" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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Technique ♦♦♦♦
Esthétique ♦♦♦♦
Emotion ♦♦♦♦
Intellect ♦♦♦♦
Le printemps est là ! Le soleil croît dans le ciel azuré secoué de bourrasques mistraliennes. Il fait trop froid pour aller à la plage, et trop chaud pour se blottir de concert sous une couverture pelucheuse. Eh bien allons au cinéma ! Voilà un loisir consumériste qui est beau, car valable à chaque saison. Et tant qu'on y est, rendons-nous dans une salle de plusieurs hectares avec un écran pareil, un son dolby-surround-thx-multi-revival-stereo et le dernier Tim Burton qui tourne sur les bobines derrière et au-dessus de soi. Préalablement, nous nous serons munis de charmantes lunettes distribuées par le personnel du complexe multi-salle – pour seulement un euro de plus, ce qui porte le budget de la soirée à seulement 43,50 euros. Pourquoi ces lunettes, me direz-vous effarés ? Mais pour voir le film en 3D, eh, banane !
La 3D, parlons-en, c'était la première fois que je testais, hors un essai il y a quelques années pour un des films les plus pourris qu'il m'ait été donné de voir en salle (Les Fantômes du Titanic par James Cameron, un documentaire d'une heure payé plein tarif dont la connerie n'égalait que la mocheté). Je me dis : "la technologie a dû évoluer depuis, enfin, nous sommes au XXIe siècle que diable !" Résultat : non, ça me fait toujours aussi mal aux yeux, et ça m'a flanqué une migraine qui m'a duré jusqu'une heure après la séance. Il y a un deuxième gros problème à mon sens, au niveau de la luminosité : elles sont teintées, les lunettes ! Aucune compensation à l'écran n'a été prévue, et du coup, on voit un film plus sombre que ce qu'il n'est vraiment ! Dans les scènes d'extérieur, ce n'est pas franchement rédhibitoire, mais dès que la lumière baisse, je pense notamment à la scène de la table/clé/petite porte au début, on ne distingue qu'une bouillasse infâme – j'exagère à peine. Et pour quelle utilité finalement ? Tim Burton a dit lui-même dans une interview (peut-être était-il obligé) que la 3D n'est pas un gadget ni un effet de mode, qu'elle va s'imposer comme un nouveau standard, genre la couleur ou le parlant. J'en crois exactement l'inverse, et pour une bonne raison : Alice a sans doute épuisé toutes les (maigres) possibilités narratives et esthétiques de cette nouvelle technologie.
"Non, le trou du cul du géant ne contenait rien de spécial."
En effet, quel peut être le but de voir une image de cinéma en relief (et non en 3D, d'ailleurs, au passage) ? Premièrement, créer un effet de profondeur : OK, c'est utilisé deux ou trois fois par Burton, notamment lors d'une scène de voyage à dos de chien où le panoramique qui suit la course de l'animal provoque une belle impression de fuite et de profondeur ; mais la plupart du temps, ce qu'on voit en terme de "profondeur" est en fait la superposition de trois plans (genre : personnages en 1, décor en 2, décor lointain en 3), qui chacun sont plats et ne proposent aucune ligne de fuite. Deuxièmement, donner l'impression que des objets "sortent" de l'écran. En l'occurrence, c'est mieux réussi dans la pub Haribo qui passe avant la projection du film qu'en icelui, mais surtout ce n'est réellement intéressant qu'une seule fois, à la toute fin du film (nous y reviendrons), avant quoi il ne s'agit que d'un artifice certes un peu immersif. Bon, refermons cette parenthèse technique et parlons un peu du film.
Il paraît que Alice a été très critiqué à cause de son scénario (je n'en sais rien, je n'ai lu aucune des critiques, comme d'habitude du reste). Jugeons sur pièce : une jeune fille blonde de l'Angleterre victorienne est embarquée de force par sa môman à une réception qui sert en fait de prétexte à un riche petit trou du cul (roux, en plus) pour lui demander sa main. La jeune fille, qui s'appelle Alice, au fond, elle ne peut pas vraiment refuser parce que sa mère n'a plus un rond et que, dans l'aristocratie, ce n'est pas très pratique. Néanmoins, Alice semble rêveuse, elle détonne dans cet environnement très conventionnel, et elle fait preuve d'un esprit curieux et frondeur. Alors qu'elle prend le temps de la réflexion et qu'elle palabre avec sa future belle-mère dans les jolis jardins du château, elle avise un lapin blanc qui semble l'entraîner jusque dans un trou au pied d'un arbre, trou dans lequel, fatal destin, elle bascule. À la suite d'une chute en 3D très longue et très moche, elle atterrit enfin au "Pays des merveilles", dont les fantasques habitants – et elle avec – semblent douter qu'elle est bien la vraie Alice qui vint leur rendre visite lorsqu'elle était petite fille.
La question est : est-ce une très grosse tasse ou l'actrice est-elle vraiment très petite ?
Ainsi, vous l'aurez compris, Burton ne propose pas une éternelle adaptation trait pour trait du texte de Lewis Carroll, mais une sorte de "séquelle" qui verrait Alice retourner au pays des rêves pour des motifs différents, avec des péripéties et une conclusion différentes également. L'intérêt résidera donc dans le décalage entre l'esthétique et/ou la morale de base, et la revisitation d'un monde imaginaire par un personnage qui a grandi (et, fatalement, a tout oublié de son premier séjour). Là où l'on tique un peu (et je suis presque persuadé que les critiques de la presse ont insisté là-dessus), c'est que l'oeuvre qui sert de base à ce "retour" n'est pas le Alice de Lewis Carroll mais bel et bien celui de Disney (par ailleurs producteur du film...) ! Tout, dans l'aspect visuel, dans les allusions et le déroulé narratif, le confirme. Mais, ai-je envie de dire : est-ce si grave ? Pour l'avoir revu depuis, le film d'animation de Disney était très beau. Pas dérangeant outre mesure, selon moi, sauf peut-être dans la partie finale.
Déroulons d'abord le film comme il se doit, c'est-à-dire qu'après le début il y a le milieu : après donc une exposition assez chiante qui n'a pas réussi à me faire rentrer dans l'histoire, on bascule dans un monde chamarré visuellement très joli, il faut bien le dire – sauf en ce qui concerne le rendu en numérique des personnages. Dès lors que le chapelier fou, incarné par Johnny Depp, devient un personnage essentiel, les prises de vue réelles sont plus nombreuses et le film respire beaucoup mieux. On peut regretter, néanmoins, que Burton à certains moments-clé n'ait pas pris davantage son temps pour poser l'ambiance et la beauté de son univers : les plans se succèdent trop vite, même dans les scènes contemplatives, et cela devient particulièrement criant dans certains dialogues, il n'y a qu'à voir l'invraisemblable succession de champs/contrechamps qui fractionne la scène où Alice "discute" avec le gros monstre dans son "chenil". Plein d'idées très belles malgré tout, et comme toujours : Alice qui grandit et rétrécit un grand nombre de fois, ce n'est pas seulement un moyen de varier les échelles (ce qui est fait avec une grande fluidité), mais aussi un prétexte pour exprimer sa sensualité de jeune femme désirée/désirable en ce que ses robes (ses couches de vêtements devrais-je dire) deviennent trop grandes (menaçant de la dénuder) ou trop petites (moulant sa délicieuse silhouette). La pure mise en scène, on le sait, n'est pas le point fort de Tim Burton, et je suis le premier à dire parfois, en exagérant un peu, qu'il est plus un génial directeur technique qu'un vrai cinéaste. Il y a néanmoins, lors du passage dans le palais de la Reine de Coeur (jouée avec maestria par Helena Bonham-Carter qui est parvenue à ne pas m'énerver pour la première fois de ma vie), des scènes très réussies (j'ai notamment beaucoup aimé celle où les grenouilles sont suspectées d'avoir mangé une tarte de la reine). Le simple fait d'avoir posé une grosse tête sur un petit corps à la Reine est génial et visuellement ça fonctionne très bien (à l'image des costumes et maquillages de manière générale) ; plus encore l'idée des postiches portés par les membres de sa cour, qui finissent par tomber, comme premier signe d'un pouvoir royal artificiel et factice (cela rappelle curieusement la scène des marionnettes qui brûlent dans Charlie et la chocolaterie). Et puis, enfin, il y a le chapelier fou, et là excusez-moi, je vais à la ligne.
Il y a presque toujours, dans les films de Tim Burton, un personnage essentiel, central, qui est une représentation fictionnelle du cinéaste lui-même. L'attitude de ce personnage est toujours très importante pour comprendre ce que Burton nous dit du travail qu'il est en train de faire, et qu'il nous propose de voir, là, maintenant. Souvent, c'est Johnny Depp. Exemples en vrac : Edward dans Edward aux mains d'argent (artiste d'abord repoussant, puis adulé pour son originalité, enfin repoussé par mesquinerie), Jack dans L'Étrange Noël... (trublion inventif débordant d'idées), Willy Wonka dans Charlie... (un artiste rempli de névroses, aux fermes convictions, mais qui n'hésite pas à transformer son travail pour emporter l'adhésion), etc, etc. Ici, c'est le chapelier fou. Le chapelier fou, à nouveau, est un artiste : il fabrique des chapeaux. Des chapeaux farfelus et somptueux, parfois un peu biscornus, comme les films de Tim Burton. Comme Burton, il aspire à la liberté et à la folie pure mais, comme Burton, lorsqu'une institution (la Reine de Coeur/Disney) lui donne des moyens illimités pour réaliser ses chapeaux (films) les plus fous (Alice) avec un budget illimité, il est très heureux, accepte volontiers, se met follement à l'ouvrage, et en profite pour faire des farces à la commanditaire (faire des chapeaux qui ne lui vont pas/glisser des piques dans son film). Ce que Tim Burton nous dit, c'est : "Oui, je travestis mon travail pour satisfaire Disney, mais laissez-vous embarquer malgré tout." On veut bien, et on le fait. Mais la fin du film, pourtant très belle (cet affrontement entre jeu de carte et jeu d'échec, qui fait le lien entre Alice et sa suite De l'autre côté du miroir, waow !), laisse un goût étrange car elle fait affronter "bonne" et "mauvaise" reine selon une logique manichéenne fort peu "alicienne" aux motifs un peu stéréotypés : Alice, en armure de chevalier, combat un dragon. C'est très beau, mais un peu convenu dans l'idée. De même, la conclusion nous fait voir Alice refuser son mariage pour "faire quelque chose d'intéressant de sa vie". OK, oui, très bien, mais elle choisit quoi ? D'aller faire du commerce avec la Chine (là encore, le parallèle avec le "monde réel" et la logique d'un "marché à conquérir" pour Disney est frappant) ! Bof... Tout cela s'achève, néanmoins, sur la seule utilisation vraiment intéressante du relief, puisqu'un papillon – c'est en fait la chenille bleue de la "sagesse" devenue papillon, donc la réflexion devenue idée – "sort" de l'écran, ne demandant qu'à être attrapé par nous, spectateurs, comme une façon de dire : vous aussi, saisissez le papillon, faites quelque chose d'intéressant de votre vie. En premier lieu : aller aux toilettes et faire passer ma migraine.