" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.



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Ce fut un tel festival que je ne sais pas par quoi commencer. La rentrée littéraire, cette vaste débilité éditoriale qui consiste à balancer par pelletées des romans improbables dont les quelques opus de qualité se trouvent noyés dans l'étang bourbeux de la médiocrité semble revêtir quelque vertu dans le domaine du dessin narratif. Chaque lecture fut une découverte ou une confirmation, et les propositions – malgré des choix qui relèvent toujours en grande partie du hasard – affichèrent une fraîche variété.
Pour autant, aucune oeuvre véritablement renversante n'émerge du panel. Nous observons une sélection d'un niveau homogène globalement élevé, sans qu'un titre écrase particulièrement les autres. De pas grand chose, j'élirai donc en BD de la semaine, pour son originalité, Omni-visibilis (Bonhomme & Trondheim, Dupuis)(♦♦♦♦). D'un monochrome bleu sale largement exposé de blanc, l'histoire efficacement découpée de cet anti-héros anodin se trouve sublimée par l'idée/concept géniale : au fur et à mesure de sa journée banale, il prend conscience que toutes les personnes autour de lui empruntent ses sens lorsqu'ils ferment les yeux ; ils voient ce qu'il voit, entendent ce qu'il entend, etc. La perspective très intéressante du scénario, c'est que ce partage potentiellement fusionnel ne débouche que sur un cauchemar et une fuite, une répulsion atroce pour le héros (qui, en plus, est présenté comme un maniaque), une attirance démentielle pour les autres. En filigrane, est exposée la certitude que le débordement de la sphère privée vers la sphère publique s'accompagne nécessairement d'un feedback, qui confine au viol. On comprend évidemment qu'une société privilégiant jusqu'à l'obsession les notions de partage, de réseau, de communauté (et ainsi le contact technologique permanent, Facebook, les télécom, etc.), expose l'individu à ce viol.
Ensuite, c'est de rigueur, un très bon comic et un très bon manga. Dans Batman : Year one (F. Miller & Mazzucchelli, Panini Comics)(♦♦♦♦) – mon premier Franck Miller – qui correspond grosso modo au film de Nolan Batman begins, les premières étapes de la formation du super-héros sont effleurées par l'intermédiaire d'un personnage point-de-vue original, le lieutenant James Gordon. Le concept est beau, l'exécution minimale mais efficace, et on a même un chouette cahier de croquis préparatoires, pages de scénario et postface géniale de Mazzucchelli en fin d'ouvrage. Côté manga, nous avons le fameux "le-dernier-Taniguchi", Les Années douces (Taniguchi & Kawakami, Casterman)(♦♦♦♦). Une histoire qui vous rappellera inmanquablement le film Lost in Translation de Sofia Coppola : un vieux professeur et une jeune femme (ancienne élève) lient une sorte d'amitié singulière et attachante, et il ne se passe pas grand chose, sinon des discussions dans des restaurants et quelques ballades à pied. Bon, comme d'habitude, c'est très beau, d'une délicatesse insensée, même si le "système" commence à être connu. Pour ma part, je ne m'en lasse pas, et si je ne retrouve plus la caresse surprenante de mes premiers Taniguchi, cela continue à me toucher.
Après, ça pète dans tous les sens, avec de l'excellente BD à tous niveaux. Monkey Bizness (Pozla & Eldiablo, Ankama)(♦♦♦♦) des deux mecs de Lascars présente de petites histoires aux scenarii aussi écorchés que les dessins. C'est drôle et inventif, ça fourmille de détails glauques, d'une violence sourde vitriolée par l'humour. Les péripéties de ces deux singes ultra-violents qui font pépèrement régner la terreur dans un monde post-humain bourré de drogue et d'alcool, ça vous décontracte la nervosité. Rigolo aussi, le Zombillénium de Arthur de Pins (Dupuis)(♦♦♦♦), dans son style informatique caractéristique qui ne lui va pas mal. Voilà le topo : un parc d'attraction halloweenesque bourré de vraies créatures mort-vivantes très sympathiques et marrantes. Il faut aimer ou adopter le style graphique pour vraiment apprécier. Évoquons également le second tome d'une série dont on a déjà parlé sur Le Massacre, pas marrante du tout celle-là mais absolument superbe, Pour l'empire (Merwan & Vivès, Poisson pilote)(♦♦♦♦), dont le second volume part encore plus loin dans l'exploration graphique (ce genre de dessin sur céramique adapté à la BD, c'est d'une beauté indescriptible) et a l'intelligence de ménager une histoire un peu plus compréhensible, mieux rythmée. En plus, il y a cette fois-ci du cul à foison, des nichons qui fusent, de la violence archétypale. Magnifique, je vous dis.
On termine sur une note un peu plus lourde néanmoins, avec la "BD alphabétique de la semaine". On en est à B comme Bible, ça tombe bien c'est le nom d'une série très sérieuse (Camus, Dufranne, Zitko & Davidenko, Delcourt)(♦♦♦♦) qui présente une mise en image rigoureuse – quoique elliptique – du Big Book. Dans le premier tome, on en est à la première partie de la Genèse. Tout cela n'est pas spécialement beau et l'on sent surtout une application très didactique à informer tout un chacun sans surtout froisser aucune conviction religieuse. Ainsi, l'exercice reste assez vain, à mon sens, si ce n'est pour faire connaître une mythologie incontournable à quelques jeunes âmes intéressées. Encore faut-il qu'ils y appliquent la distance nécessaire. C'est là la condition essentielle de tout contrat passé entre un auteur de fiction et son lecteur.