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" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.

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Du côté du lac (Black Swan – Darren Aronofsky, 2010)

http://www.cinemaplus.fr/wp-content/uploads/2011/02/black-swan_poster-535x792.jpg

 

 

Technique ♦♦

Esthétique 

Emotion ♦♦

Intellect  ♦♦

 

 

 

Le Printemps du cinéma, c'est un peu comme si une saison nouvelle invitait à faire bouger des images en musique. Osez dire que c'est pas vrai. Toujours est-il que, bassement auvergnats comme nous le sommes, et on ne s'en cache pas, nous partîmes un soir regarder un film pour la seule et la plus mauvaise des raisons : c'était pas cher ! 3 euros 50, plus que moitié-prix, c'est ce qu'on payait à l'époque où c'était en francs c'est dire ! On a un peu hésité entre les frères Cohen, True Grit et le dernier film de ceux qui ont fait No Country for old men. Et puis finalement, on a choisi Black Swan à cause de Nathalie Portman.

 

Mais aussi parce que le type qui réalise, c'est Darren Aronofsky, un type sympa, celui qui était l'auteur du cultissime Requiem for a dream. Ah, Requiem, toute mon adolescence ! Le film qui partageait, avec le plus rugueux Trainspotting, le statut de "film le plus trop cool sur la drogue", même s'il y était question, en fait, du problème plus vaste de l'addiction. Très esthétique, relativement beau, mais aussi trop démonstratif et un poil grandiloquent ; ce seront un peu les qualités et défauts du présent Black Swan, preuve que rien n'avance dans ce monde basé sur les éternels recommencements, les boucles sans fin, et l'on s'étonne après que les impôts augmentent !

 

 

http://www.omnizine.fr/wp-content/uploads/2011/02/black-swan-clip-news.jpg

Portman est mûre pour le rôle de Cruella dans les 101 dalmatiens.

 

Nathalie Portman est une excellente danseuse dans une troupe genre très prestigieuse, dont le charismatique chorégraphe n'est autre que Vincent Cassel, comme quoi le monde est petit. Elle est douée Portman, mais enfin voyez, elle a quand même toujours été cantonnée aux seconds rôles, aux danses classiques, parce qu'elle est bien gentille et très technique, mais elle manque un peu de gueule, de personnalité, d'âme, pour incarner les personnages les plus saisissants. Cela peut s'expliquer aisément lorsqu'on a un aperçu de sa vie quotidienne : elle habite avec sa mère, ancienne danseuses frustrée, ne sort jamais, mène une petite vie rangée, et n'a visiblement jamais piqué sa crise d'adolescence. Sexuellement, c'est le trou noir. Mais voilà que Vincent Cassel la choisit, contre toute attente, pour le rôle principal du Lac des Cygnes, dans lequel elle doit jouer à la fois le cygne blanc, pur et éthéré (le genre de personnage pour lequel elle peut exceller), mais aussi son double sombre, le cygne noir, provoquant et sensuel, et là le problème est de taille. L'incarnation impossible du cygne noir va vite devenir pour elle une obsession, et elle part même complètement en vrille, au gré de visions angoissantes, d'une remise en cause psycho-sexuelle et du harcèlement moral de l'exigeant Cassel.

 

On comprend bien vite que le scénario suit le fil de l'histoire originale du Lac des Cygnes par Tchaïkovski, dans laquelle le cygne blanc est supplanté dans sa conquête amoureuse par le méchant cygne noir. Voilà un beau sujet et une vraie, profonde mise en abîme : Black Swan est en effet une adaptation du Lac de Cygnes qui raconte une adaptation du Lac des Cygnes. Le rapport entre les personnages de Cassel et Portman est sublime, le démiurge omnipotent cherchant à modeler, conquérir et métamorphoser son égérie, sa créature. Arronofsky pose autour d'eux une esthétique surnaturelle, gris-blanc, caméra épaule et grain underground, avec une unité et une cohérence (même s'il est vrai qu'on ne compte pas plus de quatre ou cinq décors différents) étonnantes, au rendu fluide et aqueux mais aussi résiduel, comme... un lac aux eaux tourmentées. Pour les besoins de son film, Darren invente (?) la caméra lacustre. Et il réussit ce qu'il devait prioritairement réussir : filmer les scènes de danse. Sinon le film tombait complètement à plat. Or, c'est fort beau. Très très beau. Mouvementé, délicat, accidentel, précis. Cela pourrait s'arrêter là. Mais on n'est pas au bout de nos surprises.

 

 

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Ah oui, il y a une scène lesbienne aussi : encore une bonne raison d'aller le voir !

 

En effet, lors de sa "métamorphose" au coeur du film, voilà que la diégèse prend une direction inattendue, incluant brusquement des éléments de l'horreur et de l'angoisse tels qu'on pourrait les croiser chez Polanski, avec cette frontière floue entre le fantasme du personnage principal et la réalité des faits. Le dédoublement de Portman en une entité bicéphale s'accompagne d'un profond dérèglement mental, et à l'écran les jeux de miroir, les contrechamps inquiétants, les scènes construites comme de l'horreur classique, se multiplient. Avec un bonheur inégal. C'est parfois très réussi, parfois un peu moins, notamment lorsque les effets spéciaux s'en mêlent, lorsque la démonstration l'emporte sur la suggestion, par exemple avec tous les sévices corporels (peaux arrachées, griffures et brûlures) que Portman s'inflige. Les effets peuvent alors se révéler un peu gratuits, ou du moins mis en scène avec facilité, en récupérant des manières de faire rodées du cinéma d'horreur et qui, manifestement, échappent un peu à Darren.

 

Les deux scènes fortes qui nous sortent de l'esthtétique "lacustre", heureusement, sont très réussies. La première, c'est cette échappée dans une scène de discothèque où, d'un coup, l'action est hachurée de rouge et vert, fort joliment et avec beaucoup d'à-propos puisque ce passage éthylique constitue la "zone de scission" entre les deux composantes de la personnalité de Portman. La seconde, c'est la scène finale, qu'Arronofsky nous offre avec une ampleur généreuse, cette représentation concrétisée du Lac des Cygnes, lors de laquelle le personnage de Portman achève sa mue, sublime, mais aussi conclut, "en coulisses" (je crypte pour ceux qui n'ont pas vu), le chemin psychique qu'elle a emprunté en amont. Alors certes, tout n'est pas parfait dans l'intention dans Black Swan, notamment l'imbrication d'un film résolument tourné vers l'esthétique, une esthétique très contemporaine et "à la mode" de "naturalisme inquiétant", avec l'imbrication d'un "autre film", parallèle, lui orienté vers la symbolique. Les deux ne se mélangent pas tout à fait bien. Pour autant, voilà longtemps (depuis l'Antichrist de Van Trier peut-être ?) que je n'avais pas vu une idée aussi forte menée avec autant de détermination, de précision et d'inventivité par son auteur. Ce qui fait de Black Swan, à mon sens, une sorte de "classique instantané".

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