" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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Technique ♦♦♦♦
Esthétique ♦♦♦♦
Emotion ♦♦♦♦
Intellect ♦♦♦♦
"Vous voulez un whisky ?
- Oh juste un doigt.
- Vous voulez pas un whisky d'abord ?"
"Sarah Connor ?
- C'est à côté."
On a trop souvent tendance à réduire La Cité de la peur, long-métrage créé, commandité, scénarisé, couvé par Les Nuls, à une succession de ce type de tirades, drôlissimes si vous voulez mon avis, mais qui révèlent finalement assez peu tout ce que contient ce film et qui lui donne son statut culte. Avant toute chose, il convient de différencier deux genres que l'on confond souvent : appelons-les, pour les besoins de la démonstration (je n'avance pas qu'il faille considérer ces termes comme emblématiques), la comédie et le film d'humour. La comédie se sert du rire comme tonalité et comme véhicule pour donner une certaine "gamme" à un scénario. Elle s'oppose simplement à la tragédie en tant que modalité. A l'extrême, on pourrait considérer qu'un même scénario peut être mis en scène avec des tonalités complètement distinctes et raconter pourtant la même histoire. La Vie est belle de Benigni est l'emblème de cette possibilité : on peut faire une comédie avec un sujet, une histoire et des situations qui, habituellement, appellent au drame. Mais il y a ensuite le film d'humour. Dans le film d'humour, le gag, et par ce biais le rire du spectateur, est le but à atteindre, l'objet, la condition, j'ai envie de dire : quels que soient les moyens. Dans les faits, ces moyens sont souvent ceux du one-man-show : jeux de mots, scènes de sketches. C'est pourquoi les artistes qui en font (réalisateurs ou acteurs) sont souvent eux-mêmes, au départ, des humoristes. L'inverse n'est pas forcément vrai. Les Trois frères, le film des Inconnus, est une comédie, pas un film d'humour (on rit, il y a des gags, mais il y a aussi un sujet, qui n'est pas le rire). On peut en dire autant pour les long-métrages de Chaplin. Par contre, les films des Monty Python ou des Robins des bois sont foncièrement des films d'humour.
Mais même au sein de ce genre de films, on peut distinguer une nouvelle typologie de films comiques parce qu'ils relèvent de dispositifs, de modus operandi, différents : il y a d'un côté le film de gags, qui repose sur eux, et dans lequel la mise en scène s'attache simplement à montrer l'acteur (si possible doué d'un bon jeu de scène) en train d'exécuter son numéro. Et aussi la parodie, qui utilise comme base d'autres oeuvres pour en livrer une version hyperbolique et rigolote à force d'exagération. C'est un humour, on le comprend, fortement référentiel, qui exige du spectateur de disposer de connaissances culturelles analogues, sans quoi il ne pane rien du tout. La Cité de la peur relève tout autant de la manière gaguesque (transposition, parfois mot pour mot ou geste pour geste, de morceaux de sketches des Nuls), avec notamment ses tirades, dialogues et situations (voir le premier dialogue mis en exergue au début de la chronique), que de la parodie. C'est même du 50/50 ; mais dans les deux cas, le mode choisi est saupoudré de la manière particulière du trio (autrefois quatuor), ce qu'on appelle son "humour Nul", qui puise sa drôlerie dans sa lourdeur-même. Ce qui rend ce film si réussi, c'est qu'il excèle dans son aspect gaguesque, mais aussi son aspect parodique, également son aspect "Nul", parce qu'il mêle et équilibre remarquablement les trois. C'est ce qui fait, à mon sens, le talent des Nuls : une immense capacité à repérer des gimmicks et en forcer le trait (référentiel), une base classique de gags potaches, et un "méta-niveau" d'humour qui implique sa propre nullité. C'est très différent de l'humour d'un Desproges par exemple, qui réside presque complètement dans le texte, ou encore des Robins des bois, qui n'exploitent que la veine absurde à l'extrême. Aussi les humoristes produisent-ils des films d'humour fort différents.
Basic Lauby
Rappelons brièvement l'intrigue : une attachée de presse de cinéma (Chantal Lauby) ne parvient pas à vendre un film de son catalogue, un slasher nommé Red is dead ; mais voilà que le projectionniste du film est assassiné en plein festival de Cannes. Le potentiel médiatico-financier est considérable. En bonne femme d'affaire, elle décide immédiatement d'embaucher un agent de sécurité (Alain Chabat) et de rapatrier l'acteur principal (Dominique Farruggia) sur le festival pour faire monter la sauce. On voit bien, à la lecture de ce résumé, que le traitement de l'histoire pourrait revêtir une multitude de facettes différentes (drame, enquête, thriller...). Mais Les Nuls décident de ne pas utiliser un seul traitement : ils les multiplient. Comme ils font un film humoristique (dont le rire est l'objet), ils hyperbolent tous les effets. Ainsi, s'il existe des références immédiatement reconnaissables par les dialogues, puisées dans le cinéma mondialement célèbre (surtout celui de l'époque du film : le début des années 1990 ; on décèle notamment Pretty Woman, Terminator ou Basic Instinct très facilement), le trio ne se contente pas de lignes de dialogue pour les suggérer : Berbérian réutilise sans problème, et même très joliment, la mise en scène qui accompagne les univers référentiels.
Et cela va bien au-delà du clin d'oeil ! Prenons par exemple la deuxième citation du début de cette chronique. On aura reconnu la référence à Terminator, mais à l'image, cela se manifeste aussi par un cadre comprenant Chantal Lauby dans un encadrement de porte, en train de répondre à un individu massif situé aux trois quarts hors-champs, et flou. C'est non seulement une récupération d'un gimmick du film d'origine, mais encore son exagération. C'est ça qui provoque le rire. En effet, n'importe quel réalisateur peut insérer un clin d'oeil à une autre oeuvre dans un de ses films (prenez un film comme Jarhead, ça pullule littéralement de clins d'oeil et/ou citations aux films sur le Vietnam). Mais combien peuvent faire rire avec ? Certaines séries de films américains font ça très bien, je pense notamment aux Hot Shots ou aux Scary Movies. Mais ce que les Nuls ont en plus, c'est deux choses. D'abord un choix de références qui déborde le cadre des films célèbres : Berbérian mime admirablement l'interrogatoire de Sharon Stone dans Basic Instinct lors de la scène similaire avec Chantal Lauby, mais mieux, il va continuellement utiliser des manières emblématiques de filmer pendant tout le métrage, et va les chercher dans toutes sortes de supports : des genres (suspense lors de la fabuleuse scène de montée des marches, polar, comédie romantique), des techniques (notamment celles de la représentation télévisée : de sport lorsque Chabat fait son saut en longueur, de journalisme à scandale, de journalisme informatif), ou encore des ambiances, systématiquement retournées en gags. Ce que Les Nuls ont aussi, c'est un bon réalisateur : tout au long du film, la mise en scène est impeccable, sans cassure dans la fluidité, sans inserts minables, sans erreurs d'amateurs (choses que l'on voit très souvent dans les films d'humour, regardez ceux des Monty Pythons !). Ce qu'ils n'ont pas oublié de faire, au-delà de provoquer le rire par tous les moyens évoqués ci-dessus, c'est de faire un bon film, rempli de cadres qui font sens, de montages efficaces, d'échelles de plans. Rien que pour ça, La Cité de la peur est un vrai modèle du film d'humour, et il n'y a aucune raison de le sous-estimer simplement parce qu'il... est drôle.