Overblog Tous les blogs Top blogs Films, TV & Vidéos Tous les blogs Films, TV & Vidéos
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.

Publicité

Semaine pavés en BD (mai 2011 II)

 

 

 

 

À l'occasion de leur vingt-cinquième anniversaire, les éditions Delcourt rééditent dans de beaux formats cartonnés et chers (très beaux, très cartonnés et très chers) quelques-uns des titres mythiques qui forgèrent leur réputation, et en font aujourd'hui l'un des principaux éditeurs BD (avec Dargaud-Dupuis, Glénat et Soleil notamment). L'occasion était trop belle : le fort volume contenant le From Hell d'Alan Moore (au scénario) et Eddie Campbell (au dessin)() me tendait les bras, je n'ai pas résisté à l'offrande de le relire, et la BD de la semaine est toute trouvée. From Hell raconte une version plausible des meurtres survenus à Londres (Whitechapel pour être exact) dans les années 1880 et perpétrés par un mystérieux assassin, plus connu sous le nom de Jack l'éventreur. Intelligemment, Moore développe le récit en allant chercher loin en amont et en aval de la courte période de meurtres proprement dite. On a ainsi, non seulement une intrigue lentement (plus de 600 pages tout de même), patiemment mise en place, mais de ce fait une succession de tableaux sur le Londres de ce temps-là, ô combien fascinant (ce n'est pas par hasard que cette conjoncture spatio-temporelle est devenue un genre – le steampunk – à elle toute seule). Eddie Campbell excelle, avec une boulimie de traits et un aspect constamment crayonné, à atteindre malgré tout une expressivité incroyable ; c'est de la "précision suggérée", pourrait-on dire, et cela sied merveilleusement à ce qu'on imagine du brouillard, de la pluie et de l'ambiance sombre et nocturne. Le découpage, c'est de l'invention à chaque planche : chaque chapitre (puisque le récit, très littérairement, est divisé ainsi) recèle son propre modus operandi : cadre fixe devant lequel défile une action à ellipses, cadre noir qui s'éclaircit case à case, travelling avant (si l'on peut dire) traversant des zones d'ombre et de lumière, et j'en passe... ça fuse dans tous les sens. La lecture est âpre, exigeante, la mise en place pâteuse et morcelée, mais à la fin, c'est bien une somme que l'on a dévoré, qui a exploré avec nous les aspects psychologiques, sociaux, politiques et métaphysiques du meurtre.

 

Toujours dans le cadre de ces rééditions Delcourt, voilà que je découvre Guy Delisle et ses Chroniques Birmanes (♦♦). Avec un fort a priori de départ : moi, le côté "chroniques de voyage", surtout quand la toile de fond se veut politique, ça peut très vite me gonfler, notamment parce que l'auteur/narrateur, qui n'est pas un essayiste, risque immanquablement de se vautrer dans le discours consensuel qui sied si mal à ces situations géopolitiques délicates. Delisle, qui passe donc un an au Myanmar (ou Birmanie), dictature dirigée par une junte militaire, n'échappe pas vraiment à ces écueils. Pire, il choisit même la forme insupportable par excellence : celle du dessin mal fait exprès pour faire "pris sur le vif", avec des cases soigneusement dessinées pas droites et des personnages stylisés au possible, de façon qu'on confonde bien tout le monde – sauf lui, le personnage point-de-vue. Il parvient même à se déchirer derechef en insistant lourdement sur sa vie privée, alors que somme toute, on s'en fout. Et malgré tout cela, malgré ces défauts redoutés (prise de position consensuelle ; dessin expédié ; épanchement personnel), qu'un Florent Chavouet par exemple (Manabe Shima ; Tokyo Sanpo) parvient à esquiver avec brio, les Chroniques Birmanes se laissent plutôt bien lire. Delisle peut se targuer d'un excellent sens narratif, d'une belle fluidité, de pas mal d'humour par ailleurs, et ça fonctionne. Après Gladiator le "grand film raté", voici Les Chroniques Birmanes, "excellente mauvaise BD". À noter par honnêteté que j'avais emprunté un autre pavé Delcourt, le Ayako de Tezuka, mais pas eu le temps de le lire : ce sera pour une prochaine fois !

 

À la place, j'ai lu de la merde. Enfin, à peu de choses près. Le premier tome de Croisade (Dufaux & Xavier, Lombard)(♦♦) n'était pas inintéressant, avec une intention louable (inventer une Croisade fictive et mythologique), un dessin parfois pas dégueu (notamment les villes et architectures) mais un découpage tellement quelconque qu'il y avait finalement peu de mise en scène à se mettre sous la dent. Par ailleurs, je vous renvoie à la chronique de M. Zielinski qui, lui, homme de goût, a aimé. Côté manga, passons rapidement sur le premier tome de Bleach (Tite Kubo, Glénat)(♦♦), une bouse pas trop épaisse, dans laquelle un jeune garçon voit des fantômes et devient dieu de la mort, avec plein de morceaux de bravoure/humour/kawaii dedans. Un peu plus original et un poil mieux construit que la moyenne, avouons-le (malgré des passages, comme d'hab, totalement illisibles). Ensuite, je pense que je suis sujet à confusion à propos de Bowen (Gil Formosa, Glénat)(♦♦), une science-fiction uchronique et aérospatiale. J'ai été sidéré – outre le dessin pas très beau et terne – par le propos et le scénario, qui recycle le bon vieux conflit d'espionnage de la Guerre Froide, avec méchant Russe machiavélique, une bombasse blondasse agent double, un amerloque héros courageux, un ignoble complot communiste, etc. C'était tellement gros que je me suis demandé si ce n'était pas une blague. Peut-être. Ou alors un hommage. Aïe. Quoi qu'il en soit, c'est mauvais.

 

Enfin, je vais à la ligne, si vous permettez, pour le nouveau Bilal (Julia & Roem, Casterman)(♦♦). Une science-fiction post-apocalyptique reprenant l'intrigue du Roméo et Juliette de Shakespeare, avec des patronymes semblables et tout ça. Niveau scénario, Bilal innove quand même en plaçant un personnage – l'équivalent du frère Lawrence – qui capte lui-même être en train de vivre une adaptation de la pièce – l'occasion pour lui d'essayer d'en modifier la fin. L'idée, ma foi, n'est pas déplaisante, et le mode narratif sous forme de pavés de texte encadrés et intercalés horizontalement entre les cases (outre les phylactères bien sûr), qui m'a fait très peur au début, fonctionne correctement. Ensuite, il y a l'esthétique. Justifiée par l'histoire : on est dans une post-apo où organique et tellurique se confondent, où le monde s'est brusquement déréglé climatiquement (comme expliqué, trop facilement, dans une bête intro écrite) ; ainsi, il n'est pas surprenant que les décors, le ciel et les personnages tout à la fois, soient parés de cette unité chromatique poussiéreuse, pâteuse et terne. Mais le beau dans tout ça ? Bilal semble se réjouir par provocation d'employer tous les pigments couleur merde possibles, jusque dans la couverture, et de réussir un carton commercial malgré le caractère toujours plus expérimental de ses oeuvres. Tout au service de son esthétique soigneusement rebutante, mais recelant malgré tout une technique superbe et visible (le coup de crayon et les textures sont toujours admirables, il faut le dire), il néglige sciemment les plaisirs simples du lecteur. On pourra trouver ça délicieusement radical, ou honteusement pompeux. Pour ma part, j'oscille un peu.

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
J
<br /> Pour ma part le côté pompeux, voire prétentieux l'emporte. Bilal me fatigue et n'innove pas suffisamment. J'aurais même préféré un traitement plus classique. Du coup, je ne suis vraiment pas tenté.<br /> J'attendrai de la lire à la bibliothèque.<br /> <br /> <br />
Répondre