" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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Technique ♦♦♦♦
Esthétique ♦♦♦♦
Emotion ♦♦♦♦
Intellect ♦♦♦♦
Les chaînes de télévision auto-reproductibles des bouquets TV qui accompagnent toute souscription à une "box" (qu'elle soit, Neuf, Cegetel, Free, etc.) me laissent globalement très froid, je n'y trouve pas mon compte, sauf pour regarder des épisodes des Simpsons. Oui mais parfois, cela permet de découvrir quelques films qu'on n'avait jamais eu l'occasion de voir malgré leur relative notoriété : souvent, ce ne sont ni des blockbusters, ni des films auteurisants (les premiers étant diffusés sur Canal +, et les seconds sur France 2 le dimanche soir, comme chacun sait). Du coup, on trouve là-dedans un paquet de séries B qui vont du bon au très médiocre, et même quelques vieilles pépites du cinéma underground.
En l'occurence, donc, je ne sais plus quelle était la chaîne en question hier soir, toujours est-il que Victoria Abril attend fébrilement un avion à l'aéroport de Madrid, parce que sa mère, Becky, vieille gloire de la chanson populaire et actrice recyclée dans la seconde partie de sa carrière, débarque en provenance de Mexico. Becky, c'est Marisa Paredes, la nana qui jouera plus tard dans Tout sur ma mère ! Mexico, c'est la ville où elle vient de passer une quinzaine d'années, abandonnant à l'époque Abril qui n'avait que sept ans, pour se jeter dans les bras d'un journaliste à gueule de mollusque auquel elle ne peut résister, et ce en préalable à la mort du papa tué dans un accident de voiture, mais qui était l'ex-mari de la mère si j'ai tout bien compris. Sauf que, quiproquo temporel, ledit journaliste, Manuel (Feodor Atkine, très bien, une longue carrière derrière lui), qui est un coureur, finit par délaisser la maman, revient en Espagne et épouse la fille, c'est-à-dire Victoria Abril, vous suivez ?
Il y aurait comme une symbolique des couleurs...
Tout cela, on nous le suggère dans des flashback en fondus enchaînés pendant que Abril attend à l'aéroport de revoir sa mère, qu'elle n'a donc pas vu depuis très longtemps, et qui vient fraîchement d'apprendre que son ancien amant est devenu le mari de sa fille (c'est pourtant simple). Victoria Abril est superbe, elle a même un sac en croco rouge Chanel. La mère débarque, dans une robe cintrée qui est rouge pétante. L'émotion les étreint : elles s'aiment toujours ! et Victoria Abril se reflète dans les vitres de l'aéroport. Elles vont chez Abril (la façade de la maison est rouge), qui a organisé un petit repas à trois avec le Manuel, et ils mangent sur une table rouge en faisant des messes basses et en buvant du vin (rouge). Abril, qui a envie de sortir, les traîne à un spectacle de travesti qu'elle adore, puisque la tante en question imite en fait... Becky, et il/elle a une robe rouge.
Bref, je vous épargne les suites de l'histoire et vous laisse le plaisir de les découvrir, du moins pour ceux qui aiment les scénarii almodovariens : à savoir, des intrigues amoureuses et familiales tortueuses, la movida en toile de fond, et un petit meurtre au passage : ça devient presque du polar au milieu du film, et cela fait d'ailleurs une énorme respiration à ce métrage qui exsude la passion. Passion, passion, c'est le maître-mot d'Almodovar, celui qui reste imprimé à l'écran à la fin de la Mauvaise Education, c'est ça qu'il filme, qu'il raconte, qu'il montre. Ce passage médian au polar, c'est une respiration grisâtre, symbolisée par le personnage du juge d'instruction (Miguel Bosé), qui sépare au forceps (et avec beaucoup d'à-propos) deux longues plages polarisées, l'une de tensions accumulées, l'autre de tensions relâchées. Tout cela est mis en scène sans grandes aspérités, mais c'est normal : les aspérités chez Almodovar, ce sont les acteurs qui les fournissent, avec leurs tronches et leurs corps cassés (même Abril, qui est objectivement sublime ici, a quand même une "gueule"), mais aussi l'emploi jusqu'à saturation (le terme n'est pas pris au hasard) des couleurs pétaradantes, en l'occurence le rouge, dont les déclinaisons fournissent la caisse à symbole de tout le film. L'image est belle, normal, il faut que les couleurs soient impec, et il y a quand même quelques cadrages pensés, comme celui sur les deux figurines au-dessus de la télé.
Je ne sais pas comment ça finit parce que je me suis endormi, mais là n'est pas la question. De toute façon, et je le pense depuis longtemps, Almodovar ce n'est pas du cinéma qu'il fait mais des arts plastiques avec des acteurs devant (cf. le générique). Ici dans Talons Aiguilles, il atteint une sorte de complétude de son art dont je suis client avec modération, mais dont il faut reconnaître qu'elle fait un effet, un peu comme un air de flamenco qui nous porte malgré nous alors qu'on aime pas le flamenco (car oui, on a droit comme d'habitude à une chanson en entier où il ne se passe quasiment rien d'autre que l'interprétation, mais là deux fois !).