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" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.

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Goro c'est le méchant dans Mortal Kombat (La Colline aux coquelicots, Goro Miyazaki – 2012)

 

Technique ♦♦

Esthétique

Emotion ♦♦

Intellect  ♦♦

 

 

Au terme d'une pâle mais douillette journée de dimanche, nous nous rendîmes au cinéma de quartier avec aux lèvres le sourire qui sied à la découverte d'un Ghibli nouveau. Plaisir qui peut se faire rare à tout moment en fonction des décès et tracas extra-cinématographiques, et dont, de ce fait, l'on profite prestement dès lors que l'occasion se présente.

 

"Ouai mais tu vas voir", me dit ma douce qui en fait s'exprime de manière beaucoup plus chatiée, "le fils Miyazaki ce qu'y fait c'est d'la chiasse", évoquant par la suite l'adaptation de Terremer qui a effectivement la réputation d'être ratée. Mais j'entre dans la petite salle sans a priori (d'autant que c'est le papa qui signe ici le scénario) et mon coeur ne peut s'empêcher de gonfler à la vision de l'écran bleu abritant le dessin de Totoro, image qui suscite en moi une émotion chaque fois plus forte.

 

L'exposition est laborieuse : plans fixes puis zoom sur un chemin et une maison, le tout un peu brunâtre et fadasse, sous le joug d'une musique envahissante. Je crains le pire, et fidèle à mes habitudes, je n'ai pas lu une ligne de synopsis que ce soit sur le net ou en revue et ignore donc tout de quoi kça parle. Une jolie jeune fille se lève tôt, prépare à bouffer pour tout le monde, dresse la table, tout ça. On se dit : c'est la souillon ! En fait, pas du tout : la maison est une pension qui appartient à sa grand-mère, elle est l'aîné de trois enfants (une petite soeur d'un an sa cadette et un petit frère qu'on ne voit pas trop), et elle gère comme ça matin et soir avant de se rendre à l'école comme toutes les lycéeennes. Dur pour elle, mais elle est l'archétype du héros féminin miyazakien : travailleuse, calme, toujours de bonne humeur, serviable, etc. donc finalement tout va bien. Elle a quand même une drôle d'habitude : tous les matins elle hisse deux drapeaux au sommet d'un mat (sachant qu'elle habite en haut d'une colline face à la mer). Quelle n'est pas sa surprise de découvrir un poème en réponse à son "appel" quotidien dans le journal du lycée. Et le plus beau : ce poème est l'oeuvre d'un jeune étudiant trop hype (qui contre toute attente est beau, travailleur, calme, toujours de bonne humeur, serviable, etc.) qui se bat avec ses potes de promo pour préserver le "Quartier Latin", autrement dit la résidence étudiante, et la part d'anarchie qui va avec. Donc beau et rebelle en plus. Mais respectueux. Le couple idéal, quoi.

 

SPOILER SPOILER SPOILER (ceci est un rappel aux néophytes du Massacre)

 

Vous l'avez compris à la lecture de l'énoncé, on est, avec cette romance écolière dans le Japon des années 1960, à cent lieues du type d'univers que pouvait proposer et imaginer le père Hayao. Cela vient magnifiquement corroborer ma théorie du néo-classicisme dans le cinéma des années 2000 ; à l'instar du virage dans la filmographie de Cronenberg à partir de A History of violence, mais encore de l'émergence de Christopher Nolan, ou encore de la manière brusquement changeante de David Fincher (et je pense que son adaptation de Millenium actuellement en salles doit le confirmer), Miyazaki fils fait l'inverse de son papa : son film est aussi intimiste, réaliste et classique que ceux du senior pouvaient être épiques, merveilleux et baroques. La Colline aux coquelicots a déjà un mérite : exposer le dilemme (baroque/classique) qui existe entre les deux cinéastes de sang commun. En effet, on apprend vers le tiers du film que les deux jeunes amoureux craignent d'être frère et soeur, lien familial qui empêcherait leur union (évidemment tout cela n'est pas dit aussi frontalement dans les dialogues) ; mais à la fin, il se trouve que non, et on nous suggère qu'ils vont pouvoir librement consommer leur amour. Un scénario rêvé pour dire : on a beau être du même sang, c'est dans notre différence que réside la possibilité d'un amour (sous-entendu : d'une construction, d'un avenir). Magnifique allégorie d'un père et un fils artistes dont les différends peuvent accoucher d'une créativité. Et cela n'empêche pas de créer une démarcation. Symbole le plus évident : la scène du parapluie. Dans un article brillamment écrit par monsieu Zielinski et moi-même dans le Yellow Submarine sur le Japon, nous avons remarqué que tous les films de Miyazaki (Hayao) contenaient à un moment donné le motif de la transmission d'un parapluie, qui signifie que le personnage récepteur est placé sous la protection du personnage émetteur (les exemples foisonnent, cherchez-les vous-mêmes !). Et ça ne manque pas dans La Colline aux coquelicots, mais la conclusion est violente : sous une pluie battante, le garçon, qui vient d'apprendre à la fille qu'il suppose être son frère, refuse l'abri qu'elle lui offre sous son parapluie et s'en va. C'est la première fois qu'une scène de cette sorte se finit ainsi, que le récepteur refuse d'être mis sous la protection de l'émetteur. "On bosse ensemble, papa, mais je suis libre."

 

En ce qui me concerne, Goro a beau exécuter un projet totalement antagoniste aux chefs d'oeuvres de son père, je ne le trouve pas moins talentueux pour autant. Bien sûr j'aime beaucoup le foisonnement mythologique, le merveilleux et l'imaginaire hayao-miyazakien, mais j'ai malgré tout été passionnément embarqué par Goro. Il y a d'abord cette histoire très mignone et cette période japonaise (après l'emprise américaine) qui me passionne. La diégèse pose classiquement les bases d'un affrontement entre tradition et modernité : certains étudiants veulent préserver leur Quartier Latin et toute l'influence intellectuelle européenne (l'on y voit des livres avec des titres français, des phrases gribouillées en allemand sur les murs...) que cela suppose ; d'autres préfèrent céder à la modernité, raser les lieux et reconstruire par dessus le Japon du futur. Encore une fois, l'antagonisme exprime parfaitement la dualité père/fils que j'ai relevé plus haut : le compromis sera finalement de dépoussiérer, réparer, refaire à neuf le bâtiment branlant. Comme un fiston reprenant le flambeau paternel en ne changeant pas le fond mais la forme. C'est précisément ce que fait Goro.

 

 

 

 

En effet, c'est incontestablement du Ghibli : les gueules des personnages, la joliesse des décors, les principes scénaristiques, les dialogues, on navigue en terrain connu. Mais c'est la forme qui change. Montage, cadrage, découpage. Et le plus beau : Goro choisit comme "modernité" pour "dépoussiérer" le cinéma de son père... une forme classique et maîtrisée. Réponse au cinéma baroque de Hayao. Sa modernité est un classicisme. Un néo-classicisme. Bouleversante confirmation que j'ai encore une fois raison ! Et franchement, la maîtrise technique est au rendez-vous : rythme patient et ample, de rares séquences à effets (le plongeon dans le bassin, le passage onirique) apportent ce qu'il faut de surprise et de lyrisme, et la mise en scène réserve quelques bonnes surprises. On a quelques beaux retournements d'axes sur des dialogues, comme lors de la première discussion entre la jeune personnage principal et sa grand-mère : petit échange de paroles ouattée en champ/contrechamp de plus en plus serré jusqu'à ce que l'axe de la "caméra" change complètement et révèle en arrière-plan une porte-fenêtre ouverte sur la mer. C'est beau, quoi. Du même coup, l'immersion émotionnelle est plus progressive mais finalement beaucoup plus forte et juste que dans pas mal de films du paternel.

 

On pourra regretter que la dimension esthétique ne soit pas au niveau de la qualité de l'échelle de plans et des idées de cadrage. L'animation, saccadée dès que ça bouge un peu, est just limit. Heureusement que c'est rare. Heureusement aussi que le "chapitre" clé (le film est découpé en cinq "actes" + une exposition et un court épiloge), celui où la jeune fille et sa petite soeur pénètrent dans la "tanière" du Quartier Latin, est aussi le plus drôle et le plus beau. Par la suite, c'est l'émotion qui fait tout, à coup de cadres délicats et de montage intelligent.

 

Goro, on croit en toi.

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