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" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.

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Foutoir (Tancrède – Ugo Bellagamba ; Lettres intimes – Anne-Marie Springer ; Hara-Kiri : les Belles images ; Les Fils de l'air – Johann Heliot)

De retour de vacances, mais farouchement décidé à remplumer Le Massacre, amputé (il adore ça) de tout un mois d'août frelaté, je vous propose un pot pourri de ce que furent mes quelques lectures de l'été, dont je me contenterai de dire quelques mots car l'instant si précieux de leur achèvement, la fenêtre vermeille de l'impression, se sont refermés depuis lors.


 

Technique ♦♦

Esthétique

Emotion ♦♦

Intellect  ♦♦

Tancrède de Ugo Bellagamba fut mon illumination littéraire de repos, et ajoutez à cela que je l'ai achevé en Norvège en face d'un lac à truites par une vingtaine de degrés printaniers pour saisir le bonheur qu'il représente en mes souvenirs. Pourtant, Tancrède commence comme un roman historique, comme un "manuscrit trouvé" et comme un récit de Croisade. Habituellement, il n'y a vraiment rien de tel pour m'emmerder que chacune de ces caractéristiques prises indépendamment, alors avec les trois, je vous dis pas. Et pourtant, happé dès le début je fus. Nous suivons les tribulations de Tancrède (quelle surprise !), tout jeune Croisé de la fin des années mil, parti délivrer le tombeau du Christ à Jérusalem suite à l'appel du pape Urbain je-ne-sais-plus-combien qui commandita la première Croisade. Si la plupart de ses camarades de route, chevaliers, comtes ou serviteurs, semblent avoir des intérêts fort pragmatiques et disparates à l'accomplissement de leur quête, Tancrède ne doit son voyage qu'à sa foi, profonde et bien entendu naïve, qui lui fait ignorer l'importance économique et stratégique d'une telle entreprise pour l'église catholique qui règne en maîtresse de l'Europe de l'Ouest. Le récit est conté à la première personne, brodé de son propre aveu par Bellagamba qui s'est employé à "boucher les trous" du manuscrit qu'il aurait "trouvé" dans des archives et qui furent le journal de Tancrède, retranscrit dans un premier temps par son scribe, puis par lui-même.
Les mots me manquent pour ressasser tout ce que j'ai pu penser de Tancrède car je ne suis plus dans "l'impression", seulement dans le souvenir. Toujours est-il qu'outre un récit bien ficelé assorti d'un propos d'une rare finesse (car les pérégrinations de Tancrède le mèneront fort loin, dans des lieux et des temps retranchés qui influenceront grandement ses opinions et sa foi), Tancrède est foutrement bien écrit, et c'est ce qui me surprit le plus. L'intelligence de Bellagamba fut de ne pas se cacher derrière son personnage et d'affirmer sa présence par l'emploi de termes ou expressions modernes, fonctionnant en antinomie avec des mots par contre révolus et à la sonorité forte : ainsi de "l'ost" qui revient très souvent, mot d'impact, qui tranche nettement avec l'emploi récurrent de "psychologie" qui est tout à fait anachronique dans la bouche d'un personnage du XIe siècle. Cette affirmation d'un double auteur, elle sert le propos de l'uchronie – car c'en est une. N'étant pas un spécialiste de l'histoire des Croisades, je ne sais pas où se trouve précisément le décalage avec l'histoire officielle (mais peut-être Ugo pourra-t-il nous le préciser ici ?), mais il s'agit sans doute et simplement du personnage principal, pion excédentaire introduit dans notre passé pour en changer considérablement le cours.
Alors que dans beaucoup d'uchronies l'essentiel est dit dès lors que "l'histoire c'est ce que nous en faisons", que "tout tient à un détail", c'est ici un éventail de la foi ou plutôt de ses luttes qui est déployé, dont il découle deux évidences : ces luttes façonnèrent la géopolitique du monde, et elles dissimulèrent des enjeux économiques et diplomatiques qui dépassaient largement le cadre de la croyance. Somme toute, la même chose est encore visible de nos jours et n'est sans doute pas prête de changer. Quoi qu'il en soit, si vous ajoutez à la qualité de ce roman le fait que Bellagamba y a mis une âme vraiment particulière et personnelle, en attestent ses explications sur ses sources d'inspiration en fin de volume, et vous comprendrez pourquoi Tancrède tourne avec acharnement entre ma douce et quelques amis qui sont prêts à en venir aux mains pour avoir le privilège de le lire en premie sitôt qu'ils en ont tourné quelques pages.






Dans un registre proche, mais de façon totalement fortuite, j'ai hérité d'un petit bouquin reproduisant des lettres intimes de personnages célèbres. Un travail documentaire et iconographique – puisque les missives sont en parties photographiées – plutôt bien foutu, et des textes rendus parfois grandioses et touchants par le poids historique de leurs auteurs. Ainsi, ce petit message de Marie-Antoinette emprisonnée, subtilement enroulé autour du goulot d'une carafe pour transmettre ses craintes, alors qu'elle allait être exécutée quelques jours plus tard, revêt-il une chape de tragique. D'autres lettres sont simplement émouvantes, comme la naïve rupture de Verlaine avec son jouvenceau Rimbaud, ou plus encore les petites anecdotes qui composent celle de Saint-Exupery, avec son écriture écartelée, à sa compagne. Plus étonnant encore, Edith Piaf qui tombe d'extase pour son amant comme une collégienne en chaleur ! Bref, ça se lit sans déplaisir et l'initiative est sympathique.



Hara-Kiri, je connaissais fort mal avant de dévorer ce volume. Revue iconoclaste des années 60 qui rassembla les plus foutraques gratteurs de poil de l'après-guerre, elle vit défiler en ses pages des dessinateurs aussi talentueux que Reiser ou Gébé, rassemblés par les agitateurs publics qu'étaient Cavanna et le professeur Choron. Conspuée, traînée dans la boue, ce qu'elle adorait, cette revue se faisait un devoir de ne proposer que l'humour le plus cru, le plus immédiat, avec du cul, du violent, de la chair, bref de l'impact. Le propos n'y était pas fin et ne cherchait pas à l'être, il trouvait dans la débilité une forme exutoire du rire, un rire franc à défaut d'être réfléchi et référencé. En cela, Hara-Kiri a ouvert une brèche prolifique de l'humour français, qui est celle que je préfère : c'est la brèche, d'abord, du Petit rapporteur de Jacques Martin sans doute, de façon plus directe encore celle de Fluide Glacial, puis des Nuls et des Robins des Bois, malgré leur penchant final pour la commercialisation du lourdingue. Le présent ouvrage, en tout cas, apprend plein de choses grâce à sa préface claire et nette, aux petits encarts signés Cavanna en personne (qui désavoua la revue sur la fin : il faut croire que l'humour harakiriesque finit inmanquablement par tourner un peu en rond), et amuse, grâce au florilège de photos détournées ou montées et de fausses pubs qui font dégueuler le volume. C'est cru, mais c'est bon, mangez-en.



Technique

Esthétique

Emotion

Intellect 

Finissons par ce petit roman jeunesse que j'ai eu le bonheur d'acquérir gratis (grâce soit rendue à Thierry Hornet, vénéré patron du Cafard Cosmique, Sir, yes, Sir). Vous savez peut-être quelles difficultés j'éprouve à aborder de la littérature estampillée "pour les djeuns". Pourtant, les canons du genre (Kipling, Caroll, Dahl, Barrie, etc.) font partie de mes lectures préférées ; sans doute trouvé-je dans leur vieillesse une forme d'atemporalité. Avec la production actuelle, j'ai beaucoup plus de mal. Un sentiment, sans doute, que des auteurs, souvent de SF ou de fantasy, se rendent compte un beau jour que leur talent n'est pas reconnu à sa juste valeur et qu'un simple glissement de catégorie verrait leurs retombées financières multipliées par dix, il faut bien nourrir la famille ma bonne dame. J'ai envie de dire : soit. Mais ce que je ne comprends pas alors, c'est l'engouement systématique de certains spécialistes pour des romans qui ne sont guère que des versions édulcorées, aspetisées et plastifiées de ce que ces auteurs pourraient faire en mieux dans le cadre de la littérature, point barre. Le meilleur exemple qui me vienne à l'esprit est celui de Neil Gaiman, dont les Coraline et Nobody Owens presque sanctifiés m'ont paru bien fades par rapport à son talent notamment de nouvelliste. Il y a dans cette adulation systématique de la littérature jeunesse à mon sens une volonté d'infantiliser à tout prix le lecteur, alors que, et je ne me lasserai jamais de le dire, de très grandes oeuvres de SF ou de fantasy sont parfaitement lisibles et à tout âge ; il va de soi que certaines autres s'adressent à des lecteurs plus habitués, mais ce quel que soit leur âge, je dis simplement : habitués ! Bref, on ne m'enlèvera pas de l'idée que les romans jeunesse sont un segment de marché et que si beaucoup d'entre eux sont suffisamment bien ficelés pour procurer un grand plaisir de lecture (je pense à Stroud par exemple, à Rowling bien sûr, à Colin parfois), ils demeurent peu intéressants d'un point de vue "artistiqueuh".
Par ailleurs, figurez-vous que Louis XVI et sa petite famille n'ont pas été retrouvés à Varennes. Non, ils se sont enfuis de Versailles assiégé par la faveur d'un ballon inventé par Jacques Charles, un concurrent des frères Montgolfier, puis ont réussi à embarquer à bord d'un bateau en partance pour les Etats-Unis tout juste unis, où ils font affaire avec Benjamin Franklin, rien que ça, pour fonder une compagnie d'aérostats qui va devenir le moyen de transport révolutionnaire du monde moderne. Il s'en passe des trucs, en uchronie, des fois... L'histoire est racontée par le biais de Charlotte, fille aînée de Louis Bourbon et Marie-Antoinette. Les deux premiers tiers du livre, disons-le tout net, sont assez chiants, et cela essentiellement du aux écueils dont j'ai parlé ci-dessus : écriture plate, aseptisation des péripéties, et surtout une vraisemblance vraiment très limite, alors même qu'il s'agit du fil tendu duquel l'uchronie ne doit jamais tomber. Rappelons, au fait, pour les profanes, ce qu'est une uchronie : décalage temporel qui fait dévier l'histoire officielle, l'uchronie propose un "et si..." par la modification parfois d'un détail, qui change le monde. Le canevas-type c'est : "Et si les nazis avaient remporté la Seconde Guerre Mondiale", et ça donne Le Maître du Haut-Chateau de Philip K. Dick, très grand roman. Ici donc, Bourbon père, femme et enfants, doivent se reconstruire en Amérique après avoir été chassés par les méchants révolutionnaires, et on ne les guillotine même pas, c'est dire si ce n'est pas assez gore. Surtout, il paraît invraisemblable qu'ils croisent autant de personnes célèbres, ou voués à l'être : Franklin, Surcouf, Georges Washington, Napoléon, c'est bon, n'en jetez plus. L'intérêt, on le comprend bien vite, est de faire réviser l'histoire aux gosses avec l'aspect ludique de l'uchronie. Du coup, ben, l'histoire n'est pas intéressante. Et c'est écrit sans folie. D'un coup, à la fin, Johann Heliot – écrivain fort sympathique par ailleurs – semble se lâcher, éclate les points de vue, termine par une focalisation surprenante et originale, et parvient enfin à nous intéresser. Trop tard, dommage. Bientôt, il faudra que je pense à vous parler de l'effet pervers des jeux vidéos sur vos enfants.

 

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