♦♦♦♦
Agitez sous mon nez un ouvrage consacré au cinéma de science-fiction, et la bave gagnera la commissure de mes lèvres. Apprenez-moi que ledit ouvrage a été écrit par Michel Chion, auteur d'excellents volumes sur Kubrick et Lynch aux Cahiers du cinéma, et n'en jetez plus, je me jette dessus. En plus le dos est orange et la couverture chamarrée. Décidément, je ne pouvais pas m'en passer et claquai allègrement les quelques dizaines d'euros nécessaires à l'achat de l'objet. Le simple énoncé – mettre mon genre chéri à l'honneur dans un bouquin du meilleur essayiste ciné de France – m'a remboursé cent fois.
Le contenu est présenté comme suit : d'abord, un sempiternel et inévitable rappel de "c'est quoi la science-fiction" en première partie, qui a le mérite d'être à peu près juste mais restera inutile aux yeux de l'initié. Le profane, lui, en profitera largement. Ensuite, une seconde partie historique et chronologique qui va présenter le cinéma de SF depuis Le Voyage dans la Lune de Méliès jusqu'à nos jours. Cela constitue le corps de l'ouvrage. Il est découpé en périodes qui correspondent à peu près aux décennies du XXe siècle, c'est assez logique. Au sein de chaque période, et c'est là que ça commence à devenir intéressant, un texte avec plein de sous-titres agrémenté de jolies et pertinentes captures d'images sur un papier couché de qualité (et des notes dans la marge de grand fond, la classe suprême !). Puis, à la fin de chaque partie, donc de chaque décennie, une filmographie sous forme de notices est censée relever tous les films de SF de telle période. Les faiblesses de l'essai commencent ici.
En effet, passons outre les oublis. Après tout, nulle part Michel ne nous a dit qu'il souhaitait être encyclopédique. En préambule, il a même annoncé qu'il allait essentiellement parler de cinéma de SF américain, et un peu français, ce qui d'emblée fait un peu tiquer ; dans les faits, il parlera aussi un peu de Japon et de Russie, mais avec de gros manques. Des manques qui ne manquent pas, si je puis dire, dans ces fameuses notices filmographiques : je ne veux pas être chiant, mais quand même, l'absence quasi totale du cinéma d'animation (Le Roi et l'Oiseau, les films de René Laloux, les anime japonais comme Akira et Ghost in the shell, de nombreux Pixar oubliés), fut-ce une simple citation d'icelui, est franchement rédhibitoire. Tout comme l'invisibilité de certains films récents qui me paraissent diablement importants (Avalon, Tetsuo, Primer, Le Prestige, pour ne citer qu'eux). La raison, c'est que Michel n'est pas un spécialiste de la science-fiction. Je m'explique.
Chion a décidé de parler de la SF qu'il connait : c'est, en gros, la SF hollywoodienne et le contre-mouvement russo-français synthétisé par Tarkovski et Godard. C'est, dirons-nous, l'essentiel, mais c'est occulter bien des oeuvres tout de même. Et dès le début, on avait ce sentiment tenace : Michel ne relie pas suffisamment le cinéma de SF à sa source : la littérature. C'est qu'avant tout, on aurait tort de l'oublier, la SF c'est des oeuvres littéraires, avant le cinéma et encore pendant. Or, les références de Chion, c'est Verne, Wells, Dick, point barre, c'est-à-dire une fois de plus le minimum syndical. Du coup, d'un propos qui au départ paraît suffisamment dense et relié à son contexte culturel grâce à Wells et Verne, on passe assez rapidement à des thématiques subjectivement annoncée, et à une compilation de notices ou de chroniques de films qui correspondent à ces thématiques. C'est donc moins en essai qu'en recueil de chroniques que se mue l'ouvrage, révélant ainsi son ambivalence totale.
Car malgré tout ces manques, on doit se rendre à l'évidence : bien que résultant de choix fort partiels, le propos de Michel est passionnant. On a envie d'envoyer aux oubliettes la faiblesse de son découpage et la partialité de ses références, tant il a une formidable capacité à mettre les oeuvres à plat, à ménager une distance analytique, tout en y incluant une forte part d'impression, de subjectivité, ne pouvant s'empêcher à quelques passages d'utiliser "je" au lieu de l'académique "nous" de l'essai. Son opinion sur les films qui façonnent l'évolution du genre est intéressante, tout simplement. Pourtant, on sent bien – et c'était un défaut de son Kubrick également – qu'il se laisse parfois aller, allège son discours pour gagner la subjectivité pure. Il est par exemple capable, à un paragraphe d'intervalle, d'encenser Aliens (celui de Cameron, très inégal selon moi) pour la répétitivité mécanique de ses scènes de poursuite, et de regretter strictement la même chose pour Terminator 2 dans la foulée ! Mais bon, mais bon, on goûte, malgré tout, son incontestable pertinence la plupart du temps, sa capacité à déceler les spécificités des oeuvres, tout en regrettant qu'il reste souvent trop focalisés sur des scénarios plutôt que sur leur mise en scène (pas toujours, mais quand même). Dernier problème, enfin, pour un bouquin qui aura réussi à me diviser avec moi-même, il n'y en a franchement pas assez sur le cinéma de SF récent. Non, vraiment, résumer les années 2000 à A.I., Wall-e et deux films pourris de Shyamalan, non là j'suis pas d'accord ! Même les années 1990 vont trop vite, d'ailleurs aux trois-quarts du bouquin on passe à peine Star Wars ! Du coup, très peu d'élément sur ce que fait le cinéma de SF maintenant, sur ce que ça dit et ce que ça signifie. Bon allez, vivement un livre de Chion sur Christopher Nolan.