" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
Les vacances m'ont porté des Alpes jusque dans le Tarn, et de Toulouse en Corse. Malgré des journées suffisamment remplies de marches, de repas, d'émotions esthétiques et de rires amicaux, la lecture a pu s'inviter par moments, surtout tard le soir ou à l'occasion de la sieste suivant la tablée du midi. Peu de romans, quelques essais et pas mal de mangas au menu. Or donc ci-après, et chronolgiquement, quelques impressions au sujet des bons et beaux bouquins de l'été.
Mythologies de Roland Barthes (Points Seuil, première édition en 1957)(♦♦♦♦), redécouvert au fond d'un tiroir et libéré de son carcan par manque de nouveautés tout autant que désir de s'y replonger, est en quelque sorte séminal pour mon activité de chroniqueur. Le Massacre doit sans doute beaucoup à cet ouvrage, qui nous enseigne la manière de recevoir la culture populaire, bien que Barthes la nomme "bourgeoise" ou "petite-bourgeoise". Mythologie, littéralement, c'est la science des mythes, c'est le procédé de décryptage des mythes modernes, qui naissent de l'inconscient collectif dans la société de communication des trente glorieuses, fermentées du sacro-saint "bon sens" cher au beauf français. Barthes est tout aussi génial qu'auto-critique, à mon sens, dans ce catalogue de notices chacune longue de quelques pages, puisque son exercice apparaît comme un dénigrement mais aussi une fascination. Ce n'est que dans la seconde partie, plus théorique, un peu moins bandante mais plus "scientifique", qu'il expose sa "méthode", son modus operandi. Pour faire simple : le mythe est un signe (oui, au fait, on est dans le fondement de la sémiologie), à savoir un texte, un film, une image, que sais-je encore, défini non par son objet (son messââââge) ni par sa matière mais par sa suggestion : une adaptation, un détournement. Plus précisément, c'est l'aspect que donne la culture moderne (= bourgeoise) à des objets et en altère le sens pour lui donner une essence erronée mais donnée comme inaliénable (c'est le fameux "bon sens"). La forme donnée va ainsi dans le sens d'une douce idéologie, quantifiable, numérique, poujadiste, en d'autres termes : réactionnaire et néo-libérale, sans même que le sens, le message, soit lui-même porteur de l'idéologie en question. Le travail du mythologue, du critique, n'est pas de lire mais de déchiffrer, bien que, lui aussi acteur de la culture moderne, il ne puisse s'empêcher de saisir le phénomène participativement ; il doit saisir l'intention du mythe plutôt que son contenu, car le mythe transforme l'histoire (les faits) en nature tout en s'affranchissant de toute rationalité. Ce qui est mal. Si toute cette magnifique explication sémiologique de mon cru ne vous a pas plus, et même dans le cas contraire, il est permis de passer à la notice suivante, tout en soulignant l'information essentielle que j'ai maladroitement essayer de vous diffuser : il faut lire Mythologies de Roland Barthes, s'il vous plaît
Le Pique-nique du diable de Taras Grescoe (Payot poche, 2008)(♦♦♦♦), m'a été gentiment prêté par un collègue de travail qui m'en avait fait lire quelques enthousiasmantes pages. Ce qu'il y a de remarquable, dans cet essai d'un journaliste canadien qui traque (et consomme) les interdits alimentaires à travers le monde, c'est que le récit de voyage à la première personne, la découverte d'informations croustillantes et le sous-texte politique décrivant les dangers de la prohibition se marient admirablement et sans heurts. Grescoe a le bon goût de faire passer le plaisir gustatif avant l'interdit souvent arbitraire qui l'accompagne (voir le chapitre hallucinant et très drôle sur l'époisse). Plutôt bien écrit et très prenant, plus ou moins intéressant en fonction des chapitres : personnellement, j'ai surtout adoré le passage en Norvège, pour y être allé et avoir constaté le puissant déni qui y règne autour de l'alcool, ou encore celui sur l'absinthe, fascinant breuvage dont je pensais avoir goûté un jour mais qui, d'après ce que j'ai lu chez Grescoe, ne devait être qu'une quelconque arnaque frelatée.
L'échiquier du mal de Dan Simmons (Folio SF, première parution en 1989)(♦♦♦♦), gracieusement offert par le sémillant Alex, se révéla être une excellente lecture de vacances, un bon et fleuve thriller fantastique en deux tomes et un millier de pages. Après une ouverture qui se passe dans un camp de la mort en Pologne, l'action proprement dite nous place à Charleston en Amérique et décembre 1980. On découvre une petite congrégation d'hommes et de femmes capables de contrôler l'esprit des gens, soit brièvement, pour exécuter de menues taches comme risquer leur vie ou sauver la peau de leur marionettiste, soit sur du long terme, selon un lent "conditionnement" qui va les rendre plus ou moins autonomes dans leur esclavagisme volontaire. Ces "vampires psychiques" se battent comme des chiffoniers et, bien sûr, occupent des postes stratégiques du pouvoir dans le monde entier, entendu qu'ils n'ont aucun mal à se frayer un chemin sur l'échelle sociale. Mais ils se chamaillent parfois, et en voulant s'entretuer, font des dommages collatéraux. C'est ainsi que se retrouvent impliqués Natalie, la fille d'un photographe tué lors d'une rixe vampirique, Rob, le shérif du coin, et Saul, rescapé des camps de la mort (c'est lui qu'on découvre en ouverture) et qui semble en savoir plus long sur les semi-humains horribles qui manipulent tout le monde. Voilà voilà. Comme d'habitude chez Simmons, rien à chercher au niveau esthétique ou même émotionnel. C'est la structure du récit et une narration très sûre d'elle qui nous tiennent en haleine pendant si longtemps. Car l'intrigue est intensément développée, limite trop, et seule l'idée de l'alternance de point de vue (chapitre par chapitre) maintient un souffle suffisant. On est quand même loin de la puissance de Terror (Robert Laffont, 2009), à mon sens son meilleur roman, dans lequel la tension dramatique atteignait son apex grâce à une construction très maline. Dans L'échiquier du mal, on est dans du roman populaire honnête, à la Stephen King. C'est indéniablement accrocheur, un peu too much par moments (le passage dans la banlieue de Philadelphie, qui devient un récit de guerilla urbaine, n'est quand même pas très crédible), le dévoilement progressif est bien rythmé. Ce qui, surtout, donne un peu de sel à ce double roman, c'est le surgissement ponctuel de chapitres écrits à la première personne sous le point de vue exclusif de Melanie Fuller, une vampire psychique restée complètement bloquée dans les années 1930, réactionnaire et acariâtre, dotée aussi d'un Talent très puissant, dont le ton doux-amer donnera des sommets d'épouvante humoristique. Car elle est drôle, par le regard qu'elle pose sur les tragiques événements qui l'entourent, mais aussi imprévisible et effrayante. Pour la tenue générale de l'oeuvre, heureusement qu'elle est là, quand même.
Ensuite, tout mon temps a été occupé par trois séries de mangas chronophages, dont deux étaient de grande qualité. En fait, ça fait longtemps que je vous en parle de ci de là, mais je peux aujoud'hui confirmer ces deux claques. Berserk (Kentaro Miura, Glénat, 35 tomes, série en cours)(♦♦♦♦) est un pur chef d'oeuvre et probablement le meilleur manga que j'ai jamais lu. On est dans une dark fantasy extrêmement violente, dans laquelle notre personnage principal, un guerrier indomptable nommé Guts, vit de sombres aventures, d'abord en tant que mercenaire dans des batailles épiques, puis plus solitairement contre des monstres, des démons et autres divinités tout droit surgis d'un tableau de Jerome Bosch. On peut globalement diviser la série en trois cycles. Le premier, en un long flashback, décrit et raconte l'histoire de Guts, de l'enfance jusqu'à l'âge adulte, ainsi que toutes les étapes qui l'amènent à devenir le plus grand guerrier, apte à manier une gigantesque épée, attribut phallique démesuré qui lui permet de tenir tête aux pires engeances. Le second cycle nous ramène dans le "présent" de la narration où, affublé d'un petit elfe nommé Puck, il passe le plus clair de son temps à protéger la femme qu'il aime, Casca. Le troisième cycle, qui démarre environ au 26 ou 27e tome, fait prendre à l'intrigue mais aussi à la tonalité un virage intégral. À dire vrai, Berserk devient alors plus gentillet, et pour reprendre les termes de l'invraissemblable Mickaël Zielinski, se transforme en une "simple" fantasy au lieu d'une dark fantasy. Car jusqu'ici, l'ambiance générale était particulièrement violente, physiquement et sexuellement, avec un environnement graphique incroyable de beauté sous forme de tableaux de cauchemars, un découpage fabuleux des scènes d'action et un rendu de mouvement très immersifs. Depuis dix petits tomes, le niveau de la saga tend à baisser, mais c'est une affaire à suivre, puisqu'elle continue au Japon et en France.
Pluto (Naoki Urasawa, Kana, 8 tomes, série achevée)(♦♦♦♦) est également un très grand manga. Urasawa, dans son style caractéristique (réaliste, expressions faciales très travaillées, découpage élégant plein de cuts et d'ellipses, suspense gallopant), adapte une vieille histoire d'Astro Boy inventée par Tezuka. Le décalage existant entre le dessin naïf de Tezuka et la maturité clinique de Urasawa est saisissant, mais pour autant, Pluto parvient à dégager une grande valeur émotionnelle, la série n'est pas "froide", les personnages de robots parvenant même à exprimer des sentiments forts et pourtant différents, plus subtils, que leurs homologues humains. Plus les tomes passent, et plus Urasawa se permet même l'incursion de cases, de passages plus abstraits, surréalistes et inattendus, qui viennet couper le réalisme ambiant que même le décor SF ne parvient pas à altérer.
Enfin, on passera plus rapidement sur Hellsing (Kota Hirano, Tonkam, 10 tomes, série achevée)(♦♦♦♦), saga plus légère et drôle, bien que très gore, qui met en scène une descendante du chasseur de vampires Van Hellsing (tel que décrit par Stoker dans Dracula) à la tête d'une organisation anglaise qui lutte contre le fléau vampirique dans un futur indéterminé. L'originalité et une bonne partie de l'intérêt du manga vient du personnage d'Alucard (lisez le nom à l'envers et vous aurez une vague idée de qui il est réellement), truculent vampire allié des gentils qui promène ses pouvoirs dans des combats toujours plus improbables. Tout cela est fort sympathique, soumis à de grandes variatons dans la qualité du dessin et de la mise en scène (après avoir goûté le monolitisme d'Ursawa, ça fait bizarre), et pas franchement inoubliable au niveau de l'intrigue.
Eh bien, en voilà des pistes de lecture japonaises, mes chers petits amis !