" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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Technique ♦♦♦♦
Esthétique ♦♦♦♦
Emotion ♦♦♦♦
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Figurez-vous que je suis abonné à une revue, qui s'appelle Books et parle de l'actualité des livres du monde entier. Jusque-là, vous vous en foutez. Mais figurez-vous maintenant (je sais, c'est dur), que pour me récompenser de m'être réabonné sans rechigner, ladite revue m'a envoyé un bouquin gratos, et Dieu sait que je ne crache pas sur de la culture aussi délibérément accessible. Je reçus ainsi le plus grand classique de José Luis Sepulveda, un roman paru chez les éditions Métailié, les premières à s'être penchées sur la littérature portugaise et hispanico-sud-américaine, ou pas loin, dans les années, disons, 1990. Il y a une toile du Douanier Rousseau en couverture, alors en fait il suffirait de retrouver à quelle époque c'était à la mode. Tout cela était évidemment l'occasion de poursuivre la série "Nico-est-un-gros-con-inculte" par l'épisode du jour, "Nico-lit-du-Sepulveda".
Sepulveda est Chilien, mais le roman se passe en Équateur, allez comprendre. On démarre tout doucettement par le point-de-vue d'un dentiste qui vient exercer son arrachage de dents semestriel dans un village perdu, une micro-station en bordure de la forêt Amazonienne, où l'on ne peut parvenir qu'en accostant. Ces premières pages servent à dépeindre les lieux à travers le regard civilisé d'un homme de savoir, avant que l'on ne glisse avec grande délicatesse vers les bases de l'intrigue (on retrouve des cadavres gisants ou flottants d'explorateurs occidentaux indélicats, l'oeuvre sans doute d'un fauve) puis vers le point de vue du personnage principal, qui a un nom à rallonge (répété sans abréviations par l'auteur pour un malin plaisir des sonorités) mais s'appelle néanmoins Bolivar ou quelque chose comme ça. C'est lui qui va "résoudre le problème" comme on dit, mais auparavant, on aura eu un large aperçu de sa vie raconté à la troisième personne. C'est lui, le fameux "vieux qui lit des romans d'amour", romans qu'il se procure auprès du dentiste, qui, rappelons-le, nous a servi de point de vue pour démarrer l'histoire : c'est, véritablement, l'introducteur d'un public civilisé vers une histoire qui se veut être autre chose, nous allons voir quoi.
Dès lors que Sepulveda est d'ascendence Chilienne, on est tenté de le ranger dans un grand sac, comme nous aimons à le faire, nous autres occidentaux, le sac du "réalisme magique" sud-américain qui fut la confession d'auteurs parmi les plus grands du siècle précédent, je pense notamment aux copains Borgès et Garcia-Marquez. Sauf que là, il n'y a pas de "magique" qui tienne, c'est purement réaliste et mimétique. Et pourtant, il y a malgré tout une toile de fond qui évoque ce surgissement presque anodin du surnaturel qui caractérise le réalisme magique. Mais il est ici à trouver du côté de l'animisme et de la croyance en une force de la nature animée d'une volonté propre. Le personnage principal, en effet, est présenté comme un lien entre la Nature et la Culture, avec des majuscules à chaque fois, autrement dit entre la civilisation purulente et dégénérée (symbolisée par le maire du village, surnommé "limace") et le peuple tribal humble et enclavé dans la jungle – qu'il cotoie pacifiquement – à savoir les Shuars.
Tout ça est assez beau, de l'intrigue (cette chasse au jaguar toute emplie de codes moraux et d'humilité) au décor et jusque dans l'écriture, parfois. Il y a cette façon, très sud-américaine pour ce que j'en sais (et je pense que c'est ce qui me plaît dans cette littérature), de mettre tout les éléments diégétiques (événements, décors, attitudes des personnages) à plat, sur un même niveau narratif, pour faire resortir un motif particulier (ici le personnage du maire, qui est autant exclu de la logique naturelle que de la mécanique narrative, qu'il semble troubler par son agitation). C'est cette forme d'évidence, cette absence des outils censés provoquer le suspense, l'attente ou l'angoisse, qui fait la force tranquille de l'écriture de Sepulveda. On assiste aux événements avec placidité et langueur, sans avoir d'attente particulière. Après, dans le type de récit, genre "leçon de vie", Sepulveda frôle l'écueil de devenir un Coelho-bis, mais il a la bonne idée d'éviter le parcours initiatique (le personnage principal est déjà vieux et l'on aura simplement un aperçu de sa vie) et les phrases grandiloquentes (pour savoir ce qu'est une phrase grandiloquente, lisez un paragraphe quelconque de L'Alchimiste).
J'en relirai donc, on alors j'irai directement en Équateur armé d'un fusil pour y aller chasser le jaguar.