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" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.

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De bonnes nouvelles (Des nouvelles du Tibbar – Thimotée Rey, Les Moutons électriques, 2010 ; À vos souhaits ! – Fabrice Colin, Bragelonne, 2000)

Rires et fantasy. Voilà une semaine de lecture qui emprunta le chemin de l'imaginaire et, conjointement, de l'humour. Par un hasard tout à fait fortuit, deux oeuvres de fantasy qui utilisent le rire comme ressort, même si plus frontalement dans le second que dans le premier. Par souci de vraisemblance chronologique, c'est d'ailleurs par le premier que l'on va commencer.

 

 

 

♦♦

Technique ♦♦♦♦

Esthétique

Emotion ♦♦♦

Intellect  ♦♦

 

 

 

Premier recueil de Thimotée Rey et publié chez les amis Moutons électriques, Des nouvelles du Tibbar révèle un auteur. Non, franchement. Pourtant, l'idée de départ a non seulement déjà été vue, mais elle constitue même le parangon de ce qui s'est fait de mieux en terme d'imaginaire ces dernières années, à savoir un univers non-mimétique de fiction qui se dévoile, facette après facette, au cours de nouvelles variées dans leurs sujets comme dans leurs procédés narratifs. Ce procédé a produit des oeuvres immenses depuis les années 2000, à commencer par les Écrits fantômes de David Mitchell ou Yama Loka Terminus de Léo Henry et Jacques Mucchielli, deux de mes ouvrages préférés je dois dire, ou encore Janua Vera de Jean-Philippe Jaworski. Thimotée reprend donc le modus operandi mais varie considérablement en choisissant un univers de fantasy foutraque qui évoque irrésistiblement Jeff VanderMeer et sa Cité des Saints et des fous, ou Terry Pratchett. Le Disque-monde, j'ai toujours eu du mal, je pense en fait que ça ne m'a pas fait suffisamment rire pour une question de défaut de repères culturels de ma part. Le Tibbar, par contre, j'y suis entré comme chez ma mère, comme dans une maison lointaine mais agréablement familière.

 

Soit donc un monde médiévalement peuplé de créatures étranges (elfes, nains, dragons, mais aussi tout un tas d'autres moins bien connues des services de recensement), un ensemble de terres côtières occidentalement bordées de mers perclues d'îles, comme nous le révèle la sempiternelle carte de début d'ouvrage. C'est une carte "tolkiennienne" et non pas "stevensonienne" dans le sens où elle sert de matériau de référence, et non pas de schéma narratif voué à désamorcer les dangers des péripéties (il y aurait décidément un article à écrire sur les cartes de fiction, dites donc). Ainsi, à chaque nouvelle, on traque les informations susceptibles de nous faire situer l'action sur la carte. Rey porte un soin attentif à ne pas dévoiler immédiatement la localisation géographique, à laisser poindre quelques indices diffus au moyen par exemple de l'illustration rigolote qui précède chaque nouvelle, de façon à ne pas révéler trop vite quels vont être le sujet, le ton et le genre du texte. Car, profitons-en pour le dire, il y a une variété de sujets, tons et genres qui procure en grande partie le plaisir de lecture de ce recueil. Chaque nouvelle est pour ainsi dire un pastiche : la première, par exemple, nous introduit humoristiquement dans l'univers par l'intermédiaire d'un trajet en bus potache, et laisse d'ailleurs l'impression que l'on va naviguer dans l'absurde pendant tout le volume (sauf que non, pas du tout) ; d'autres proposent des variations encore plus frappantes de genres établis (aux titres pastichant des oeuvres célèbres) : on retrouve ainsi de la fantasy pure dans "Mille et mille surgeons du foisonneur", de la piraterie stevensonnienne (encore lui !) dans Lacnae b'Asac, du conte philosophique très voltairien ou rabelaisien avec retournement de point de vue dans la courte et drôle "Dans l'antre du Sanguinaire", du western dans "Le Tronc, la Grume et le Fluent", etc et je ne détaillerai pas tout non plus, découvrez par vous-mêmes, merde.

 

Si une bonne humeur constante et les surgissement intempestifs de la gaudriole sous-tendent tout le recueil, il est néanmoins certain que la plupart des textes cherchent à jouer sur d'autres tableaux que celui du rire simple et bref, et y parviennent parfois remarquablement : je pense notamment à "Jeunes sirènes lascives pour matelots bourrus", qui est un petit bijou de réflexion sur le langage. Au niveau des idées, vous le devinez, Rey foisonne comme un jeune faon, ça fuse dans tous les sens et à toutes les échelles : au sein d'une phrase, d'un paragraphe, d'une nouvelle entière, la surprise, l'humour et la finesse sont constamment de rigueur. Pour une première publication, il faut en plus reconnaître à l'ensemble une excellente tenue stylistique. C'est qu'il a de l'écriture le Thimotée, oh bien sûr il souffre de relâchements par moments, et parfois peine à varier véritablement le style. Mais au fond, sur ce dernier point, j'ai le sentiment que cette rigidité fait partie intégrante du processus, et je m'explique.

 

Le néologisme est à la base de l'écriture de Thimotée Rey. S'appuyant sur des dénominateurs communs qui permettent une introduction plus aisée à l'univers inventé (je veux évoquer par là les personnages comme les elfes, les animaux comme les dragons, les principes comme la magie), il développe aussi un inventaire bigarré purement personnel qui se greffe au socle de base de la fantasy : ainsi les néologismes mais aussi les noms propres (de lieux, de personnages, d'artefacts), parodiques ou non, se trouvent-ils être à la base d'un exotisme onomastique qui caractérise le langage. Autrement dit, l'invention d'un monde est indissociable de la création d'un langage, fut-il basé sur les icebergs flottants d'une brassée de mots, éparpillés sur l'océan du français correct. Qui plus est, l'auteur résiste à un dévoilement intégral et rapide, comme pour sa cartographie, et ne nous révèle le sens des termes que patiemment, tout au long du recueil. L'innovation se double de quelques – timides – distorsions du processus narratif (moins hallucinantes que dans Yama Loka néanmoins), et parfois d'utilisations de la mise en page, surtout dans "Suivre à travers le bleu cet éclair puis cette ombre". C'est ainsi que l'on se surprend à souhaiter avoir d'autres nouvelles, d'autres mots, du Tibbar. Et vite.

 

 

 

 

Prolongement logique, À vos souhaits !, un des premiers ou le premier (je ne sais plus) roman de Fabrice Colin (réédité à l'occasion des dix ans de Bragelonne), tape beaucoup moins fort que le Tibbar, mais se révèle être un texte moins vain qu'au premier abord. Soit Newdon, ville-monde née de l'imbrication fictionnelle de Londres et de New-York, dans laquelle vivent réunis de la façon la plus naturelle des archétypes de la fantasy et du fantastique : elfes, nains, dragons (ça ne vous rappelle rien ?) mais aussi zombies et Prince des Ténèbres, brassés dans un joyeux bordel référentiel. C'est, déjà, du Fabrice Colin dans le texte : dialogues truculents et récit plein d'humour dans une écriture fluide et simpliste, altérée ça et là par des instants de curieuse poésie. Le personnage principal, John Moon, est un anti-humain car la Mort se refuse à lui, tandis que ses acolytes elfe et nain échouent également dans leur accomplissement d'eux-mêmes puisque le premier est réfractaire à la Magie, le second à la Nature. Le principe de l'antihéros est poussé à l'extrême, jusque dans les catastrophiques adjuvants. Comme d'habitude, ils vont se trouver mêlés à un complot dont les enjeux leur échappent complètement, et contrecarrent les visées machiavéliques du Diable en personne sans le vouloir. C'est déjà de la bonne ouvrage efficace de fantasy absurde, affaiblie de longs passages parfois totalement ratés, sauvés in-extremis par une bonne blague ou une péripétie.

 

Mais on a déjà subodoré une profondeur en coulisse, dans le maniement des archétypes et l'utilisation de la référence non comme un simple prétexte humoristique, mais encore comme véritable outil intertextuel. Ainsi, c'est presque sans surprise mais avec grande réussite que, vers les trois-quarts du roman, la potacherie se double d'un renversement diégétique borgésien, le créateur se permettant une incursion au sein de sa fiction. La fin prend une autre tournure, et se trouve ainsi confirmée la sensation qu'on découvre un auteur, non pas un parodiste occasionnel. La suite de sa carrière confirmera Colin comme un auteur jeunesse et SF de premier plan, et à titre personnel l'un de mes préférés.

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