" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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Technique ♦♦♦♦
Esthétique ♦♦♦♦
Emotion ♦♦♦♦
Intellect ♦♦♦♦
Revu l'autre soir à la télévision ce qui reste peut-être comme un des plus remarquables films de science-fiction des années 1990. Beaucoup de gens, à mon sens (du moins ceux avec qui j'en ai parlé), se fourvoient sur le sens de The Truman show, réduisant le film de Peter Weir à une fronde contre la télé-réalité alors florissante. Je pense que le propos est tout autre, et que la télé-réalité, loin d'être la cible d'une quelconque "dénonciation", sert simplement de motif visant à illustrer une problématique bien plus vaste que l'on pourrait nommer avec la concision qui nous est chère : "l'homme est-il libre ?"
Truman Burbank ressemble beaucoup à Jim Carrey. Il mène une american way of life rêvée, avec pavillon et gentille femme blonde assortie, pelouse à tondre, travail de bureau dans les assurances, petite bourgade tranquille posée sur une île idyllique et climat à l'avenant. Terrorisé par la flotte suite à un traumatisme remontant à la mort de son papa (noyé), il panique à l'idée de franchir les limites de la ville dans laquelle il a passé chaque seconde de sa joyeuse existence. Pour autant, tout ne tourne pas rond : des projecteurs s'écrasent sur son trottoir, des émissions de radio semblent traquer son itinéraire en bagnole, des gens bizarres se planquent derrière des cages d'ascenseur fictives, et le pire de tout : des justifications à cette somme de petits désagrément pleuvent dans les jours, les minutes qui suivent, pour anticiper toute réaction d'étonnement de sa part. Ce que Truman (littéralement "l'homme vrai") ignore, et que nous découvrons petit à petit selon un remarquable dévoilement progressif, c'est que sa vie entière est un show télévisé, une émission réglée comme une horloge et devenue le plus grand rendez-vous médiatique au monde, dont il est le héros ignorant. Mais le créateur du concept, le mystérieux Christophe (très bon Ed Harris), pourra-t-il lui cacher la vérité bien longtemps, alors que le désir d'émancipation de Truman va grandissant ?
Vous l'aurez compris, l'enjeu du film n'est absolument pas de mener une fronde contre une pratique télévisuelle devenue somme toute banale. Andrew Nicholl, le scénariste, n'en a rien à fiche du sort des pauvres créatures lofteuses parquées dans nos télés, ce qui l'intéresse avant tout c'est de se servir de ce medium spécifique pour montrer, en résumé, que l'être humain ne peut se passer de sa liberté. Enfermé dans une cage dorée ultra-sécurisée (Christophe le créateur lui dira, lors de leur confrontation finale : "dans mon monde, tu n'as rien à craindre"), paralysé physiquement et psychologiquement, Truman vagabonde d'abord en esprit, obsédé notamment par la fugace rencontre de la femme de ses rêves quelques années auparavant (en réalité, il s'agissait d'une figurante !), avant de passer à l'acte et de déjouer le complot global dont il est l'objet. Christophe aura beau dire au grand public que rien n'est truqué puisque le personnage principal ne sait rien de son statut, on se rend compte en fait que le programme est minutieusement chorégraphié, dans les grandes lignes comme dans les minuscules aléas du quotidien. Les milliers de caméra microscopique qui fouillent chaque recoin de la vie de Truman sont autant d'oeils inquisiteurs qui révéleront chaque nuance de son existence, lesquelles seront annihilées, nivelées, dès lors qu'elles n'ont pas été prévues par les instances supérieures. Assimilé à un démiurge, Christophe, personnage essentiel et magnifique, est une figure autoritaire et autocratique dont le but ultime est de contrôler sa créature jusqu'à l'obsession, la mettre en scène à chaque pas, chaque mouvement qu'elle exécute. Un parallèle audacieux est d'ailleurs bien vite établi : on a parlé de "chorégraphe", de "metteur en scène" pour qualifier le directeur du show, il est donc par essence un artiste ("le Grand Manitou a un sacré coup de pinceau", dira Truman en contemplant le coucher de soleil fictif qui lui fait face), ersatz de Nicholl et Weir eux-mêmes, et au-delà de ça un Dieu pour son héros. Du reste, les métaphores religieuses vont pleuvoir pendant la seconde partie du film, Truman étant tour à tour présenté comme un demi-dieu, un prophète (il "marche sur l'eau" à la toute fin), une figure mythologique, un personnage de fiction (la comparaison avec Frankenstein par exemple, créature incontrôlable qui cherche à échapper à son créateur, est frappante). Toute l'intelligence de ce scénario hyper malin est là : les différents niveaux de réalité et de symbolique (diégétique, spirituel, fictionnel) s'épousent parfaitement, dans une totale interpénétration de sens.
Et la réalisation de Peter Weir se met magnifiquement au diapason : il découpe son film en trois grands ensemble formels qui vont agir sur la mise en scène pour dévoiler progressivement la réalité sous-jacente qui est masquée à Truman. D'abord, il filme son personnage comme le feraient les caméras du show, en masquant délibérément le côté artificiel de la prise de vue, tout en ménageant néanmoins de minuscules indices qui rendent curieuse la façon dont "on voit" Truman. Ce sont des zoom incongrus, des plans étranges trop radicalement en plongée ou contre-plongée, une micro-seconde de retard dans le suivi du mouvement de Truman. Dans un second temps, on prend conscience en même temps que le personnage de dérèglements plus visibles ; dans la ville fictive, cela se traduit par des événements plein-champ : sonores ("l'émission de radio" captée dans la voiture), visuels (décors mal finis, cadrages que l'on sent mal programmés à l'avance car Truman dévie de ses trajectoires habituelles, cadrages qui révèlent le contour de l'objectif) et comportementaux (des personnages ont des attitudes incompréhensibles) ; mais hors-ville, la vraie rupture survient lorsque nous sommes momentanément éjectés du point-de-vue de Truman pour épouser celui de groupes de quidams moyens, pas ou peu localisés géographiquement, les yeux rivés sur leur poste de télévision (c'est-à-dire nous, puisque le cadre est dans la télé !). Tout cela concourt à faire de nous le lien direct entre Truman et un monde extérieur qu'il ignore. Nous savons, à présent, qu'on lui cache des choses, et nous "remplissons les blancs", nous comblons les ellipses de temps, de lieu et de conscience qui séparent l'univers réel de l'univers faux. Cette façon d'impliquer le spectateur sans lui dévoiler tout de suite la situation dans sa globalité est faite avec une grande maestria et constitue le noyau de ce film. À partir de notre prise de conscience partielle, Weir s'amuse à disséminer des clins d'oeil à notre attention, notamment par le biais de messages publicitaires, et nous distille le sentiment d'oppression qui anime Truman. Dans un troisième temps, on découvre l'oppresseur, toujours avec un temps d'avance sur le personnage. Cela se fait brutalement dans un cut majestueux : alors que Truman retrouve son père disparu et que l'émotion s'empare de nous, le plan suivant nous confronte en contre-plongée à une équipe de régie télé, de face, en train de régler minutieusement la réalisation de ce moment, dont la sensiblerie, nous le comprenons à présent, est totalement factice. Une caméra montée sur grue filme l'embrassade en plongée, du brouillard est déclenché pour rendre le passage intemporel, un piano embraye avec une musique d'ambiance. Tout est faux, tout est construit, rien n'est réel, sauf les sensations du personnage central abusé. Dès lors, nous avons pleinement pigé où se trouve la scène et où se trouvent les coulisses, nous avons séparé les deux niveaux de réalité diégétique, et la face patriarcale du "dictateur" n'en est que plus éclatante : c'est Christophe, le stratège de l'ombre, qui oppresse Truman. Il est ce père créateur dont il faut s'émanciper. Nouveau tour de force de Peter Weir, d'un retournement radical supplémentaire : voilà maintenant que nous épousons le point de vue de la régie télé, et c'est le monde de Truman qui nous paraît éloigné. Le héros lui-même manigance quelque chose, car il a perçu le complot, et notre identification à lui semble avoir fait son temps : nous sommes à présent spectateurs de sa rébellion. Il parvient d'ailleurs à s'échapper en déjouant la vigilance des mille yeux braqués sur lui, dont les nôtres, et en introduisant une part de chaos à ses trajectoires (la fameuse et brillante scène du rond-point en voiture). Cela nous amène au plan ultime et brillant, lors duquel on balaye en un plan d'ensemble la cohorte de figurants qui attendent le retour de Truman pour se mettre à jouer, restant figés au milieu des rues car, sans l'entrée en scène du personnage principal, ils n'ont pas lieu d'être, ne valent pas mieux que des éléments de décor laissés à l'abandon.
Je me demande d'ailleurs si je ne vais pas sonder l'absence totale de caméras en ma demeure. C'est pas que je devienne parano, mais...