" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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Même si je n'en ai pas parlé sur ce blog – car il faisait partie de la documentation nécessaire à l'élaboration du Yellow Submarine sur le Japon à venir en juin – La Fin des Temps de Haruki Murakami fut un des plus beaux romans que j'ai lus l'an passé. Une science-fiction bluffante, superbement écrite, surprenante. Une vraie découverte. Mais c'est plutôt avec le présent opus, Kafka sur le rivage, que Murakami s'est fait connaître en nos oenologues contrées. Il fallait donc, tôt ou tard, que j'en vienne aux mains avec l'oeuvre la plus célèbre et commentée du brave Japonais, et après quelques tergiversations, je me suis lancé dans les 600 et quelques pages du texte.
Les premières pages nous laissent en terrain connu : longues descriptions de "mise en situation" qui prennent leur temps, une narration qui semble flotter au-dessus du personnage principal, pseudonymé Kafka Tamura, tokyoïte de 15 ans plutôt futé et cultivé pour son âge, déterminé aussi à fuir son artiste de père par une fugue qui doit le mener jusque dans le Shikoku, l'île du Sud de l'archipel japonais. Abandonné par sa mère et sa grande soeur dans son enfance, Kafka se cherche une errance solitaire qui le mènera jusqu'à une ville éloignée et un emploi en bibliothèque (le rêve pour ce gros lecteur) grâce à la bienveillance de Oshima, intello transsexuel qui le prend sous son aile, et de la directrice de l'établissement, la mystérieuse Mlle Saeki. Mais en parallèle, un chapitre sur deux, apparaissent de vieux comptes-rendus de l'armée américaine. On apprend dans ces documents (à la police de caractère différente) qu'un étrange événement a eu lieu dans le Shikoku pendant la Seconde Guerre Mondiale : des gosses ont eu une sorte d'hallucination collective inexplicable. Tous se sont remis sauf un, resté dans une sorte de "coma éveillé" pendant un moment avant de refaire surface, mais changé à jamais. Justement, l'alternance des chapitres va bientôt le concerner : Nakata, c'est son nom, va devenir notre second personnage point de vue ; âgé d'une soixantaine d'années à notre contemporaine époque, il est resté un "débile léger", incapable de bien comprendre le monde qui l'entoure mais susceptible, par contre... de parler aux chats ! Grâce à ses félines conversations, il s'est fait détective pour chats perdus. Mais voilà qu'une rencontre désagréable va l'amener à fuir Tokyo lui aussi, devinez vers où... le Shikoku bien sûr, où il est escorté par un adorable jeune routier, Hoshino, qui le suit dans ses pérégrinations en étant régulièrement, comme il le dit lui-même, "scié".
La Fin des Temps proposait déjà cette alternance de points de vue dont l'un était ancré dans une réalité un peu science-fictive, l'autre dans un onirisme merveilleux. Ici, ce sont plus simplement les deux personnages principaux qui réalisent les deux facettes d'une même quête : remettre en place des éléments surnaturels qui se sont "échappés" d'un autre monde pour Nakata, trouver sa voie en un classique récit initiatique pour Kafka Tamura. Murakami sait fort bien se tenir à la frontière du réalisme et de l'imaginaire, et bien qu'il pleuve parfois des anguilles, bien que l'on croise sporadiquement des entités mystérieuses prenant la forme du personnage de KFC (la chaîne de restaurants où l'on bouffe du poulet dégueulasse), bien que l'on bascule dans un monde éthérée en franchissant des passages ouverts par des pierres magiques, aucune imagerie fantaisiste ne s'échappe de tout cela. L'écriture emprunte les sentiers balisés du réel, mais pour décrire des choses parfois irréelles. Un exercice fort bien validé par l'auteur. Le sous-texte, pour sa part, se veut résolument psychanalytique (Tamura doit affronter un effrayant Oedipe par exemple), et émotionnel, parfois jusqu'à la lourdeur. Du moins en ce qui concerne la partie "Kafka". La partie "Nakata" elle, est beaucoup plus légère, drôle et surprenante, et j'en suis venu rapidement à la "préférer". Et voilà bien un risque de l'alternance de point de vue érigée en système : si l'un des deux ne marche pas, la lecture en est déséquilibrée. Et malheureusement, tous les défauts de ce roman, à savoir son didactisme parfois insupportable sur l'art et la littérature (cristallisé tout entier dans le personnage de Oshima, au demeurant très irritant), son symbolisme lourdingue, son mécanisme trop visible, apparaissent surtout dans la partie "Kafka".
Mais j'ai aussi été déçu au niveau de l'écriture. La Fin des Temps était un long festival de narrations audacieuses (les vingt premières pages dans l'ascenseur, c'était tout de même énorme !) et de joyeux lyrisme. Le style y était particulièrement dense, si bien que, malgré une action parfois très lente, on était portés par un texte épais, qui semblait s'attacher à épuiser tout ce qui était descriptible en terme de sensations intérieures du personnage dans une situation donnée. Dans Kafka sur le rivage, on a des bribes de cette manière si convaincante, notamment au début dans la fugue en bus de Tamura, mais pour le reste l'écriture va rester délayée, beaucoup plus conformiste et très insistante sur les dialogues intérieurs grandiloquents, ou les dialogues tout court qui se révèlent parfois interminables. On comprend bien que Murakami nous impose un rythme de lecture assez lent, un franchissement de l'action calculé, mais comme le contenu reste pour le moins "gentillet", on flotte sur une vaguelette qui ne nous remue pas beaucoup, si ce n'est par des tentatives maladroites qui ne fonctionnent pas réellement (je pense notamment aux deux-trois scènes de cul qui densifient artificiellement les passages "kafkaïens"). L'impression désagréable au final, c'est qu'on aurait pu couper allègrement dans tout ce matériau boursouflé. Mais à la fois, je me dis que le résultat est conforme à ce qu'à voulu faire Murakami. Simplement, se mettre sous l'égide de Kafka (pour quelle raison d'ailleurs ? Attirer les intellos ?) c'est déjà engager à une comparaison avec lui, et cela ne fait que renforcer la fadeur de Kafka sur le rivage. Évidemment, ce roman n'est pas mauvais, il y a des passages fort bien écrits, de bonnes idées comme ce "garçon nommé corbeau" qui interpelle Kafka Tamura à la deuxième personne, des morceaux d'intrigue passionnants, et aussi beaucoup de défauts, voilà tout. Pour une fois, l'oeuvre la plus célèbre l'est peut-être pour les mauvaises raisons, parce qu'elle est plus facile et plus complaisante que les autres. C'est pourquoi je vais continuer avec cet auteur, et fidèlement rendre compte de ce qu'il en est réellement ! Sayonara.