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Technique ♦♦♦♦
Esthétique ♦♦♦♦
Emotion ♦♦♦♦
Intellect ♦♦♦♦
Je l'avais vu lors de sa sortie au cinéma il y a quatre ans, j'étais jeune à l'époque, je le revois hier soir pour sa diffusion télé sur RTL9 la parente pauvre. Une sorte de confirmation que Jarhead a été relativement boudé, par le public comme par la critique. Pour ma part, j'en garde l'impression d'un excellent film, parmi les meilleurs vus ces dernières années, oeuvre d'un cinéaste assez impressionnant pour sa jeune carrière : Sam Mendès s'est en effet fait connaître grâce à American Beauty, superbement réalisé mais faiblement écrit, et dernièrement Revolutionary Road, mochement titré Les Noces rebelles en français, dont il paraît que c'est très beau.
Jarhead, à mon sens, magnifie les qualités aperçues dans
American Beauty et gomme légèrement ses défauts. Disons pour commencer que Jake Gyllenhall (une filmo impressionnante : révélé dans
Donnie Darko, très bien aussi dans
Zodiac... !) est un jeune bidasse de pas 20 ans engagé dans les marines dans des circonstances obscures, en pleine guerre du Golfe. Abandonnant un papa ex-Vietnam, une maman battue, une soeur tarée et une sublime blondinette, il se prend au jeu de la formation et entre dans un bataillon de snipers, au côté de son partenaire Peter Sarsgaard (très bon !). Il n'a rien à foutre ici, ce jeune intello qui lit
L'Étranger de Camus et dispose visiblement d'une sensibilité plus développé que le premier jarhead venu (les jarhead, c'est les "têtes de bocal"... les abrutis de marines quoi), mais lorsqu'on l'envoie au casse-pipe en Irak pour participer à l'opération Tempête du Désert, de l'impatience se mêle à la trouille.
Ne vous leurrez pas mesdemoiselles, il est en train de lire un manga cochon.
Dès le départ, ce qui est frappant, c'est le soin accordé au montage et à la mise en scène. La déroulé narratif, qui commence par une petite rétro de la vie de Gyllenhall et se poursuit avec des scènes de formation, d'entraînement, de vie en communauté, est d'une très grande fluidité. Mendes utilise le son avec merveille pour structurer son récit, lier les scènes entre elles, au moyen d'une musique dans les cas les plus faciles, d'un effet sonore ou d'un bruitage fondu, parfois. Cette bonne tenue formelle se double d'une luminosité carrément surexposée qui fait baigner le film dans une sorte de flou permanent, à part pour quelques scènes d'intérieur. Lorsqu'on aborde la seconde partie, on comprend pourquoi : cette surexposition permet, dès lors que les soldats sont en Irak (ou plutôt au Koweït) de fondre le sable du désert et le ciel ocre en une seule masse blanc cassé, envahissante et indéterminée, boueuse et glaireuse. Esthétiquement, le film décolle, devient réellement splendide, et toujours aussi efficace dans son rythme et sa narration.
Au niveau du scénario, tout, mais vraiment tout le film, est découpé en petites saynettes, plus ou moins reliées entre elles par des indicateurs de temps et de nombre de soldats. C'est une faiblesse évidemment, mais on l'a vu, tout est si parfaitement enchaîné, et les ellipses sont si intelligemment comblées par de petits indices, que ça glisse comme du beurre. Par exemple, à l'enthousiasme forcené manifesté par les jarheads à leur débarquement au Moyen-Orient (la plupart sont persuadés qu'ils vont planter leur tente, tirer quelques irakiens et repartir aussitôt auréolés de gloire) succède une période de très longue attente, et de frustration due à l'inactivité. Même si le déroulé n'est pas linéaire, même si les petites scènes s'enchaînent sans qu'une vraie temporalisation soit donnée, on devine exactement à quel moment s'est effectué ce glissement, parce que les tenues des soldats ne sont plus aussi impeccables, les comportements ont légèrement "glissé", le cadre s'est relâchée, la blancheur de la lumière s'est un peu calmée, etc. Bref, le film est très minutieusement écrit.
Si si, ce sont deux soldats au Koweït.
La dernière partie du film se fera plus sombre, apocalyptique par moment, notamment à partir de la scène de la route brûlée au napalm. Également, elle confirme l'enjeu du film : on prend pleinement conscience de l'irresponsabilité d'ensemble de tous les acteurs de la guerre : les soldats sont des gamins mal dégrossis, obsédés par l'alcool et la masturbation, perturbés par l'inactivité ; mais leur instructeur, émanation tarantinesque du sergent Hartmann de Full Metal Jacket, est tout aussi irresponsable. Le film de Kubrick, parlons-en justement : il est évident que Jarhead est un film construit à partir de ses références – Full Metal Jacket incontestablement, mais aussi Apocalypse Now qui est cité, Voyage au boût de l'enfer également – et qui peine à exister sans elles. Pour une fois, ça ne m'a pas dérangé, car Mendes manipule ces références pour mieux les faire imploser, pour marquer le décalage existant entre Vietnam et guerre du Golfe, et ce souvent dans une volonté satirique. Copier c'est mal, mais si c'est juste pour densifier sa copie, ça passe. C'est ce que je tentai d'expliquer en ma prime jeunesse à mes voisins de tablée qui ne m'en comptaient guère.