De retour harassé du travail, juste le temps de m'enfoncer dans un fauteuil fin de siècle et de me munir d'une assiette de raviolis aux épinards concoctés par ma douce, je m'aperçois que cette dernière, louée soit-elle, nous a imposé un film diffusé sur une chaîne quelconque du bouquet câblé et auquel elle vouait une certaine adoration quelques années plus tôt. C'est ainsi que je ratai le début des Ensorceleuses, dont je me fendrai d'un compte-rendu lapidaire, fort heureusement suivi d'une analyse pointue du métrage enchaîné par la suite, qui cette fois-ci était un de mes chouchous à moi, The Faculty, diffusé la même année, le hasard fait bien les choses ma bonne dame.
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Technique ♦♦♦♦
Esthétique ♦♦♦♦
Emotion ♦♦♦♦
Intellect ♦♦♦♦
Non, je n'ai pas trouvé d'image de meilleure qualité, preuve que ce film est une bouse. Je n'ai pas tout compris à l'histoire (les gens intelligents disent "la diégèse") mais Sandra Bullock est une sorcière gentille qui vit avec ses deux filles contractées d'un amour passé douloureux, ainsi qu'avec ses deux vieilles tantes qui sont anglaises puisque le doublage leur file un accent de merde (à noter qu'une des deux tantes est Dianne Wiest, qui jouait merveilleusement la mère de famille dans Edward aux mains d'argent). Un beau jour resurgit dans sa vie Nicole Kidman, sa soeur, qui joue parfois vénéneusement mais en fait des caisses. La soeur est, comme il se doit, une sorte d'antithèse de Bullock, aussi délurée et irrespectueuse que Bullock est douce, tendre et chiante. Manque de bol, Kidman est rudoyée par son amant du moment, un méchant garçon qui fume des cigarettes et boit du whiskey. Mais en bonne sorcière, Sandra Bullock a toujours une fiole de belladone sur elle, elle tue le méchant, mais à présent comme se débarrasser du corps, et surtout comment assumer d'être une meurtrière, déjà que la ville entière vous accuse suspicieusement d'être une sorcière et que c'est vrai ?
Bon, vous l'aurez compris, le film est à peu prêt sans intérêt. Le scénario, bancal, peine à définir les enjeux de l'intrigue : s'agira-t-il de nettoyer un crime, pragmatiquement mais aussi psychologiquement ? D'assumer sa condition de magicienne aux yeux des gens racistes qui n'osent même pas fréquenter la boutique de Bullock ? De rétablir une relation de confiance avec la soeur si-éloignée-mais-si-procheuh ? Un peu de tout ça, sans doute, et il aurait été malin de mener ces enjeux à leur terme. Manque de bol, ils sont phagocytés et relégués au second plan dès le premier tiers du film par l'irruption d'une nouvelle donne : un flic débarque pour enquêter sur la disparition du méchant, ledit flic se trouve être l'amour de la vie de Bullock, bref, la comédie fantastique type Charmed devient comédie romantique pur cru. En sous-texte, il y avait pourtant plusieurs petites astuces intéressantes : cette boutique qui ressemble furieusement à une échoppe de produits bio, ces femmes de trois générations qui vivent ensemble dans une magique communion, s'opposant ainsi aux mégères acariâtres et superficielles qui forment le noyau dur de la banlieue pavillonnaire, tout cela dessine une affirmation du girl-power new-age qui s'inscrit et s'exprime par l'utilisation de la magie. Incantations et potions se font l'allégorie de la féminité décomplexée, tandis que la "magie noire", celle des possessions et des malédictions, sont le domaine réservé du méchant et de sa masculinité crasse.
Malin mais caricatural, et diablement mal écrit. Est-il besoin de le préciser, la réalisation est une catastrophe, particulièrement lors des scènes-clé. Par exemple, plusieurs scènes cherchent justement à exprimer cette communion féminine cristallisée dans la magie, mais le cinéaste ne trouve pas meilleur moyen que de balader sa caméra au milieu d'actrices déchaînées qui simulent l'ivresse sans qu'on y croie une seconde. Les pires effets de séries TV fantastiques sont conviés : brusques accélérations entrecoupées de ralentis tout aussi brutaux pour suggérer la perte de repères générée par la communion, c'est d'un laborieux ! Pour couronner le tout, l'utilisation de la magie ne donnera aucun prétexte à de la mise en scène, et on aura même droit à la fin à des effets spéciaux au numérique absolument atroces, j'ai rarement vu des incrustations aussi ratées. Malgré tout, une scène réussie et une seule : lorsque les deux soeurs se mettent en tête de ressuciter le méchant, prises de court, elles décident de tracer sur son ventre un pentacle... en crème chantilly, et par la suite, comme il revient à la vie mais toujours aussi agressif, Sandra Bullock le tue à nouveau, en lui fracassant le crâne avec... une poele à frire ! Bon, le film de merveilleux-fantastique rêvé nous fuit depuis Mary Poppins, ça fait un bout de temps, mais on patientera. Par ailleurs, un point positif : l'adage selon lequel tous les films avec Sandra Bullock sont des bouses se confirme.
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Technique ♦♦♦♦
Esthétique ♦♦♦♦
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On passe à tout autre chose, et à un autre calibre, avec ce film de Robert Rodriguez (souvenez-vous, Une Nuit en enfer, Planete Terror, etc.) que j'adore jusqu'à l'indécence. Dans un lycée de l'Ohio, tout se passe très normalement, sur le modèle calibré du teen-movie américain : il y a une chef des pompom, Jordana Brewster, qui sort avec le capitaine de l'équipe de foot, Shawn Hatosy, et puis un gars qui deale de la caféine en poudre, Josh Hartnett, un petit merdeux d'intello photographe, Elijah Wood, une solitaire gothico-fausse-lesbienne, Clea DuVall, une petite nouvelle toute mignonne, Laura Harris. Évidemment, il y a aussi des profs : la proviseur d'abord, d'une belle rigidité (Bebe Neuwirth), puis le prof de sport sadique à tête de tueur (Robert Patrick, le T-1000 de Terminator 2 !), la prof de lettres toute timide à lunettes (Famke Janssen, qu'on a revue dans X-Men), l'infirmière (Selma Hayeck), etc. Vous l'aurez peut-être remarqué, et commençons par cela, le casting est absolument hallucinant. Pour faire passer une intrigue aussi énorme et "grossière" que celle de ce film, il fallait une pléiade d'acteurs aux personnalités aussi fortes qu'affirmées. Elijah Wood est une véritable révélation, Josh Hartnett, acteur que j'apprécie beaucoup malgré ses errements, est très bon, et les profs, Robert Patrick en tête, sont parfaits.
Bon, concentrons-nous un peu : tout est normal dans ce lycée de l'Ohio, mais tout est aussi légèrement déviant. La chef des pompom est aussi rédactrice en chef du journal... le capitaine de l'équipe de foot décide de se désengager la veille du match de la saison pour se concentrer sur ses études... le dealer est aussi un putain de surdoué qui concentre ses facultés dans l'accomplissement de conneries... la gothico-crétine est une adepte de littérature de science-fiction... le photographe premier de la classe ressemble à Frodo Baggins... Bref, tous les personnages principaux détonnent car ils sont intelligents ! Voilà qu'une étrangeté supplémentaire se manifeste : une succession d'événements un peu glauques amènent ce petit groupe à penser qu'un curieux virus se propage parmi les profs et menace de s'attaquer aux élèves pour conquérir le monde.
"Bon euh, écoute, je suis quand même le porteur de l'Anneau unique, alors j'ai le droit de te toucher les fesses."
Ce qui est frappant, c'est d'abord la minutie de l'écriture dans ce film. Greffé – et assumé comme tel – sur l'intrigue d'Alien ou de The Thing, le pitch n'a strictement rien d'original. Mais le scénario, par contre ! Alors que le spectateur est d'emblée captivé par une scène d'angoisse qui entérine la proviseur et le prof de sport comme les premiers contaminés par le virus, s'en suit presque une heure de développements sur les personnages, notamment les élèves, et autant de dialogues de couloirs, déambulations dans le bahut, bref de teen-movie pur et dur, à ceci près que l'on prend le temps de découvrir chacun avec beaucoup d'à-propos et que chaque personnage est intéressant et finement dessiné. Les destins croisés du quintette de tête nous préoccupe en premier lieu : chaque archétype est clairement établi, puis soigneusement altéré par l'irruption d'un autre personnage qui vient enrichir la personnalité du premier. Par exemple, on découvre Jordana Brewster lors d'une discussion de groupe où elle coache ses pompom sur les tenues à avoir lors du grand match de foot à venir, puis sa trajectoire croise celle de Elijah Wood et l'on découvre qu'elle bosse avec lui sur le journal du lycée. Rétrospectivement, on pense à Elephant, ou plus exactement à son antithèse : alors que dans le film de van Sant les trajectoires justement s'effleuraient, se croisaient sans jamais se percuter (avant l'avènement final du chaos), c'est rigoureusement l'inverse dans le film de Rodriguez pendant toute cette longue exposition lycéenne : on se tamponne, on se percute aux angles des couloirs, on se bouscule, on s'échange de vifs traits d'esprit, on chute, on renverse des livres, et tout cela n'est pas gratuit ! Systématiquement, à l'image, on a un plan très classique de comédie teenager (disons, un gros plan sur le personnage qui parle), puis un élément de mise en scène qui fait dévier ce prérequis (le personnage renverse un livre). Loin de laisser hors-champ cette irruption du désordre, le cadre la suit, et lors du rétablissement (le personnage ramasse son livre et se redresse) le champ est à présent occupé par un objet nouveau, qui introduit un malaise (le cadre reste à terre et l'on découvre un autre personnage, au second plan, qui manifeste un comportement étrange). Ce schéma, applicable à presque toutes les scènes de l'exposition, constitue une brillante mise en place du fantastique, une géniale suggestion que la comédie va, à court terme, basculer vers l'horreur, même si la scène d'introduction nous a déjà largement prévenus.
Formellement, l'image est assez belle, d'un sombre légèrement scintillant, et chaque plan est d'une magnifique amplitude : c'est que, hors des quelques champs-contrechamps des dialogues, on navigue entre plans de semi-ensemble qui posent le décor et ses caractéristiques (voir par exemple ce plan de fantastique très classique qui voit le fronton du lycée encadré par des branches d'arbres noires et menaçantes) et plans audacieux lors des passages sous tension (beaucoup de contre-plongées angoissantes, mais aussi de très classiques plans de dos de personnages qui laissent planer le doute quant au contrechamp situé au niveau de la caméra). Il se passe très souvent des choses intéressantes à l'arrière-plan, voir par exemple quelques courtes scènes absolument géniales dans la salle des profs.
À un moment donné, enfin (l'exposition a été particulièrement longue mais, vous l'avez compris, c'est à mon sens la grande force de ce film, car elle a permis de dessiner les personnages avec précision, merci aussi aux acteurs), six personnages assument la découverte de la vérité : le lycée est envahi par des aliens, et on sait comment les tuer (je vous laisse découvrir l'astuce, très drôle). Le film bascule alors totalement dans le fantastique-SF et, comme il se doit, on va se retrouver en fin de journée pour installer une darkness atmosphere de rigueur. Mais auparavant, une scène de transition : les six élèves se concertent dans une salle de classe et doivent atteindre la voiture de Josh Hartnett, qui se trouve sur le parking. Entre les deux, un lycée entièrement peuplé d'êtres infectés qui peuvent, à tout moment, passer à l'offensive ou décider de dissimuler encore leur présence dans leurs hôtes humains. Ce parcours d'un point à l'autre constitue une scène absolument géniale, légèrement ralentie et étouffée par un environnement sonore diffus, merveilleusement découpée entre regards objectifs/subjectifs : les indices de second plan qui laissaient planer les doutes jusqu'à présent deviennent complètement visibles par l'intermédiaire, non pas de leur plus grande visibilité objective, mais par la méfiance installée dans le regard des six lycéens. C'est jouissif, génial : on a vu que les trajectoires étaient jusqu'alors systématiquement heurtées, régies par l'aléatoire et le tamponnement, celle-ci au contraire est douce et lente, prudente et décidée.
Qui plus est, tout le propos du film est dans cette trajectoire, et nous y venons enfin : dans une scène au début, on a appris que toute la viabilité économique du lycée repose sur son équipe de foot, qui draine tous les budgets et toutes les subventions. En d'autres termes, c'est sur la crétinerie musculaire, et non sur les cogitations intellectuelles de ses élèves, qu'est fondée la réussite de l'établissement. Par extension, c'est la société toute entière qui fait peu de cas de l'intelligence de ses membres. Voilà quel est le propos du film : la vision réductrice qui fait de l'efficacité bornée le seul moyen d'alimenter la réussite, c'est ce virus alien qui infecte un prof de sport, puis la directrice, puis le corps estudiantin tout entier. Exceptions à la règle : les élèves intelligents, intelligents parce qu'ils sont artistes (Elijah Wood), surdoués (Josh Hartnett), valeureux dans leur effort pour progresser (le footeux), critiques et méfiants (Jordana Brewster), cultivés (Clea DuVall). Ce sont eux qui peuvent mener la lutte, et d'ailleurs, l'intruse parmi eux (je vous laisse découvrir en quoi) est la blonde sans consistance qui parasite leur groupe de sa seule plastique. Leur caractéristique (l'intelligence) implique un comportement tonique, plein d'aspérités et d'oppositions, qui se heurte fondamentalement à l'atonalité de l'alien, son besoin impérieux d'eau, l'élément fluide, neutre et lisse. Il faut voir d'ailleurs, dans la fameuse scène de transition sus-mentionnée, à quel point le groupe ressemble à un organisme plein de pointes mais attentiste qui se laisse glisser tant bien que mal dans un environnement aqueux insensible.
"Eh, mec. Je m'en fous, je suis en métal liquide."
À partir de l'organisation de la "résistance", à savoir cette superbe scène de transition, le film va avoir un peu de mal à se remettre dans le dur, et après avoir appliqué avec clairvoyance ses concepts dans la première partie, Rodriguez ne va parvenir à organiser le dénouement qu'en chancelant un peu, certes parcouru de quelques saillies intéressantes, mais en mettant en route presque à corps défendant le principe du slasher (qui voit les personnages se faire "avoir" les uns après les autres), nécessaire mais volontairement tardif. Ainsi la scène de shoot dans la cave chez Josh Hartnett est un peu ratée, les acteurs sont mal dirigés et brusquement peu crédibles, l'écriture de la scène un peu trop visible. Au montage, des fondus enchaînés, toujours un signe de faiblesse, commencent à apparaître, en même temps que quelques autres facilités dans la direction d'acteurs et le cadrage. Heureusement, certains coups de peps fusent encore, comme ce cadrage oppressant sur Elijah Wood dans le bus, ou encore le très beau dialogue entre Hartnett et la blonde dans le vestiaire du gymnase. Nue, le cadre accepte de dévoiler sa poitrine nimbée d'une ombre translucide qui brunit sa peau : très joli. Des créatures aliens finissent par être visibles, fatalement, et surprise, ne sont pas trop moches, car souvent en animatronique plutôt qu'en numérique. Il y a même un bel effet obtenu lorsque la grosse créature dans la piscine réintègre son enveloppe charnelle "d'humaine" au gré de la couleur des carrelages bruns qui en tapissent le fond.
Il y a certes de petits incidents de parcours : le personnage de Clea DuVall est un peu mal écrit par exemple, dans le sens où il est là surtout pour citer des sources (Heinlein, L'Invasion des profanateurs de sépultures) sans que ce soit vraiment nécessaire (sa scène d'explication dans la bibliothèque avec Elijah Wood par exemple, est bien trop didactique). De même, certains clins d'oeil plairont ou non : le plan sur Robert Patrick au début qui rappelle clairement son rôle dans Terminator 2, ou encore le personnage de Josh Hartnett qui est un clone de celui qu'il jouait dans Virgin Suicides. Pour ma part, ces petits appareils de références me laissent un peu indifférent. Pour autant, The Faculty est à mon sens, peut-être avec Donnie Darko, un des plus grands films de SF des années 90, et on a quasiment pas eu mieux depuis. Il fait partie de ces films que j'adore, pour lesquels on accepte de laisser sa raison de côté pour se contenter de prendre un plaisir total et inaltérable. De ces années 90 qui allaient coloniser l'enfance et l'adolescence comme nouveau public, j'ai décidément l'impression que ce sont les saillies contre-culturelles qui furent les plus intéressantes, ces films de genre qui retournaient les blockbusters comme des crêpes en se servant des mêmes armes.