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Technique ♦♦♦♦
Esthétique ♦♦♦♦
Emotion ♦♦♦♦
Intellect ♦♦♦♦
C'est cette fois-ci le service public qui nous a offert le privilège de nous replonger, c'est le cas de le dire, dans un des films de SF parmi les plus aqueux des années 1980. On aura beau dire, c'est vrai que Michel Drucker persiste à lécher les couilles du pouvoir sur son beau canapé rouge, entre Plus Belle la Vie et le meilleur de la filmographie de James Cameron, on est quand même gâtés.
Atlantique Ouest, au large de Cuba. Un sous-marin nucléaire américain est descendu par le fond sans que l'on sache pourquoi, et comment, et de quelle façon, ce qui fait beaucoup de questions. En plus, une tempête affreuse due à l'ouragan "Fred" (ça m'a immédiatement évoqué Mercury, allez savoir pourquoi) menace de s'abattre sur le périmètre, ce qui nécessite une intervention rapide que la CIA n'aura pas le temps de déployer. Mais ce qui tombe bien, c'est que traînent justement dans les parages des ingénieurs qui bossent sur une plate-forme pétrolière submersible, une nouveauté technologique due à la délicieuse Mary Elizabeth Mastrantonio, oui oui la nana de
Scarface. Tout se goupille alors : quelques spécialistes de la CIA descendent avec elle jusqu'à la station, sise beaucoup de mètres sous la surface, à partir de laquelle ils pourront partir en mission de reconnaissance. Les ingénieurs pétroliers présents sur place acceptent de collaborer moyennant une petite prime de trois fois leur salaire, et comme ce sont des prolos, ils acceptent. C'est le moment de dire "s'ils avaient su", car une mystérieuse présence hante les abysses qui va compliquer quelque peu leur tâche, sans compter que le commando CIA n'est pas très sympa, notamment le chef dont on sait qu'il est très méchant car il a une moustache. Ajoutez à cela que Ed Harris, le "boss" de la station, est l'ex-mari de Mastrantino mais que en fait ils s'aiment encore en vrai, et c'est un beau bordel.
Ou la découverte du miroir high-tech.
Cameron parvient à faire avec Abyss une oeuvre de jonction, à l'intérieur du métrage mais aussi entre plusieurs films antérieurs ou postérieurs. L'influence principale, c'est Alien (Ridley Scott, 1979), qui est pris pour ainsi dire à rebrousse-poil : cette fois-ci, ce n'est plus dans l'espace qu'on ne vous entend pas crier, mais dans la flotte. De même, l'extra-terrestre n'est pas très méchant, solitaire et bestial mais très gentil, communautaire et pacifique (ah oui, au fait, le mystérieux truc c'était des axtra-terrestres tapis dans les fonds marins... bon je ne dévoile pas vraiment quoi que ce soit, on les découvre assez vite). Le film lui-même est découpé en trois parties assez rigoureusement symétriques et relevant chacune d'un genre particulier : dans chaque partie, on trouve d'abord une découverte des enjeux, puis une tension centrale principale, et enfin une "relâche" qui fait la jonction avec la partie suivante. La première partie relève du film catastrophe (il faut résister à l'ouragan par tous les moyens techniques disponibles), la seconde du thriller (les méchants de la CIA prennent le contrôle de la station alors que toute communication avec l'extérieur est coupée ; ils en profitent pour armer une tête nucléaire, persuadés que la présence mystérieuse c'est des Russes), la troisième de la SF (le désamorçage de la bombe donne lieu à la rencontre entre le personnage principal et les "autres"). Maintenant que les choses sont tablées, vous saurez ce que je veux dire quand je parle de première ou de troisième partie. Si je parle de quatrième ou de douzième partie, vous aurez compris que je suis en train de déconner.
La première partie, donc, est immédiatement captivante. Cameron, vous le savez si vous avez déjà vu quelques-unes de ses oeuvres – disons par exemple les deux premiers
Terminator, est d'une école de l'efficacité dans la mise en place de l'action, complétée néanmoins d'une certaine poésie. L'alternance violence/délicatesse est pour ainsi dire sa marque de fabrique, et
Abyss est peut-être son film le plus emblématique. Ici, concrètement, Cameron parvient à nous donner une "conscience" de l'océan qui nous entoure qui est assez saisissante. D'abord, les scènes en extérieur sont très rares, et systématiquement chaotiques (tempête, vagues...). Bien vite, on est plongé dans la station submersible pour ne quasiment plus en sortir. De manière très intelligente, le cadre donne conscience de la précarité de la situation (il s'agit d'hommes et de femmes enfermés dans des conserves oxygénées à une grande profondeur !) en étant jamais tout-à-fait stable ni fixe. Lors des passages narratifs, le champ est déplacé par un léger "roulis" continuel, pendant les passages nerveux la caméra poursuit brutalement les déplacements des passagers, et si vous ajoutez à ça une lumière – très belle – toute de pénombres bleutées, vous obtenez un sentiment de claustrophobie merveilleux. Au niveau de la mise en scène, il n'y a rien de spectaculaire, et certains dialogues sont un peu mornes. De toute façon, la deuxième partie mettra (à peu près) fin au bla-bla et nous installera dans une tension constante : de brusques dérapés succèdent à de lents passages suspendus, pour une fois en caméra fixe pour asseoir la pesanteur du moment – et tout un shéma d'espionnage très malin se met en place (c'est que dans un espace aussi confiné, il est vite fait de s'énerver contre son voisin puis de surveiller étroitement ce qu'il fomente). Surtout, Cameron prend son temps, et le montage final est agréable par sa structure étalée, ce qu'on ne voit quasiment plus dans un film à spectacle de nos jours (même à spectacle intelligent). Au niveau du décor, on est fantastiquement immergé : cet entrelacs improbable de coursives, de tuyauterie et de sas qui menacent sans cesse de se fermer ou de laisser entrer des voies d'eau est merveilleusement reconstitué, semblable à un "organisme", et le terme n'est pas anodin.
Ah oui au fait ce film est interdit aux claustrophobes.
En effet, Cameron a pensé à ramener sa caisse à symboles, et Abyss est la narration d'un accouchement. Les signes en sont très nombreux. Il y a d'abord ce couple principal (Harris - Mastrantino), "stérile", qui a "échoué" dans la conception d'un enfant, et à bien des égards dans la conception même de la station, puisqu'il est dit dans un dialogue au début qu'elle ne leur appartient pas (ce sont les financeurs qui la détiennent). Qui plus est, cette station ressemble réellement à un foetus : nous l'avons vu, le décor laisse suinter des éléments très organiques, de même que les coursives semblent être des veines, susceptibles de "saigner" (les voies d'eau, en d'autres termes de l'oxyègne qui s'échappe) ; mais de plus, elle est reliée à un bâtiment en surface, par un câble qui est nommé dans le film, je n'invente rien, "cordon ombilical". Également, le liquide de respiration oxygénée qu'utilise Harris à la fin pour plonger très profond est suffisamment édifiant, plusieurs fois comparé à du liquide amniotique. Il n'y a plus qu'à allégoriser l'analogie très classique qui veut que mer = mère, et voilà un système symbolique rodé. Il est après tout évident que Cameron a écrit son film dans ce sens, les nombreuses plongées sous-marines étant autant de pénétrations/expulsions dans la "matrice". D'ailleurs, le but final de tous les protagonistes est de s'extirper de la station/foetus, pour parvenir à la surface, autrement dit de permettre "l'accouchement", dont les contractions sont symbolisées par l'ouragan qui démonte les flots. Sauf que, évidemment, il faudra une petite étincelle supplémentaire pour accomplir cet acte héroïque, mais nous y reviendrons.
Non seulement Cameron a donc rondement mené son scénario et sa seconde lecture, mais il se paye le luxe d'une lecture "tierce" puisqu'une intrigue politique, notamment prégnante dans la seconde partie, humecte le tout : en effet, dans la grande tradition de la
speculative fiction dont je suis persuadé qu'il était un adepte à l'époque, nous avons affaire à une SF qui se passe "ici et maintenant", en phase avec le monde actuel. On le voit sur un écran de TV, Gorbatchev est au pouvoir en Russie, on nage dans une ambiance de guerre froide qui deviendra vite anachronique par rapport au monde réel puisque l'éclatement du bloc soviétique suivra immédiatement la sortie du film (paru en 1989). En bref, la CIA c'est les méchants, et même c'est la guerre et le conflit dans son ensemble (y compris le conflit individuel et marital comme pour le couple Harris - Mastrantino) qui sont à bannir. L'accouchement que nous avons relevé plus haut, c'est le fantasme d'un monde meilleur, d'une génération spontanée de petits humains non belliqueux, aidés en cela, bien sûr, par les extra-terrestres très pacifiques qui se manifestent à la toute fin.
Pendant le tournage, Ed Harris était un vrai gamin, toujours à voler dans tous les trucs mauves.
Les dits extra-terrestres (ou infra-mérestres, c'est comme on veut), sont à la fois une belle réussite du film et son défaut le plus retors. Cette race étrange parvient à contrôler l'eau au niveau moléculaire. Ils prennent la forme de sortes de méduses croisées avec des papillons (ce sont en fait leurs moyens de transport, eux-mêmes ont toutes les caractéristiques physiques du "gentil alien"), et il est plusieurs fait référence de leur nature mécanique et organique à la fois, ce qui les place d'emblée dans le courant du "transhumanisme" qui postule que le devenir de l'homme est de se fondre avec la machine. L'accouchement qu'ils permettent, c'est le passage d'un état à un autre, une transformation qui mène en une harmonie de la nature et de la culture – il est à ce titre amusant de remarquer que quand on les voit à la fin, il semble bien qu'ils aient une sorte de hiérarchisation entre eux du fait des différences de couleurs et d'attitudes. Dans une assez jolie scène, ils parviennent à créer une excroissance aqueuse en forme de long serpent qui vient observer les humains dans la station : c'est le contact définitif ; d'ailleurs, Cameron ose une vue subjective de cet "outil" pourtant inanimé, puisque contrôlé à distance, la cadre classique étant réduit à un champ circulaire tandis que les bords sont "floutés" comme à travers de l'eau ; ce plan "interdit" sera d'ailleurs réutilisé plus tard, lorsque Mastrantino doit se faire réanimer après une noyade volontaire, un bref insert étant vu en subjectif alors qu'elle est prétenduement morte : en fait, sa "conscience" est encore présente (et elle sera réanimée grâce à la persévérance de Harris), ce qui permet ce plan, tout comme le serpent extra-terrestre est "conscient à distance", ce qui est assez chrétien comme point de vue, le repos de l'âme et tout ce bordel. Il est en tout cas certain que le basculement vers la SF se fait de façon progressive et méthodique, justifiant et revendiquant l'appartenance du film au genre (du reste l'équipement final de Ed Harris ressemble fortement à celui d'un cosmonaute, et plusieurs autres gimmicks seront utilisés).
Et c'est là que ça se gâte : alors que la première partie était prenante, la seconde un peu plus bordélique avec des scènes d'action parfois difficilement lisibles, la troisième verse dans un pathos lacrymal dont on se serait bien passé. Le "message" humaniste, ou plutôt post-humaniste, est très joli, mais très grossièrement traité aussi : la télévision est érigée en vecteur de la violence humaine (sur un "mur d'eau", les extra-terrestres reproduisent des images télévisés pour "faire la leçon" à Ed Harris), tout est en définitive très scolaire : le nucléaire c'est pas bien, et la guerre non plus, etc. De même que le jeu des acteurs, dont j'excepte Ed Harris plutôt bon, cultive une certaine naïveté d'ensemble dont on ne prend conscience qu'à la fin (la troupe d'ingénieurs par exemple, très prototypée : le nerd, la noire, le redneck, etc.). A ce titre, et je reviens à mon histoire de jonction, Abyss inspirera de bien des manières un film à venir qui reprendra sa structure de base : Armaggedon (dans lequel on trouve, à nouveau, un scénario catastrophe, des ingénieurs pétroliers qui meurent les uns après les autres, des morceaux de bravoure, des russes, une morale à la con, etc.), qui oubliera néanmoins d'être beau. Car on l'a dit, l'efficacité narrative ne se départit pas d'une certaine poésie dans Abyss : à chaque fois que les extra-terrestres se manifestent par exemple, les lumières électriques s'éteignent pour laisser la place à un superbe ballet de couleurs roses et pastel. Comme Cameron kiffe les effets spéciaux aussi, il utilise du morphing et autres trucs révolutionnaires (pour l'époque), mais force est de constater que, comme souvent, ça fonctionne bien avec lui, et les effets se fondent remarquablement sur la pellicule. De même, il jubile de filmer de la flotte, il fait ça vraiment très bien, parfois avec beaucoup de délicatesse, parfois pour rendre compte de sa puissance et de son omniprésence (ce qui donne une nouvelle jonction qui relie directement Abyss à son futur et beau aussi Titanic). On oubliera donc volontiers les quelques invraissemblances techniques et physiques (comme ces plongées tranquille pépère par mille mètres de fonds sans aucun soucis de pression barométrique).
En conclusion, Abyss donne autant envie de plonger que Les Dents de la Mer d'aller à la plage, mais par contre ce sont deux très bons films avec de la flotte dedans.