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  • : " On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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18 août 2013 7 18 /08 /août /2013 19:51

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Technique 

Esthétique 

Emotion 

Intellect   

 

 

 

Comment en vient-on à un auteur, à un livre, à un moment donné ? Quel est le chemin des volontés, des choix et des hasards qui créent l'opportunité ? Il est parfois même difficile de débrouiller l'entrelacs des préalables qui ont conduit à ce geste final : la préhension d'un livre dans sa main. Si je me souviens bien, il y a d'abord, dans mon propre geste, le préalable d'un regret coupable : cela fait bien longtemps que je n'ai pas lu un bouquin de chez les Moutons électriques (et tôt ou tard, je les lis tous). Puis une circonstance : la grosse nouveauté de l'année chez l'ami lyonnais, c'est un roman tout neuf de Jaworski, sans doute l'auteur qui a eu le plus de succès en notre gentille maison d'édition depuis sa création, c'était donc l'occasion de me plonger dans l'oeuvre du monsieur par enchaînement. Par le détour, une réminiscence : j'ai déjà lu du Jaworski : d'abord, j'avais largement entamé Janua Vera, sans jamais le terminer, lors de sa sortie en 2007 ; ensuite, j'ai bossé avec Jean-Philippe sur un article (remarquable) paru dans le Yellow Submarine sur le jeu. Et j'ai beaucoup aimé tout ce que j'ai pu en goûter. Enfin, il se trouve que c'est génial.

 

 

Janua Vera prend la forme d'un recueil de nouvelles dont chaque segment se situe dans une contrée fictive nommée le Vieux Royaume. Une contrée de fantasy, puisqu'elle n'a pas existé dans notre vrai monde ni dans notre vraie Histoire à nous, mais pour autant débarrassée de tous dragons, boules de feu ou épées magiques qui pullulent habituellement dans les mille univers composites inventés par le genre. Indubitablement, le récit réaliste et/ou historique ont bien plus de poids dans ce recueil que la fantasy codée, fut-elle même de la "low" ou du merveilleux. Le Vieux Royaume, en somme, semble à bien des égards sis dans le Moyen Âge italien, impression née des patronymes, des usages, de l'environnement technologique et, plus important, de la langue. 

 

La langue de Jaworski est merveilleuse, mais surtout n'y voyez rien de sexuel. Je veux parler bien sûr de son écriture, son style, mais je préfère dans ce cas précis employer le mot "langue", car au-delà de la métrique précise des phrases, de la construction rigoureuse des paragraphes, de la scintillance des phonèmes, de la créativité hardie dans l'emploi de la métaphore, il y a une reconstitution, une recombination, de plusieurs époques linguistiques – un fond d'ancien français, du réalisme flaubertien, une fluidité maupassienne – qui forment enfin une "voix", propre à Jaworski. Cette voix est l'écho d'influences carambolées. Oui, certes. Mais n'est-ce pas inévitable ? Ici, ce n'est en tout cas pas masqué une seconde. Et puis, je n'ai pas dit non plus que la moindre phrase était parfaite, non, on trouve ici ou là quelque tournure malheureuse ou lourdeur éventuelle. Mais peu importe. Il y a plus important : la voix demeure un outil, applicable à bien des registres et bien des tonalités. Jugez plutôt.

 

Dans Janua Vera, on trouve de l'introspectif à la troisième personne (dans la nouvelle-titre, aussi minérale que bouleversante, et qui sert en gros de récit inaugural, antérieur), de l'introspectif à la première personne ("Le Confident", à la chute incroyable), du capes et épées / aventures / énigme ("Mauvaise donne", avec le fameux Benvenuto, effectivement un personnage excellent, que je retrouve bientôt dans Gagner la guerre), de la geste chevaleresque pleine d'amour courtois ("Le Service des dames", à la narration beaucoup plus distanciée que dans les autres nouvelles), de l'initiation onirique à l'ambiance fantastique et même vaguement horrifique ("Une offrande très précieuse"), du conte réaliste ("Le Conte de Suzelle", très fluide, très émouvant), de la gaudriole pratchétienne ("Jour de guigne", fortement diurétique).

 

C'est non seulement varié mais encore parfaitement exécuté dans le choix du système narratif, le choix de la tonalité, le choix du niveau de langage. Au-delà de l'orfèvrerie d'un artisan confirmé qui s'amuse à instiller dans son monde des principes qu'il a trouvé chouettes ici ou là, on décèle en plus, au moment où on se dit "Jean-Philippe n'en jette plus", un vrai caractère commun à toutes les nouvelles du recueil, malgré la diversité relevée ci-avant. Ce caractère commun, je le nommerais ainsi : la fantasy de l'angoisse. Quel que puisse être le type de point de vue choisi pour l'histoire en cours, même dans le cas des textes drôles, transparaît toujours l'idée de l'angoisse du personnage (tous angoissés : Leodegar, Benvenuto, Cecht, Suzelle, Calame, le Confident ; l'exception notable c'est Aedan) malgré son statut d'être fictif dans un paratope. Je l'ai vécu comme un refus de Jaworski de se plier à la norme du héros transcendant, gravissant les marches de sa quête avec le regard conquérant d'un Allemand en vacances. Ce n'est pas seulement de la profondeur psychologique : cela a vraiment à voir avec l'emploi de la fiction comme espace-temps aussi plausible que celui de la vie réelle. L'introduction de l'angoisse dans l'alter-monde le rend plus proche et plus prégnant, bien que, certainement, moins excitant.

 

Ainsi découvre-t-on de la fantasy pas nécessairement adressée au puceau éraillé. Putain, ça calme.

 

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Published by Nico - dans Du papier
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