" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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Technique ♦♦♦♦
Esthétique ♦♦♦♦
Emotion ♦♦♦♦
Intellect ♦♦♦♦
Il reposait benoîtement depuis plusieurs mois sur une étagère du placard, son épaisseur de livre de poche m'aguichant comme une paire de fesses aimée, avant que je ne me décide à m'en saisir. Lo-li-ta, il a bien raison, Nabokov, de consacrer le premier paragraphe de son livre à la sonorité de ce prénom, et je ne peux m'empêcher de reproduire ce sublime incipit :
"Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-lii-ta : le bout de la langue fait trois petits pas le long du palais pour taper, à trois, contre les dents. Lo. Lii. Ta."
Trophée flambant de ma série "Nico-est-décidément-un-gros-débile", Lolita allait couronner la conclusion de cette série sous la forme d'un épisode retentissant (que l'on appellera, bien sûr, "Nico-lit-enfin-du-Nabokov") qui restera dans les annales. Cette fois-ci néanmoins, l'oeuvre ne revêtait nullement le caractère insaisissable dans lequel me laisse habituellement végéter la littérature classique. En effet, j'avais vu maintes fois le film qu'en a tiré Stanley Kubrick, à une époque où le gros barbu était mon ultime (et seule) référence en matière d'art. Avec le recul et, à présent, la connaissance du roman, je crois qu'on peut par ailleurs conclure, si l'on me permet cet aparté, que le cher vieux Stan avait relativement foiré son adaptation.
Je n'avais donc jamais lu une traître ligne de Nabokov, et je ne peux résister à l'envie de hurler ce qui m'a, d'emblée, frappé en lisant Lolita : quel style, putain de merde ! Je ne sais comment l'exprimer plus directement, plus simplement : quel style ! Cette flamboyante manière d'exprimer chaque chose avec une tournure inattendue, mais néanmoins frappante de sens, cette attention portée à la sonorité (et il faut là saluer l'incroyable qualité de la traduction), cette "mémoire sensorielle" comme le disait une de mes collègues de bureau l'aut' jour, tout cela est un festival de beauté, une célébration de l'esthétique qui fera passer au second plan les abrutissantes implications morales de l'histoire.
Car Lolita, ne l'oublions pas, c'est choquant, ou du moins, pas plus qu'une histoire d'amour si l'on omet l'âge des protagonistes et la légalité géographiquement en vigueur. On lit en fait les "mémoires" d'un narrateur emprisonné, encouragé dans cette initiative par ses avocats et psychologues. On ne sait pas, au début, pourquoi il est en prison, ce qu'il a fait, et ce que sa vie a de si admirable. Dans les faits, cet étrange "Humbert Humbert" (patronyme dual utilisé comme pseudonyme et affirmé comme tel) raconte son enfance, puis sa passion pour les "nymphettes", ces fillettes dont la nubile lascivité éveillent en lui un torrent de désir, ensuite ce qu'il advint dès lors qu'il rencontre par hasard aux États-Unis la nymphette de sa vie : Lolita. Un avant-propos (fictif) nous a déjà prévenus que les noms de lieux et de personnages seront transformés, que les faits sont établis par le narrateur pervers et souffrent donc d'une totale subjectivité, que le mensonge et le déni remplissent potentiellement le texte. Raconté à la première personne, il apparaît néanmoins d'une profonde sincérité (c'est sans doute ce qui amènera une part du "scandale" que provoqua la parution du roman : cette frontière trop floue qui sépare le narrateur de l'auteur, dûe à une incroyable capacité d'empathie) et, surtout, la perversité des événements exposés (on peut vous révéler, sans rien vous apprendre, qu'il s'agira de pédophilie) s'efface devant la beauté de l'écriture.
On peut en effet, une fois dépassé l'outrage moral que représente la mise en scène d'un amour tout à la fois incestueux, lubrique et pédophile, trouver du sens à ce scénario simple qui prendra, pour l'essentiel, les atours du road-movie (Humbert et sa petite Lolita dévergondée passent le coeur du roman à sillonner l'Amérique) : Humbert, écrivain quadragénaire d'origine suisse, cultivé et nauséabond, élégant et flegmatique, peut représenter la vieille Europe venue déflorer l'impatiente, l'impétueuse Amérique, qui finit par s'émanciper. Pourquoi pas. Il y a aussi quelque chose qui tient du combat entre classicisme élitiste et modernité populaire, dans l'éducation concupiscente qu'entend prodiguer Humbert à sa concubine : plus d'une fois, Nabokov met l'accent sur l'impuissance des livres et des poèmes face aux revues glacées, au cinéma et aux sucreries. L'insouciance triomphante, la suprême désinvolture de la jeunesse américaine semble ne même plus s'appesantir des contraintes morales de la condition sexuelle. Pour l'Européen Humbert, l'Amérique est un voyage permanent composé de découvertes insignifiantes (le tourisme "carte postale est constamment moqué par le narrateur) et d'inquiétudes permanentes (celle de voir son "ménage" incestueux découvert, par là même son plaisir sexuel empêché) : les rares périodes de sédentarité seront rapidement expédiées (par exemple les deux ans de vie commune de Humbert avec la charmante Rita sont évoqués en quelques pages) tandis que l'angoisse du déplacement permanent est longuement décrite. Lolita est un jouet qui brûle entre ses mains. Surtout, c'est l'expression dans une langue qui n'est pas la sienne (aussi bien l'auteur que le narrateur : la langue originale de l'un est le russe, de l'autre le français !) qui rend compte le mieux de l'insécurité de Humbert, un personnage qui, littéralement, "n'a pas à être là" : son récit est une incursion du français dans l'anglais, son voyage criminel une incursion d'Européen en Amérique, son désir une incursion de quadragénaire dans une fillette pré-pubère. Du reste, pour mieux vivre cette insécurité, Humbert laisse échapper des éléments volontairement bridés de son être : pour l'essentiel, des phrases en français et des références culturelles classiques.
Ainsi les lectures possibles foisonnent dans ce somptueux roman. Pour ma part, j'en retiendrai principalement le plaisir incroyable de lecture, cet équilibre parfait entre l'expérience et la transmission qui réside dans ce style plein d'inventions et teinté à la fois d'élégance et d'une maîtrise classique. Conscient de traduire en histoire sulfureuse ce qui est pour lui une inspiration tentatrice, Nabokov affirme que le beau dépasse le bien, que l'esthétique survit avec fermeté à la morale. Lolita est une fillette et un livre, qui provoquent le désir.