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  • : " On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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28 juillet 2013 7 28 /07 /juillet /2013 09:47

 

 

Technique ♦♦♦

Esthétique ♦♦♦♦

Emotion 

Intellect  ♦♦♦♦ 

 

 

 

J'ai cru être atteint d'une malédiction après la lecture du roman de Matheson faisant suite au décevant Connie Willis : la malédiction des auteurs dont on a une confiance aveugle et qui parviennent malgré tout à nous faire perdre toute foi en leur talent supposé. Pour Matheson, je suis encore plus surpris : l'homme qui écrivit Je suis une légende ou L'Homme qui rétrécit, d'excellents souvenirs de lecture, ne pouvait pas me lâcher comme ça. Après le survival du premier et le fantastique psychanalytique du second, voilà maintenant de la low fantasy historique. Eh bien, D'autres royaumes, sans doute le dernier texte publié avant sa mort (survenue en juin), est un des pires romans que j'ai lus depuis longtemps.

 

Passons rapidement sur le pitch : c'est un tout jeune soldat anglais de la Première Guerre Mondiale, né en 1900 et souffrant de l'autorité d'un père militaire ombrageux (tout le début du livre est consacré à sa relation avec ce père, dont, il faut le noter, on n'aura plus rien à foutre par la suite), se fait un copain bizarre dans les tranchées. Le copain lui parle de son village d'enfance, qui s'appelle Gatford, et il meurt. Le tommie, Alex White, décide de se rendre dans ledit bled et s'y installe, et très vite il se rend compte que des légendes rurales infusent la vie des locaux : l'existence de sorcières et du "petit peuple" semblent communément admise et crainte en le doux bourg.

 

Jusque là j'ai envie de dire : pourquoi pas. Le plantage de Matheson ne se situe pas à ce niveau, bien qu'on ait déjà vu cent fois plus intéressant dans le même style, je songe notamment à John Crowley et Little, Big. Il faut d'abord comprendre le modus operandi : Alex White raconte cette histoire à la première personne en 1982 (donc âgé de 82 ans) avec derrière lui une carrière d'écrivain de fantastique sous le pseudonyme de Arthur Black (...). Du coup le texte qu'on lit tente de nous faire croire à une "histoire vécue" qui démarre sur un mode parfaitement réaliste avant de nous embarquer dans le merveilleux. Il y a même une introduction de White en personne pour renforcer l'effet de réel.

 

Mais non seulement cet effet ne fonctionne pas bien, ce qui est secondaire, mais il génère un défaut imbitable : c'est que le narrateur va considérablement intervenir et se mettre devant la diégèse, entre le lecteur et le personnage de sa jeunesse. Et ce narrateur est insupportable. À chaque page ou presque, il surveille son style et nous en fait part entre parenthèses, trouvant telle phrase "pas mal" ou s'amusant des disparités d'écriture entre White et son avatar Black. Mais nous, on en a rien à taper. Et de toute manière, "whitien" ou "blackien", le style est moche. Comble de tout, l'histoire est tellement classique qu'elle n'apporte aucune densité supplémentaire. Dès lors, tout est raté : l'immersion, la narration, l'émotion et la beauté de l'écriture. Tout juste peut-on concéder une structure correcte dans la progression de l'intrigue. C'est le seul et ultime signe du talent de Matheson, et ça ne fait tout de même pas grand chose. Le chant du cygne fut un croassement.

 

 

 

 

Technique 

Esthétique ♦♦

Emotion 

Intellect   

 

 

 

Je me trouvai alors dans un désarroi profond : je craignais d'avance que le prochain roman de ma pile (et je respecte toujours l'ordre de ma pile – en plus en l'occurrence y en avait plus après) ne m'enfonçât plus profondément encore dans la tourbe de l'indigestion. Mais Johan Heliot m'a sauvé, et redonné foi en une existence éclatante. Françatome est tout simplement l'un de mes meilleurs romans 2013 à ce jour. Je n'avais jamais fréquenté Heliot jusqu'alors (ou alors une fois pour un roman jeunesse très moyen qui s'appelait La Fille de l'air, dont on va faire comme si il n'avait pas existé) et ça me donne bien envie de tomber un jour, par hasard, sur son oeuvre la plus célèbre qui est la Trilogie lunaire chez Mnémos.

 

Le roman qui nous occupe à présent est une uchronie. J'ai toujours un peu de mal, dans les uchronies subtiles, à repérer le point de basculement entre notre monde et le monde alternatif, faute de connaissances historiques suffisamment enracinées. Mais là, en ayant relevé les informations avec la minutie de l'entomologiste, et aidé aussi par le petit rappel des faits de l'auteur en fin d'ouvrage, je pense pouvoir affirmer que c'est celui-ci : le célèbre savant atomiste allemand Maximilian von Braun, au lieu d'être récupéré par les Américains avant la Seconde Guerre, passe dans le camp français, et développe sous l'aval de De Gaulle des équivalents du Projet Manhattan et du Programme Apollo. En d'autres termes, la France souffle aux USA et à la Russie le statut de pionnière de l'aéronautique.

 

Un point de départ tout à fait passionnant, ou plutôt qui sera rendu passionnant par la structure narrative de Johan Heliot. En effet, le récit, qui prend place dans les années 1980 (on peut situer la date exacte mais je ne me rappelle plus) est raconté à la première personne par Vincent. Il est le fils d'un brillant ingénieur atomiste, collègue de von Braun, qui a rendu possible la conquête de l'espace d'un point de vue énergétique. Ainsi Vincent a-t-il grandi dans la base spatiale française, située à Hammaguir dans l'Algérie française, avant de s'enfuir aux Amériques après la mort de sa mère. Voilà pour le contexte, pour une fois je ne révèle rien d'essentiel. J'insiste par contre sur le modus operandi : c'est un Vincent devenu adulte qui raconte tout cela. De très courts (quelques pages) chapitres alternent, et on y trouve successivement la narration de l'enjeu central (Vincent est rappelé en Algérie pour une mission essentielle qui concerne son père) puis des flashbacks qui permettent à la fois de raconter chronologiquement la vie de Vincent, explicitant ainsi la situation de l'enjeu central, et de revenir sur les événements historiques qui éclairent la divergence uchronique. Ainsi de suite jusqu'à la fin. On navigue ainsi entre le suspense, l'intime et la reconstruction historique avec une surprenante fluidité.

 

Johan Heliot nous donne la preuve suprême qu'un principe narratif simple mais bien bossé peut considérablement rehausser l'intérêt d'une fiction. Mais mieux que ça : le personnage principal possède une histoire et un caractère complexes et attachants, que l'on découvre très progressivement. Et encore mieux : l'aspect uchronique n'est absolument pas un gadget ; en évoquant l'éthique scientifique et politique, en dressant un parallèle entre USA et France par le biais de la conquête spatiale, il remet en perspective les notions de colonialisme, impérialisme et indépendantisme. Et enfin, il se permet même une incursion dans la spiritualité avec une fin mystérieuse où la pure science-fiction bascule dans un étrange presque onirique. C'est si diffus que cela n'est pas dérangeant et même assez beau. En parlant de beau : l'écriture est très soignée, même à mon sens idéale pour ce type de récit : très fluide la plupart du temps, sans être simpliste, avec des termes clairs et une construction logique, et parfois, pas plus d'une ou deux par chapitres, de petites gourmandises métaphoriques qui donnent de la chaleur au texte. Tout cela est vraiment chouette et nous rappelle qu'il n'est pas nécessaire de sempiternellement chercher de la SF en anglo-saxonnie. Nos francophones, ils le prouvent souvent, écrivent tout simplement mieux.

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Published by Nico - dans Du papier
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