le faible nombre de décors utilisés (il y en a principalement trois : la rue, la maison avec centrage sur canapé, le pub), Smythe parvient à ménager des décalages et variations, par des personnages hors-cadre, des faux raccords volontaires, des retournements d'axes simples mais efficace sur une échelle de plans toujours très bien adaptée. Et dans tous les cas, la "tendresse vache" des dialogues, la réplique qui tue de dernière case, l'infini réservoir à saloperies du personnage principal, achèvent de nous faire rire.

 

J'apprends enfin grâce à wikipedia que la chanson Andy des Rita Mitsuko, c'est pour lui ! Comme quoi je ferais parfois mieux de faire quelques recherches avant de parler d'une oeuvre, ça me permettrait de systématiser ce genre de révélations fracassantes.

Partager cet article

Repost 0
Published by Nico - dans De la bulle
commenter cet article

commentaires