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" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.

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Et maintenant, bien en rangs ! (Battle Royale – Kinji Fukasaku, 2000)

Technique ♦♦

Esthétique

Emotion ♦♦

Intellect  ♦♦

Revoir adulte un film qui vous a marqué ado et dessine dans votre psyché un contour flou fait partie des bons trucs de l'existence. Surtout quand le film en question est d'aussi bonne facture que Battle Royale, dont la qualité m'a pris au dépourvu. Je gardais en souvenir un métrage bien barré mais un peu foutraque. Langue de vipère suis-je, le film de Fukasaku est excellent, et fait même partie des meilleurs films de SF post-années 2000 qu'il m'ait été donné de voir, grand Dieu !

 

Japon, futur proche du XXIe siècle, comme dans le meilleur de la speculative fiction. Les lycéens ne sont plus ce qu'ils étaient : désobéissants, frondeurs et arrogants, ils ne respectent plus l'autorité professorale, au grand dam de l'élite politique qui décide de mettre en place une nouvelle loi "BR", aka Battle Royale, une sorte de programme de réinsertion aux caractéristiques assez particulières... Kitano (le personnage a le même patronyme que l'acteur, au demeurant excellent, encore meilleur que dans ses propres films), un ancien prof malmené par sa classe de seconde, dirige de main de maître l'opération qui consistera à faire subir à ladite classe le Battle Royale de cette année. Mais enfin, Battle Royale, qu'est-ce ? Fort simple : largués sur une île abandonnée de dix kilomètres de large, les étudiants reçoivent chacun un sac de survie et une arme variable selon les individus, et ont pour seul objectif d'être le dernier survivant sur l'île au bout de trois jours révolus. Tous les moyens sont bons pour remporter la partie, hormis la fuite, puisque les lycéens sont localisés grâce à des colliers-mouchards qui ne les quittent jamais et peuvent exploser à tout manquement aux règles. Lâchez les fauves et regardez comment ils se comportent, tel est l'intérêt du film.



Et là, encore, tout va bien.



Adapté d'un roman de Koshun Takami (1999, traduit en France chez Calmann-Levy), Battle Royale évoque immédiatement un autre roman, le splendide Marche ou Crève de Stephen King (1979), à ceci près que dans ce dernier les jeunes étaient volontaires pour le massacre. Cependant, les préoccupations sont les mêmes : sur le mode de la "fiction-laboratoire" chère à la speculative fiction, on met un groupe dans une situation inédite donnée et on constate le comportement des individus au sein du groupe. Évidemment, des groupuscules se forment adoptant chacun une attitude différente : entraide, survie solitaire, agressivité, confiance en soi, etc. Tout ceci est bien sûr le reflet d'une réalité, une radiographie sociale, qui fait état des disparités entre les personnalités et les réactions des adolescents (car somme toute, Battle Royale est un teen-movie) mais aussi de leur rancoeur commune, naïve et compulsive envers les adultes dans leur ensemble. Dans Battle Royale, les adultes ne sont personnifiés que par la figure de Kitano, professeur, chef de famille, directeur, et par l'armée, masse grouillante, informe et sans aspérités (et dont le mutisme tranche avec le comportement excentrique, enjoué et volubile de Kitano).

 

L'exposition est un modèle de mise en scène, avec ce voyage en bus qui établit en quelques plans les forces en présence, puis la longue et hallucinante scène de "classe" avec ces lycéens enfermés dans un entrepôt qui prennent conscience, attérés, de ce qui les attend. L'échelle de plans valse et valdingue, l'ambiance est hallucinante et l'utilisation d'un écran de télé très maline (quoi de mieux qu'un programme vidéo hyper racoleur pour faire passer un message à ces gosses ?). Une fois la chasse à l'homme commencée, l'atmosphère ne cherche plus à être oppressante ou inquiétante. On n'est plus dans l'angoisse mais dans la résolution des conflits, dont on comprend bien vite qu'elle mène inéluctablement là où les adultes l'ont décidé. Ainsi, il n'y a aucun temps mort entre les scènes de massacres qui s'enchaînent le plus simplement du monde, en cut, sans céder à la facilité du fondu enchaîné. Pour renforcer encore l'effet d'accumulation, des cartons écrits apparaissent après chaque affrontement pour que le spectateur puisse décompter les morts ! Tout cela est évidemment très macabre, joue à fond sur des clichés de la fiction japonaise et du teen-movie, comme la sensualité/dangerosité de la lycéenne, l'astuce du nolife, l'assurance du beau gosse, etc. Néanmoins, ce trait forcé est grandement affiné par des passages extrêmement poétiques, dans lesquels on navigue en flou entre la réalité et le souvenir sans qu'aucun grain d'image ni fondu ne nous donne d'indices (il suffit de voir la très burlesque scène de "fin du jeu" qui voit Kitano se "réveiller" – je code pour ceux qui connaissent – pour aller répondre au téléphone). L'aspect accidentel et poétique du film le fait d'ailleurs s'élever au-dessus de ses semblables pour l'ériger en parangon.



Au premier plan, la figure de l'autorité; derrière et en flou, la masse informe de son corps. Au fond, surplombant, la solution : "BR". Comme quoi, un seul plan, ça résume une chronique.
 

 

Il serait beaucoup trop facile de résumer Battle Royale à une "critique sociale" visant à allumer l'autoritarisme du corps enseignant et des parents, point de vue éculé qui se base sur l'idée – plus ou moins avérée – d'un Japon fortement hiérarchisé dans ses rapports sociaux. Non, vraiment, je pense que Battle Royale traite surtout de l'échec de la révolte adolescente. Globalement, tous les comportements mènent à la mort, c'est-à-dire à l'échec, quelle que soit la posture adoptée, l'arme utilisée ou l'astuce déployée, sauf un. On manque de croire à un moment donné, avec les trois nolife, que l'issue se situe dans l'intelligence et l'audace, mais non, même pas, elle est dans l'innocence et la naïveté totales du couple de personnages principaux dont je vous laisse découvrir le sort. Un film comme The Faculty, que j'aime par ailleurs beaucoup, propose un discours nettement moins nuancé, puisque l'ennemi est immédiatement identifié comme étant l'adulte, celui qui habituellement est responsable, tandis que dans Battle Royale, passé le sentiment de révolte de l'exposition, l'ennemi devient subitement "l'autre", quel qu'il soit, épidermiquement repéré comme l'individu dangereux qui veut s'accaparer mon espace personnel, ma vie. Petit ami, meilleur ami, peu importe : ces attributions précaires ne reposent que sur une situation sociale basique qui vole en éclat dès lors que l'environnement est modifié. Le personnage "bon" dans Battle Royale, est probablement Shûya, mais celui qui incarne la raison, ne nous y trompons pas : c'est Kitano, l'adulte, l'ennemi, et son comportement insaisissable, génialement joué par son homonyme.  
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