" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
♦♦♦♦
Technique ♦♦♦♦
Esthétique ♦♦♦♦
Emotion ♦♦♦♦
Intellect ♦♦♦♦
Vous avez bien vu l'affiche ? Surveillé les bandes-annonces ? Lu la fiche sur IMDB ? Voilà un film signé par le réalisateur de l'honnête adaptation des Watchmen (une des plus mieux BD du monde, je le rappelle...). Un film dans lequel semble se trémousser une petite blonde mignonne à croquer (ou super bonne selon le point de vue), arquée dans une position de combat, armée main gauche d'un court katana, main droite d'un flingue. Un film dans lequel les méchants ressemblent à de gros esprits sino-japonais en armures, bardés de mitrailleuses lourdes. Et vous voudriez que je n'aille pas le voir ? Mais vous êtes malades ou quoi ?
Au moment d'attaquer le paragraphe dans lequel, sempiternellement, l'on résume l'histoire non sans humour, du moins essaye-t-on, force est de constater que l'exercice s'avérera impossible sans l'utilisation du retour à la ligne. Car en effet, on relève trois niveaux de diégèse qu'il convient d'énoncer par juxtaposition pour bien expliquer de quoi l'on parle. Ainsi :
1) Babydoll, la jolie blonde farouche, tente de s'évader de chez elle après que son méchant beau-père (doublon parfait de la "belle-mère" de contes) eut battu à mort sa petite soeur. Mais, odieux comme il l'est, beau-papa ne se contente pas de cela : il fait passer Babydoll pour la meurtrière et la condamne à la lobotomie dans un horrible et sale asile d'aliénés. Elle n'a que quelques jours pour échapper à la vigilance du moustachu directeur et, ainsi, s'évader.
2) Mais la réalité sera, pour nous spectateur, et probablement pour l'imagination du personnage principal, un travestissement : l'asile se transforme en cabaret scabreux, les internées deviennent des prostituées de luxe doublées de danseuses de charme. Mais l'enjeu est le même, ou presque : ce n'est plus à une lobotomie que doit échapper Babydoll, mais à un déflorage en règle. Elle ne pourra compter que sur sa solidarité avec ses nouvelles copines danseuses pour sortir tout le monde de la pannade. Lorsqu'elle fait la démonstration de ses propres talents, néanmoins, un nouveau pan diégétique nous est dévoilé...
3) Un fantasme se cachait dans le fantasme : Babydoll s'imagine, lors de ses danses, en combattante aguerrie, moitié versée dans les arts martiaux, moitié dans la maîtrise de l'arsenal mécanique moderne. Un vieux sage lui dévoile les étapes du chemin à accomplir, qui sont autant d'éléments à rassembler : une carte, du feu, un couteau, une clé, et enfin un mystère. Chaque quête correspondra à une nouvelle plongée dans ce troisième niveau, et à une mission visant à acquérir l'élément visé.
Kill Bill dans Les Sentiers de la gloire.
Somme toute, en ce qui concerne le dernier niveau, on est très proche du système du jeu vidéo, notamment du genre RPG et du fonctionnement clé-porte-trésor qui sous-tend les principes fondamentaux du jeu de rôle. Rien d'étonnant, puisque Zack Snyder veut, avec ce film, se faire la synthèse de la culture populaire des années 2000. Tout, absolument tout, va dans ce sens, à commencer par la mise en scène. Ainsi la première scène n'est-elle rien d'autre... qu'un clip. La musique, passée au premier plan, découpe la séquence en une suite d'actions gelées au ralenti, dans une esthétique très MTV pleine de retournements d'axes et de lumières vert sale (ce ne sera pas la seule fois). Par la suite, les couleurs vont évoluer, brun-rouge évidemment dans la partie cabaret, puis proprement irréaliste numérique dans le troisième niveau de diégèse. Un niveau sur lequel il faut s'étendre davantage.
En effet, c'est en son sein que l'on aura loisir de détailler davantage la culture pop mise en lumière dans Sucker Punch. Pour chaque nouvelle incursion dans le troisième niveau, on est confronté à une imagerie différente et pour le moins foutraque : d'abord une ambiance japonisante manga, puis du steampunk première guerre mondiale, de la fantasy tolkiennienne (on reconnaît fort bien les orcs du Seigneur des anneaux de Peter Jackson) mélangée à de la World War II, enfin science-fiction métallique vertigineuse bardée de robots (évoquant ceux de I-Robot) dans une ambiance qui n'est pas sans rappeler le 2046 de Wong Kar Wai. Voilà où se situe l'essentiel du propos : des nénettes farouches et bombasses, des univers référentiels successifs, une structure jeu vidéo, une réalisation clipesque : on navigue au coeur de l'offre culturelle des années 2000, cette offre nuancée, bordélique, bourrée de références jusqu'à vomissement, flattant le spectateur, brassant les genres et les tonalités (épique, romantique, action, émotion, etc.). C'est du Dickens passé au blender. Snyder assume pleinement la digestion/restitution de cette époque boursouflée de produits culturels innombrables et indifférenciables, nivelée par le torrent de niaiseries qu'elle produit. Des "oeuvres" pleinement débiles, mais si bien explorées par la génération jeune actuelle que cette dernière en manifeste une forme d'érudition, érudition tronquée dirais-je, car totalement coupée de ses racines. En d'autres termes, Sucker Punch a pour sujet (et non pour destination) la culture bit-lit qui ignore Bram Stoker, la génération manga qui ignore Tezuka.
Une ville bâtie sur un météore en orbite autour de Saturne. Snyder aurait-il lu La Zone du dehors d'Alain Damasio ?
En quelque sorte, Sucker Punch est donc un film-manifeste, et ça lui réussit bien. Pour autant, il n'était pas nécessaire de planquer l'intérêt des trois niveaux de diégèse derrière un discours lénifiant en voix-off sur l'artificialité de la fiction. On avait bien pigé que derrière la façade putassière de la culture consumériste moderne se dissimule toujours (parfois) de l'art, pas besoin d'en rajouter. Également, il aurait fallu veiller à équilibrer les niveaux de diégèse, le second (au cabaret) se révélant parfois assez pénible avec ses tunnels de dialogues larmoyants aux scènes trop longues, tandis qu'on attend frénétiquement un nouveau basculement dans le troisième. C'est normal : ce dernier est de loin le plus intéressant. Et pas seulement parce qu'il nous livre en pâture ces imageries mixées que l'on a détaillées plus haut, aussi et surtout parce que la mise en scène y est très efficace : l'action est remarquablement lisible et bien découpée, grâce à l'utilisation intelligente (très répétitive aussi...) des ralentis, et les codes de chaque sous-genre sont validés à merveille, sans une once d'originalité bien sûr puisque toute variation tient dans le mélange des genres. Mise en scène efficace a-t-on dit, à défaut de "belle", et c'est bien dommage que Snyder n'ait pas profité des variations d'imageries pour varier également l'esthétique et la mise en scène du même coup... gros défaut du film ; à force de marteler que le plaisir brut peut dissimuler une profondeur, Snyder oublie quelque peu de nous la montrer, cette profondeur. En somme, Zack ne fait que les trois-quarts du chemin : il nous fait d'abord comprendre, avec son exposition, qu'il va dissimuler l'intérêt réel du spectacle ; puis qu'il va nous donner ce qu'on demande (jeu vidéo-clip-action-nana-imageries) ; puis nous rappelle de bien regarder le dessous des choses ; et enfin, dessous... y a pas grand chose ! Pas un accident poétique, pas une esthétique décalée, pas une scène de rupture. Juste du scénario. C'est pas suffisant.
Pour autant, bien entendu, Sucker Punch est d'ores et déjà le film-symbole de sa génération.