" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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Technique ♦♦♦♦
Esthétique ♦♦♦♦
Emotion ♦♦♦♦
Intellect ♦♦♦♦
Le monde continue curieusement de tourner. Au boulot, mes collègues frisent la normalité. Mon chat me fait toujours autant chier entre 21h30 et 22h. Et pourtant... pourtant, l'autre soir, j'ai connu la révolution. Suis-je seul à tournoyer sur moi-même ? Suis-je en marge ? Le monde continue curieusement de tourner. L'autre, soir, j'ai pourtant vu Avatar.
Un passionné de cinéma de science-fiction qui n'aurait pas vu la saga Star Wars dans les années 1980 et qui serait incapable de vous en dire quoi que ce soit, ça ne ferait pas très sérieux. Un dingue de fantasy et de pellicule mouvante qui aurait fait l'impasse sur l'adaptation du Seigneur des Anneaux, on pourrait en rire. Eh bien, à l'orée de la décennie décisive de l'imaginaire (elle le sera, j'en suis persuadé), un chroniqueur attentif au non-mimétisme qui ferait l'impasse sur Avatar perdrait toute sa crédibilité. J'en avais conscience, évidemment, mais je le gardais pour moi. Aussi, quand un beau-frère attentionné me fait gentiment parvenir la chose en DVD, c'est avec toute la concentration requise, le chat sur un genou et un tupperware bourré de crème glacée dans l'autre, que je scanne le document cameronien avec l'impartialité critique qui me caractérise et que, secrètement, vous admirez.
C'est l'histoire d'un space marine handicapé qui se déplace en fauteuil roulant. Il atterrit sur une jolie planète et tous ses collègues marines se moquent de lui, quand bien même ils lisent tous du Nabokov en russe. Malgré son handicap, le space marine a été envoyé pour mener à bien la mission au départ dévolue à son frère décédé, lequel devait transférer son esprit dans un corps artificel – un "avatar" – pour entrer en contact avec une race extra-terrestre toute bleue, très grande et tribale. Pour une question de patrimoine génétique, le marine roulant est le seul à pouvoir incarner l'avatar de son frère, et comme ces clones coûtent la peau du cul, il n'était pas question de le jeter simplement à la poubelle et d'en fabriquer un autre. Aidé de quelques scientifiques (dont Sigourney Weaver), il reste néanmoins à la botte des militaires et doit prioritairement trouver le moyen de faire dégager les types tout bleus dont le village arboricole est sis sur un immense gisement d'une pierre hyper bankable.
Voilà pour le postulat de départ. La suite, c'est une sorte de calque de Danse avec les loups qui allégoriserait la guerre en Irak : les colons (du moins les militaires) sont très méchants parce qu'ils ne pensent qu'aux ressources minière exploitables, et pas une seconde à la peuplade investie d'une culture séculaire et vitale pour eux. Sous couvert de les "étudier", les humains ne cherchent en fait qu'à les faire dégager ou, encore plus drôle, les détruire. Comme il se doit, le space marine handicapé va être d'abord rejeté, puis intégré à la tribu (souvenez-vous toujours de Kevin Costner en regardant Avatar), rencontrer une meuf super bonne mais bleue, découvrir que la nature en fait c'est trop cool, passer dans le camp des rebelles en s'alliant de quelques adjuvants, et botter le cul aux méchants militaires à la fin. Si vous avez lu un peu de science-fiction dans votre vie, vous connaissez l'histoire par coeur.
Mais n'oublions pas que, au départ, Avatar doit être une révolution visuelle. Bon, déjà, je ne l'ai pas vu en 3D, mais je sais ce que c'est la 3D, ça fait mal aux yeux, et vous n'ignorez pas tout le mal que j'en pense. Si esthétiquement elle n'apporte strictement rien (navré pour Tim Burton), il faut néanmoins lui reconnaître quelques vertus que je n'avais pas relevées de prime abord : d'abord, pour des raisons techniques, elle provoque un léger allongement de la durée des plans (pour qu'on puisse voir l'effet sur une durée suffisante), une baisse sensible du nombre de gros plans (échelle où la 3D n'est pas exploitable) et une augmentation du nombre de plans d'ensemble (pour profiter à plein de l'effet de profondeur le plus souvent possible). Voilà qui n'est pas pour me déplaire. Ensuite, elle est censée favoriser la modélisation de décors grandioses et titanesque. Dans Avatar, il faut reconnaître que la planète inventée, et avec elle sa faune et sa flore, sont esthétiquement léchés. Néanmoins, tout cela manque globalement d'idées et ressemble beaucoup à la Terre – sous le prétexte, bien sûr, que c'est de "ici et maintenant" que l'on parle, effet parabole. Les animaux par exemple ne seront sempiternellement que des chimères et croisements de bêtes parfaitement connues, souvent des hybrides de mammifères et de reptiles. Les paysages, entièrement en numérique bien sûr, ne proposent rien de vraiment époustouflant, et au niveau de l'inventivité on est à des années-lumières de certains univers de "space opera fantasy" comme Star Wars ou Dune. Avatar est par ailleurs intensément "herbertien", la finesse en moins. On est dans de la SF américaine très sage, calibrée de près. C'est simple, il n'y a pas une scène, pas une situation, pas une péripétie que l'on ne devine à l'avance, ou que l'on ait déjà vue mille fois.
La réalisation est malheureusement à l'avenant. Hormis les quelques conséquences de la 3D mentionnées plus haut, on reste dans du très basique, le numérique ne permet toujours pas de générer une belle utilisation de la lumière, et il n'y a rien à signaler au niveau de la mise en scène. Si, allez, une idée sympathique et qui va nous amener plus loin : lors de sa découverte de la forêt, le space marine – sous sa forme d'avatar – tombe sur la charmante jeune fille qu'il encroupera quelque temps plus tard : lorsqu'il la suit à travers les bois, des lumières phosphorescentes s'allument sous leurs pas. Voilà une trouvaille qu'elle est mignonne. C'est une des rares, c'est peut-être ce qui la rend belle. Issue, à n'en pas douter, du jeu vidéo, voilà qui est encore plus intéressant : symbole de l'interactivité monde/personnage, cette lumière est l'élément parfaitement irréaliste de la diégèse qui trouve une justification par son incongruité même. Autrement, c'est poétique. Surtout, elle m'a fait prendre conscience de ce qui me taraudait depuis le début du film : nous sommes dans un jeu vidéo. Non pas que Avatar parle de ou utilise le ludique comme dans Existenz ou Avalon, non mais alors pas du tout (pour tout dire, nous sommes à des milliards de kilomètres de la qualité de ces deux films), simplement il ressemble esthétiquement à une cinématique de jeu vidéo. Moi qui suis en train de jouer à Starcraft 2 en ce moment (une chronique bientôt), je puis vous assurer qu'il y a une concomitance de ton, de couleurs, de formes, d'objets, de luminosité, voire même de scénario, absolument frappante. Et je suis à regret de le dire : je vous affirme que certaines cinématiques de Starcraft 2 sont bien plus réussies sur un plan purement cinématographique que certaines scènes d'Avatar.
Osez me dire que ça ne ressemble pas à un jeu vidéo.
À mon sens, Avatar, qui est loin d'être un navet, fait malheureusement partie de ces films qualifiés de révolutionnaires tout simplement car personne ne connaît rien à la science-fiction en France et dans le monde. Les initiés, eux, savent qu'il existe bien plus fin, beau et intéressant. Ce n'est pas le meilleur film de Cameron, ce n'est même pas son meilleur film de SF (Abyss lui ressemble un peu, mais Terminator 2 et même Aliens me semblent déjà meilleurs), et ce n'est tout simplement pas un film très réussi parce qu'il fonctionne mécaniquement sur un sentier trop bien balisé. Je ne vois aucune révolution là-dedans : tous les éléments de ce film sont extrêmement redondants par rapport à quantité d'autres oeuvres de fiction, et si le profil est plutôt celui d'un classique hollywoodien, il n'en a ni l'élégance ni les fulgurances nécessaires pour provoquer l'érection en référence. Avatar a sans doute coûté très cher, mobilisé des techniciens de pointe et eu le mérite de proposer une SF classique au très grand public, il est néanmoins un petit film, pas raté mais convenu.