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" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.

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Docteur Hawkins et mister Silver (L'Étrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde, 1886 ; L'Île au trésor, 1883 – Robert Louis Stevenson)

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♦♦

Technique ♦♦

Esthétique ♦♦

Emotion 

Intellect  

Reprenons le fil de notre série "Nico-est-un-gros-con-inculte" et attardons-nous sur ce nouvel épisode : "Nico découvre Robert Louis Stevenson". Un sacré cliffhanger en perspective.

Sevré de lectures, sans le moindre petit roman à me mettre sous la dent à l'exception d'un fort rigolo recueil de chroniques des années 1990 du chanteur Renaud nommé Renaud bille en tête, je glanai chez mes beaux-parents, grâce leur soit rendue par le seigneur, une solution à mon problème dominical, et quel ne fut pas mon effarement lorsque, et ma phrase un peu longue va finir, je découvris deux vieux Folio arborant comme auteur Stevenson, et comme titres, je vous le donne en mille, vous le saurez plus bas.

"Ce ne fut que justice que je lusse ces deux classiques", me dis-je après avoir fort rapidement clôturé ces lectures, "car, continué-je, ils eurent manqué à mes connaissances culturelles pourtant déjà exceptionnelles", après quoi je terminai de penser. Pour autant, ces deux romans ne m'ont pas fait le même effet, non mais alors pas du tout. Comme je suis très paresseux, j'ai commencé par le plus court (c'est en fait une nouvelle) et qui me tentait le plus : Docteur Jekyll et mister Hyde. Pensez donc ! L'un des ancêtres du roman fantastique (Stevenson a vécu en plein milieu du XIXe siècle), maintes fois imité par les artistes contemporains (on n'en compte plus les ersatz, de Fight Club à Professeur Foldingue), un jalon essentiel de la folle histoire de la fiction. Dans les faits, c'est le récit d'un personnage point-de-vue, le docteur Utterson, dans un Londres brumeux où le climat épouse curieusement les intrigues. Ledit docteur, qui est en fait notaire si je me souviens bien, s'inquiète du comportement d'un de ses amis docteur, le docteur Jekyll (voilà c'est lui le docteur), qui en plus semble s'acoquiner d'un curieux personnage hideux, de petite taille et très agressif, monsieur Hyde. Tout cela dure les trois-quarts de l'histoire. Le dernier quart, on lit une longue lettre d'explication du docteur qui raconte l'histoire de son point de vue, d'où, boum, on comprend mieux tout ce qui s'est passé de si bizarre avant. Je ne vais pas vous maintenir dans le suspense : le docteur Jekyll et mister Hyde ne sont qu'une seule et même personne. Jusque là, pas de surprise, je m'y attendais. Par contre, je ne soupçonnais pas que le récit fut construit ainsi, c'est à dire assez mal, puisque, si les descriptions d'un Londres embrumé sont assez jolies, l'attente interminable de l'enjeu de l'intrigue ne débouche sur rien. On sera, d'un versant à l'autre de la diégèse, dans de la pure narration, disons même dans une pure "relation" (dans le sens de : relater un événement). Je ne soupçonnai pas, non plus, que Dr Jekyll... fut de la science fiction (le non-mimétisme passe en effet par un lien scientifique, puisque la base de la transformation est une potion obtenue scientifiquement).

Comme je m'y attendais, la morale est extrêmement convenue : bourgeoise et chrétienne. Pour autant, il est très amusant de constater plusieurs choses : en unze, que le Dr Jekyll fabrique lui-même la potion, et que l'effet secondaire qui fait tout le sel du récit est le résultat d'une erreur de dosage (il me semble même, plus précisément, que cela vient de l'impureté d'un des ingrédients) ; en deuze, que les recherches de Jekyll (une vraie figure de savant fou mégalomane, quoique gentillet) visaient au départ littéralement à séparer l'âme du corps, donc un motif que l'on peut qualifier de religieux ou mystique ; en troize, que le bon docteur doucement s'habitue à la métamorphose en Jekyll, mais même progressivement y prend goût, puisqu'il ne peut plus se passer du sentiment d'impunité que lui procurent les actes méchants gratuits de Hyde (ce n'est pas clairement exprimé dans le texte, mais c'est tellement criant !). Cela écorne la morale diégétiquement énoncée (il ne faut pas chercher à contrarier l'oeuvre du bon Dieu, le trop audacieux docteur est puni de mort, son âme damnée pourrira en enfer, etc.), et heureusement que ce passage épistolaire final remplit un peu l'interstice entre les deux figures extrêmement manichéennes qui composent le roman. Au final, la même impression qu'après avoir lu Frankenstein de Mary Shelley : à la fois la certitude d'une oeuvre immense, essentielle et justement érigée en parangon, et malgré tout d'un plaisir de lecture discutable (chez Mary Shelley, c'est le romantisme exacerbé qui m'avait relativement gonflé). Ce sont les exemples-types, selon moi, des oeuvres qui survivent aux siècles moins pour le texte lui-même que parce qu'elles ont créé un motif emblématique : la scission de l'esprit dans un cas, la créature qui se retourne contre son créateur dans l'autre. Et encore, dans l'un et l'autre cas, les auteurs empruntent bien plus en amont, jusque dans la mythologie grecque par exemple (on pense à Hercule rendu fou par un dieu et qui tue femme et enfant pour mister Hyde ; à Prométhée, bien sûr, pour la créature de Frankenstein). Mais nous allons voir, bande de gaillards, que Stevenson avait plus d'un tour dans sa botte !

 

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Technique 

Esthétique 

Emotion 

Intellect  

Comme je suis très fatigué, je vais faire court sur L'Île au trésor : c'était le roman inévitable qui conclut une année de lectures rythmées par le ressac de l'aventure maritime. D'abord Terreur de Dan Simmons, il y a un an, splendide lecture, grande oeuvre à mon avis, nouveau parangon du récit fantastique ; Le Déchronologue ensuite, un très beau roman français de Stéphane Beauverger, qui déjà semblait me prédestiner à Stevenson. Et voilà, la boucle est bouclée. L'Île au trésor fut tout simplement un formidable moment de lecture : le jeune Jim Hawkins, fils de tenanciers d'auberge de la campagne anglaise, se trouve embarqué malgré lui dans une aventure excitante qui allait l'emmener jusque sur une île mystérieuse où un fameux pirate, le capitaine Flint, aurait abandonné un formidable trésor. Il fait notamment la connaissance du flibustier Long John Silver, revisite les aventures de célèbres coquins du milieu du XVIIIe siècle (l'intrigue se passe à peu près dans les années 1750 ou 1760), fera preuve de bravoure pour se tirer des traîtrises qui allaient fuser pendant la traversée et jusqu'au débarquement. Stevenson n'hésite pas une seconde à éclipser les passages sans enjeux, tord volontairement la temporalité pour adapter l'intrigue aux péripéties (les deux traversées de l'Atlantique par exemple, les plus longues plages de temps supposées, sont réduites à une poignée d'anecdotes).

L'Île au trésor se trouve reliée aux littératures non-mimétiques, et notamment à la fantasy, en ce qu'elle semble leur avoir transmis un grand nombre de principes narratifs, et même plus encore par le simple motif de la carte de l'île en début d'ouvrage. La carte de Stevenson, c'est peut-être le truc le plus génial du roman : une façon simple et efficace de désamorcer la tension des péripéties puisque l'on anticipe l'ensemble des dangers, que l'arrivée sur l'île devient évidente, et l'effet est encore renforcé par le mode narratif, puisque l'on a un récit à la première personne et au passé qui atteste, au minimum, que le personnage point-de-vue a survécu à ses aventures. Ainsi, on reste sur le mode du "suspense rassurant". La morale reste sauve et sage néanmoins : les méchants pirates sont punis par la mort, les gentils sont irréprochables de logique chrétienne, mais heureusement le personnage ambivalent de John Silver oscille sans cesse entre rédemption et trahison. Les dialogues, souvent brillants, sont utilisés dans ce sens : les pirates utilisent l'argot et mâchent leurs voyelles, tandis que les loyaux anglais soignent leur langage jusque dans les situations les plus périlleuses. Passionnant roman, qui me donnerait presque envie de lire plus de trucs de pirates, mais enfin non, n'exagérons pas.

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