" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
♦♦♦♦
Technique ♦♦♦♦
Esthétique ♦♦♦♦
Emotion ♦♦♦♦
Intellect ♦♦♦♦
Munich est passé l'autre soir à la télé, et figurez-vous que, malgré le bon repas que je consommai au moment de sa diffusion, ce film a soulevé un vrai problème dans mon activité de chroniqueur. Un problème pas nouveau, certes, mais dans ce cas précis particulièrement retors : comment séparer la qualité intrinsèque d'une oeuvre (qui relève pour moi, vous le savez, de ses valeurs esthétique, intellectuelle, narrative et émotionnelle) de la morale qu'il dégage si cette dernière se heurte à mes propres convictions ? C'est l'observateur, le "mythologue", le chroniqueur, qui est le premier responsable de cette scission. Par exemple, dans un film dont la morale me conforte, ce n'est pas nécessairement un aspect qui va gêner mon jugement ; au contraire, mon approbation va me conduire à relayer l'intelligence du fond avec l'intelligence de la forme.
Prenons Independance Day, film de Roland Emmerich qui est passé hier soir à la télévision. Voilà un film moralement indéfendable pour votre serviteur : apologie du conflit armé, putasserie des trois personnages principaux – un juif écolo, un président américain blanc chrétien, un soldat noir, comme ça chacun peut s'identifier à loisir –, patriotisme perpétuel (la victoire contre les aliens a lieu un 4 juillet, le reste du monde hors-USA est présenté comme un ramassis de peuplades sous-développées, etc.). C'est pourtant un bon film. La représentation des extra-terrestres est crédible et cohérente, la mise en scène de l'invasion assez puissante, c'est bourré d'idées esthétiques brillantes qui, d'ailleurs, sont devenues un modèle. Alors comment démêler les différentes impressions que laissent l'oeuvre ? Il faut savoir, je suppose, se scinder, ne pas laisser l'aspect moral phagocyter l'aspect technique, et inversement, sinon ce n'est plus l'oeuvre qu'on critique, c'est l'idéologie sous-jacente, et je ne suis pas chroniqueur politique. Quand je regarde Brazil par exemple, je ne suis pas un instant gêné par le sous-texte pourtant violemment politique parce qu'il est conforme à mes conviction (la bureaucratie comme société de contrôle, l'impression factice de liberté, etc.), par contre celui d'Independance Day me fait soupirer de bêtise. Pour un yankee républicain, ce sera l'inverse.
"Oh, regarde là-bas en face, un gros cliché anti-arabe !
– On le laisse tranquille."
Spielberg ne nous simplifie pas les choses : Emmerich, dans Independance Day, laisse la morale être une sorte d'évidence globale qui rejaillit de chaque aspect de l'oeuvre (personnages, situations) sans qu'une seule ligne de texte n'appuie particulièrement le trait. Dans Munich, Spielberg attaque beaucoup plus frontalement. Pour commencer, il nous situe dans le réel, puisque nous assistons à une reconstitution de ce qui fonde l'histoire : la prise d'otages terroriste du Stade Olympique de Munich aux JO de 1972 (elle finit mal, tout le monde meurt). Ensuite, on fait un petit bond en avant dans le temps (quelques années ?) et un jeune agent du Mossad (Eric Bana) est chargé, avec l'aide d'une équipe de spécialiste, d'assassiner les commanditaires de ladite prise d'otages, de méchants arabes disséminés dans des villes européennes pour la plupart. Fait important : Bana est dégagé de son appartenance au Mossad, il agit en agent libre (bien que financé par l'organisation israélienne). Le motif n'est donc pas politique. Il ne s'agit pas, comme les personnages le croient par moments, de faire tomber les têtes palestiniennes pour favoriser Israël. Le motif est la vengeance pure et simple. La vengeance d'un peuple, et aussi la vengeance du personnage principal, ce que nous apprenons par quelques flashbacks, comme quoi tout se recoupe.
"Bon les gars, pour les narguer, je propose de commander un panier garni saucisson-vin rouge."
Pendant une bonne partie du film, ce à quoi nous assistons, c'est donc à la préparation minutieuse (ou parfois moins) d'opérations commando ou d'assassinats à la bombe menés par Bana et ses quatre potes. Et c'est là qu'il faut bien faire attention à trois choses : la forme, le fond et le texte. Dans le scénario, Spielberg ne s'embarrasse pas vraiment : de très nombreux dialogues et situations rendent évidents la légitimité de la réponse d'Israël. Notre petit quintette a beau tuer des gens, des hommes de main et autres, dans leur cas c'est pas grave parce que c'est une vengeance et en plus ils font attention à ne pas faire de dommages collatéraux (annulant par exemple le déclenchement d'une bombe parce qu'une jeune fille risque d'y passer). En d'autres termes, dans le combat opposant juifs et arabes, on est tous des salauds mais les juifs un peu moins quand même parce que eux ils ont une conscience. Tout à fait débectant, mais infra-diégétique (c'est à dire appartenant à l'univers de la fiction), ce qui n'implique donc pas forcément l'artiste. Dans la construction globale, Spielberg s'embarrasse d'ailleurs un peu plus : il donne le change en fabriquant une fin un peu plus nuancée lors de laquelle Eric Bana émet des doutes sur les réelles implications terroristes des cibles qu'on lui a donné. Par ailleurs, il finit par être plus préoccupé par sa femme et sa fille que par son patriotisme meurtrier. On m'excusera d'estimer que c'est tout de même un cache-misère. Car il reste la forme. Là où c'est totalement gerbant, c'est dans la complaisance avec laquelle est filmé le quintette de vengeurs. Ils se préparent à assassiner un grand nombre de personnes, mais la réalisation les épargne en les montrant comme les voleurs de Ocean Eleven, genre bande de potes avec chacun sa spécialité qui se prépare à faire un gros coup. Et ce n'est rien par rapport aux scènes de combat, qui les magnifient en héros. Voilà qui est franchement gerbant : Sielberg se sert de son immense faculté à provoquer l'empathie pour nous faire accepter gentiment le fait qu'un meurtre perpétré d'une certaine manière, par certaines personnes, vaut toujours mieux que la prise d'otage de terroristes palestiniens. Pourquoi ? Parce que c'est des Palestiniens. Des méchants. On se surprend à penser que l'objet même du film était un défouloir idéologique. "On va filmer des arabes se faire buter par des héros pendant deux heures. Pour faire bonne figure, on va glisser un peu de nuance et un peu de regrets par-ci par-là."
Pourtant, Munich est un film assez brillant, voilà le problème. La mise en scène est franchement chiadée, c'est une des plus belles qu'ait pu faire Spielberg. Les scènes d'action sont parfaitement découpées, la luminosité fait varier l'esthétique à chaque ville visitée, la narration est, comme d'habitude, totalement fluide. S'il n'a plus les fulgurances créatives de son début de carrière (Duel, Les Dents de la mer), Steven a gagné en "calibrage transparent" : tout est parfaitement maîtrisé sans que ça ait l'air industriel. On peut donc dire que techniquement c'est de la belle ouvrage, les scènes sont super bien écrites, le cadre bouge et se pose à bon escient, l'échelle de plans varie, c'est par moments un vrai bonheur. C'est la chose qui devrait me préoccuper. Mais je suis individu avant d'être chroniqueur – même impressionniste – et je ne peux pas passer outre certaines choses. Dans une oeuvre, je me fous du messââââge... mais sachez que dans ce film-là, le messâââge c'est de la chiasse.