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  • : " On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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8 janvier 2012 7 08 /01 /janvier /2012 14:54

 

 

Technique

Esthétique

Emotion

Intellect 

 

 

 

Après avoir lu et adoré Madame Bovary, il me fallait encore patienter avant la sortie de la traduction française des Mille Automnes de Jacob de Zoet, le nouveau David Mitchell (et maintenant, je suis en train de le lire, nananère). Le sémillant anglais étant un de mes auteurs préférés, je piafais d'impatience, et je pensais avoir précisément calculé mes lectures pour être débarrassé de tout texte encombrant avant de l'aborder. Or donc, je me retrouve avec un trou culturel de 24 heures. Il me faut donc un petit roman rapide et confortable, déjà présent dans ma bibliothèque mais jamais lu (je déteste relire). Et voilà encore un Christopher Priest que je n'avais pas remarqué. J'avais dû l'acheter d'occasion il y a quelques années, puis jamais ouvert mais conservé tout de même : Le Rat blanc donc (curieuse traduction de Fugue for a darkenning island), un de ses premiers romans vu la date (1972), traduit dans une curieuse collection poche des Presses de la Cité à couverture moche, une collection dirigée par Jean-Patrick Manchette (!). Pour la première fois, c'était donc un mauvais Priest.

 

Voilà l'idée : le personnage principal est également narrateur à la première personne ; il raconte ce qu'il a vécu depuis quelques années (on suppose), à savoir pour nous une uchronie ou un futur proche alternatif dans lequel une guerre nucléaire a ravagé l'Afrique et provoqué des vagues d'émigration massives dans toute l'Europe, notamment l'Angleterre. Nous sommes donc en Angleterre, ravagée par une sorte de guerre civile, ou plutôt une multitude de guerillas, puisqu'aux agressifs arrivants s'opposent non seulement l'armée, mais également des sécessionnistes, des juntes éparses, des groupes de résistance civils, le gouvernement d'extrême-droite, etc. Priest éclate le récit en paragraphes dispersés dans le temps, ce qui lui permet de mettre bout à bout des morceaux disparates de l'histoire : le personnage s'enfuit de chez lui avec sa femme et sa fille, à un autre moment il perd sa compagne, puis la retrouve, puis il perd les deux, s'engage dans un groupe, s'en enfuit, etc. Tout cela dans le désordre.

 

Mais le système narratif est mal fait pour deux raisons. Premièrement, il a pour seul intérêt de retarder considérablement le moment des révélations au lecteur ; deuxièmement, l'avancée de l'intrigue est mal faite : on a l'impression de stagner lors de longues séquences, puis d'un coup on est surchargé d'informations sans parvenir à établir de liens logiques. En d'autres termes, le rythme est très mal pensé. Le manque de maturité de l'oeuvre est palpable à ce niveau. Mais il y a pire : c'est mal écrit, bon comme toujours chez Priest le style reste assez neutre, mais là c'est vraiment pas beau et sans doute mal traduit aussi ; ensuite, le sujet n'est pas passionnant. On comprend bien l'intérêt : à partir d'une situation politique donnée (celle des années 1970), Priest pousse le curseur au maximum et décrit ce qui pourrait se passer dans le pire des cas. C'est vraiment la manoeuvre la plus basique qui existe dans la SF. Même H. G. Wells s'est montré plus fin dans La Guerre des mondes en doublant son anticipation d'une inversion des rôles (l'Angleterre colonialiste se retrouve colonisée par les extra-terrestres), réflexion morale absente du Rat Blanc à cause du personnage point-de-vue désespérément médian et insupportable. C'est sans doute, d'ailleurs, intentionnel de la part de Priest et l'aspect le plus réussi du roman : montrer la médiocrité du commun des mortels face à une situation extraordinaire. Il nous épargne au moins de longs discours sur "le racisme c'est mal" et "l'entraide c'est cool", centrant plutôt la morale sur un fondement anthropologique pessimiste de lutte pour le pouvoir et de raison du plus fort, vague préfiguration de ce que sera un jour La Route de McCarthy.

 

Le Rat Blanc est donc à oublier dans la bibliographie de Priest qui écrivit tant de merveilleux romans par la suite, mais il a le mérite de montrer qu'un auteur n'en pas un tant qu'il ne possède pas la base de son métier : la maîtrise technique.

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Published by Nico - dans Du papier
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