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  • : " On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 11:26

Il peut arriver qu'un gentil monsieur vienne vous voir sur votre lieu de torture pour vous parler de sa passion, et du travail qui en résulte. Si vous êtes facteur, ça peut être un paisible revendeur de hakike. Si vous êtes garde-chasse, ça peut être un entomologiste tueur en série. Si, comme moi, vous êtes vendeur de produits culturels, ça peut être un éditeur détenteur d'un label (Delirium) aidé par une sympathique maison de BD (Ca et là) qui republie en français des classiques anglophones de l'art séquentiel ayant vu le jour dans les années 1960 à 1980. Si vous êtes un garçon (ou une fille, y a pas de raison) fort aimable, l'éditeur vous enverra tout ce qu'il a fait chez vous, dans votre maison, grâce au concours du facteur sus-cité, dans le seul but que vous vous en délectassiez (Le Massacre, je le rappelle, est le seul blog de la Toile où l'on peut lire des subjonctifs présent). Une pub copinage me dites-vous ? La qualité n'a que faire des copains.

 

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Ainsi donc je me retrouve il y a quelque temps avec un fort gros colis déposé par les soins de ma factrice, qui est une fille donc aimable, à la boulangerie d'en face. Je me jette goulûment sur Creepy et Eerie, deux anthologies des revues éponymes parues aux US de A dans les années 1960, héritières de Tales from the Crypt et passées habilement entre les mailles de la censure. Car ce qu'on lit, c'est essentiellement du fantastique un peu gore, sous forme d'histoires courtes de quelques planches, noir et blanc, aux scenarii aussi experts que drôles la plupart du temps signés par Archie Goodwin, mais aux dessinateurs très variés s'exprimant dans des styles divers dont la convergence est néanmoins une gamme de qualité élevée.

 

J'avais pressenti, dès le départ, que c'était ma came : goules, vampires, loups-garous, revenants, créatures shelleyennes, esprits animaux, le tout enrobé d'un goût certain pour la lovecrafterie, c'est à la fois très classique dans le cadre du fantastique américain et suffisamment maîtrisé pour ne pas proposer d'inlassables et stériles relectures. Les variations, subtiles ou plus épaisses, sous forme de retournements de situation en dernière case, de références détournées, de mixtions improbables entre deux mythes cousins, trahissent le bon goût, les connaissances et surtout l'humour de Goodwin. Quant aux dessinateurs, à part quelques-uns qui m'ont paru un peu scolaires (on trouve au détour de quelques histoires des encrages un peu moches, des proportions pas très heureuses, des mouvements mal rendus, des découpages placides), la plupart sont formidables et je ne ferai que répéter ce qui est dit dans les intéressants appareils critiques des deux anthologies (préfaces, articles de fin d'ouvrage, sont vraiment très bien) : les médailles vont à Frank Frazetta, malheureusement trop rare, avec des textures d'une beauté fatale, Reed Crandall et ses hachures hyper-expressives, et enfin Steve Ditko qui brille surtout par son découpage dynamique. Mais enfin, tous les autres sont très bons aussi. Je pense notamment aux très "expressionnistes" Joe Orlando et Gene Colan, que je ne connaissais pas.

 

Est-il besoin de le préciser ? À la lecture c'est un immense plaisir. et pour ne rien gâcher les deux anthologies sont merveilleusement réalisées, dans des objets beaux, solides, bien fabriqués, bien documentés. Du boulot de passionné. Pourtant, et je ne m'en doutais pas, le meilleur était à venir.

 

 

http://images.telerama.fr/medias/2012/05/media_81447/la-grande-guerre-de-charlie-volumes-1-et-2,M86278.jpghttp://www.caetla.fr/local/cache-vignettes/L300xH407/arton78-79036.jpghttp://www.bdfugue.com/media/catalog/product/cache/1/image/17f82f742ffe127f42dca9de82fb58b1/9/7/9791090916029_1_75.jpg

 

 

Technique ♦♦♦♦

Esthétique 

Emotion ♦♦

Intellect  ♦♦

 

 

 

La Grande Guerre de Charlie, ou Charley's War en VO, ça faisait longtemps que je l'avais repéré dans mon rayon – trois volumes parus, une nomination à Angoulême je crois, peut-être un prix ou deux par-ci par-là – et, je suis désolé d'avoir à employer ce terme de vendeur vénal, mais je les "vends bien" depuis leur parution – proportionnellement à de la BD indé, je veux dire. Pour tout dire, moi et les récits de guerre réalistes... euh, comment dire, on est pas forcément copains. En romans, c'est pas compliqué, je pense n'en avoir jamais lus. En films, j'en tolère quelques-uns parce qu'ils sont esthétiquement beaux (La Ligne Rouge de Malick), émouvants (Les Sentiers de la Gloire de Kubrick) ou intellectuellement stimulants (Full Metal Jacket du même), mais le seul que j'aime réellement c'est Jarhead de Sam Mendès parce qu'il est tout ça à la fois en ayant l'intelligence de reconnaître et fustiger l'influence de ces glorieux parangons. Par contre, ne me mettez jamais devant Apocalypse Now ou des machins comme ça, je supporte pas. Inutile de dire le moindre mot sur Pearl Harbour du coup (une des plus belles arnaques propoagandistes de l'histoire du cinéma). Et enfin en BD, eh bien je dois avouer m'être emmerdé en lisant les trucs de Tardi sur la WW1, je crois qu'à partir de là tout est dit, sachant en plus que j'adore Tardi. Peut-être que j'abhore tellement la chose militaire que tout discours visant à la mettre en scène ne m'intéresse pas par principe. Autant dire que c'était pas gagné pour le petit Charlie.

 

Eh bien Charlie m'a cueilli. Chef d'oeuvre. Captivant, beau, émouvant et intelligent. Comme je déteste contextualiser, je résume en une phrase qui sera aussi une merveille technique de compactage : Charlie, 16 ans, un peu benêt mais solidaire, Angleterre, Première Guerre Mondiale, Der' des der', France, Bataille de la Somme, tranchées. Mais avec pas mal d'humour aussi. Pat Mills, le scénariste, démarre cette série en 1979 en mode "couilles de béton" puisqu'il publie ce brûlot anti-guerre dans la très militariste revue anglaise Battle. Peut-être que les directeurs de rédaction étaient tellement cons qu'ils n'ont pas relevé le sous-texte et se sont contentés d'admirer les belles armes dessinées par le surprenant Joe Colquhoun (j'offre un café à la personne capable de me donner la prononciation correcte de ce patronyme). Mills et Colquhuoun auraient pu tomber dans le panneau béant du personnage principal boy-scout plein de bons sentiments, mais Charlie est un personnage point-de-vue absolument parfait : un peu idiot mais pas trop, attaché à sa famille mais résolu à aller au front, solidaire et courageux mais pas suicidaire, en somme (joke !) beaucoup plus ambivalent qu'il n'apparaît au premier abord tout en restant suffisamment creux pour permettre l'identification. Parfait.

 

Le découpage, avec un dessin aussi réaliste, précis, et disons-le, chargé (avec en plus pas mal de texte), aurait pu être casse-gueule mais Colquhoun s'en tire souvent très bien, bosse sa mise en page pour la rendre à la fois dense et équilibrée (à défaut d'aérée). La preuve la plus éclatante, c'est que les passages d'action restent lisibles (ce qu'aucun dessinateur de comics photo-réaliste actuel ne semble foutu de faire). La parution en feuilleton ne hache pas l'histoire, qui, lue comme ça en recueil, repose sur des "cliffhangers de fin de chapitre" sans que ça vampirise la fluidité. L'alternance des phases de dialogues, de combats, d'émotion, de démonstrations idéologiques, est la plupart du temps parfaite. Le fait que l'intrigue soit racontée linéairement, presque au jour le jour, sans ellipses ou quasiment, participe aussi beaucoup à l'immersion ; on voit bien d'ailleurs que Mills utilise au début un artifice pour décaler les points de vue et sortir un peu la tête des tranchées : les lettres de Charlie à ses parents, et qu'il l'abandonne passé un moment pour renforcer l'immédiateté, le "ici et maintenant" du récit, ce qui tend à le rendre plus universel.

 

Charley's War est immense (même si on a pas encore tout lu puisqu'on est seulement au troisième tome de l'intégrale) et à mon sens ne souffre que d'un seul défaut rédhibitoire : ses pavés de texte. Soit parce qu'ils sont naïfs, soit pour leur didactisme ou leur obsession (on est pas encore dans la BD "moderne" un peu moins scolaire) à décrire stérilement ce qu'on est tout bêtement en train de voir. Par les explications très éclairantes de Mills himself dans les paratextes (une fois encore, très intéressants dans l'ensemble), on sait que ces pavés ne sont pas de son fait et qu'il se serait volontiers passé de la plupart, mais je suis forcé de les inclure dans mon jugement de l'oeuvre – tout simplement parce que sans l'addendum de Mills, je n'aurais rien sû de son opinion sur la chose.

 

 

 

Mais c'est vraiment mon seul bémol. Je vous encourage donc à découvrir tous ces ouvrages qui ont été, pour moi, une des meilleurs lectures BD depuis un bout de temps, et même si d'habitude je déteste faire de la "prescription", je déroge à ma règle et je vous "prescris" le label Delirium comme un médicament opportun contre la laideur du monde et des méchantes gens.

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Published by Nico - dans De la bulle
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