" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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Technique ♦♦♦♦
Esthétique ♦♦♦♦
Emotion ♦♦♦♦
Intellect ♦♦♦♦
On sait que sur Le Massacre le copinage est une arme à double tranchant. Lorsque j'accepte de lire l'oeuvre d'un ou une amie et d'en parler sur ce blog, l'auteur doit s'attendre à ce qu'aucun sentimentalisme ne vienne empiéter sur mon objectivité (même si je revendique une objectivité nuancée par des considérations subjectives, d'où les "chroniques impressionnistes"). Sophie Abonnenc est une jeune personne admirable publiée chez un éditeur (Les Netscripteurs) dont a déjà parlé ici, au sujet du Meurtre des nuages de Lil Esuria ; c'était il y a un peu plus d'un an. J'avais été passablement ennuyé de Massacrer cet ouvrage en bonne et due forme. Mais la vérité doit éclater dans ce monde de faux semblants, telle la tomate cerise passée au four à 180 degrés.
Je pourrais adresser des reproches assez semblables à la nouvelle "Créature" de Sophie Abonnenc, publiée dans un mince format poche à la couverture agréable (et dessinée par l'auteur, en plus). Je récapitule ce reproche pour ceux qui auraient la flemme de lire la chronique sur le bouquin de Lil Esuria : il a trait à ce que j'appellerai la "fiction évanescente". Le personnage principal et point-de-vue raconte à la première personne plein de choses sur ce qu'il voit, ce qu'il ressent, sur son état d'esprit, des choses qu'il pense, qu'il vit, etc. Il n'y a pas ou peu de trame narratives, pas ou peu de péripéties ; on n'a pas la sensation d'une histoire qui progresse mais d'un récit circonscrit aux considérations intérieures du personnage. J'ai envie de dire : fort bien, pas de problème. Sauf que c'est un exercice très difficile, probablement trop pour un apprenti écrivain.
Ici on comprend à peu près que le personnage est veilleur de nuit et qu'il rêvasse en dessinant une jolie femme (celle-là même, devine-t-on, qui s'expose en couverture) ; sous son trait la femme semble prendre vie et l'on se tient à la frontière du fantasme et du fantastique pur : existe-t-elle vraiment, reste-t-elle une simple idée ? C'est en tout cas l'occasion pour Sophie Abonnenc de dresser un parallèle entre la dualité fantasme/réalité et celle créature/créateur. C'est tout à fait intéressant, une idée moultes fois abordée dans la littérature fantastique (Dorian Grey ou Frankenstein viennent tout de suite à l'esprit) mais qu'importe : j'accepte volontiers le concept, moins sa mise en oeuvre.
En effet, le modus operandi qui consiste donc à fournir une fiction évanescente est trop ingrat pour maintenir en haleine, fut-ce sur la courte distance d'une nouvelle. Pour moi la caractéristique principale d'une fiction évanescente c'est de s'affranchir des trois piliers que sont la narration, le dialogue et la description. Il n'y a donc rien de tout ça dans "Créature", ou très peu, quasiment que du discours intérieur. C'est considérablement casse-gueule et pourtant très souvent usité par des apprenti écrivains, et la raison, je pense, c'est que cela permet de focaliser l'attention sur l'expression nue et crue des sentiments, débarrassés des artifices de la narration. Mais ces artifices sont nécessaires ! L'émotion est censée se placer au centre, comme dans Le Meurtre des nuages, mais exactement comme dans Le Meurtre des nuages, l'émotion ne prend pas, parce que la technique est insuffisante. J'ai eu beau réfléchir longuement à un exemple d'auteur qui utiliserait la fiction évanescente, je n'ai trouvé que des grands romans vaguement approchants : Ulysse de Joyce, Le Don de Nabokov, quelques oeuvres surréalistes. C'est à dire des auteurs dont la maîtrise technique est totale, et encore, rien dans leurs oeuvres n'est aussi radical que dans le cas présent. En fait, ce qu'on lit lorsqu'on tient les bouquins de mesdemoiselles Esuria et Abonnenc, est beaucoup plus proche, dans sa forme, de la poésie. L'omniprésence des métaphores et des phrases au sens flou, sujettes à interprétation, le confirme. On pense naturellement à Baudelaire. Mais à ce moment-là, il fallait faire de la poésie, pas quelque chose de romanesque. Bon attention : je ne dis pas qu'une fiction doit nécessairement aligner des informations factuelles et rester très terre-à-terre ; le lyrisme peut s'y inviter, il est même le bienvenu ; mais à mon sens il ne doit pas phagocyter la narration. Sinon c'est de la poésie.
C'est dommage, parce que Sophie Abbonenc écrit bien, a des idées et en fera un jour ou l'autre un superbe roman. Simplement, là, sur ces 50 000 petits caractères, il fallait opter pour une autre manière.