" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
C'est déjà arrivé sur Le Massacre par le passé, et probablement à vous aussi, malgré la pauvreté culturelle dans laquelle vous macérez sans cesse. Vous enchaînez arbitrairement, sur une période assez courte, la consommation d'oeuvres de l'esprit diverses et sans rapport les unes avec les autres. Une étincelle de lucidité chatouille votre hypophyse : il y aurait comme un rapport évident mais involontaire entre, par exemple, ces quatre films que je viens de voir en moins d'une semaine. Certains à la télé, d'autres en DVD ou au cinéma. C'est exactement ce qui vient de m'arriver. Je dois résister à tout prix à l'idée perverse de nommer ça une thématique ; nous dirons donc :il y a un lien. ce lien, je lui donnerai le nom de "regard enfantin". Pour être plus précis, c'est, dans une scène en particulier à chaque fois, un regard innocent exposé au risque d'un spectacle. Et je dis bien "risque". Je vous explique l'idée, film par film (et ce sera l'occasion de bafouiller quelques phrases acerbes sur iceux).
The Mask (Chuck Russel, 1994) : un regard inquiet
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Technique ♦♦♦♦
Esthétique ♦♦♦♦
Emotion ♦♦♦♦
Intellect ♦♦♦♦
En deux mots : Jim Carrey est un employé de banque timide et réservé qui rêve de trouver l'amour. V'la-ti-pas qu'il découvre un masque qui, une fois revêtu, le transforme en une créature délirante aux pouvoirs sans limites, dotée d'une personnalité aussi extravagante qu'il était lui-même introverti. Puis vient la scène : lors de sa première métamorphose, Carrey sort dans la rue et une bande de loubards l'aborde ironiquement. Mais "The Mask" ne se démonte pas une seconde : il s'enfuit en courant, les attire dans une ruelle sans issue et fait apparaître, par la grâce d'un simple cut, une estrade de démonstrateur de foire de laquelle il va confectionner et distribuer aux voyous des animaux en ballons de baudruche... avant de les attaquer à la mitrailleuse ! Ce qui est particulièrement saisissant, c'est l'enchaînement de trois plans : après que Carrey se soit engoufré dans la ruelle, hors champ sur la droite, on a un plan moyen sur les loubards qui se rapprochent du cadre et découvrent un spectacle que l'on suppose, vu les tronches qu'ils tirent, abasourdissant et vaguement inquiétant. Contrechamp : Carrey fait son show à coup de luminaires aux couleurs vives, alors qu'on voit bien qu'on est dans un cul-de-sac sordide. C'est drôle, et a posteriori le regard apeuré des délinquant nous semble exagéré... sauf qu'on ne sait pas, et eux non plus, que Carrey les a en fait attirés là-dedans pour mieux leur tirer dessus et inaugurer son statut de super-héros. Le plan final illustre leur débandade terrorisée. Il y a tout du "risque du spectacle" dans cet enchaînement : ce qu'on va voir sera une surprise, cela nous attire et nous effraye à la fois, et cela peut être à juste titre dans l'un et l'autre cas.
Revoir The Mask pour la première fois depuis fort fort longtemps m'a fait prendre conscience du gouffre cinématographique qui sépare les années 1990 de la décennie contemporaine. Qui donc, aujourd'hui, aurait les couilles d'écrire et financer un film pareil, à la séparation commerciale enfance/adulte si poreuse ? Les citations et références continuelles à Tex Avery illustrent parfaitement cette dichotomie : c'est un film qui apporte autant de régression humoristique à l'adulte que d'excitation ludique à l'enfant. Porter le Masque, pour Jim Carrey (parfait dans ce rôle), c'est exposer au grand jour les pulsions, la folie, la créativité qui restaient enfouies sous la croûte de sa timidité. Le film est constamment drôle, parodique, inventif, correct narrativement et esthétiquement, débordant d'enthousiasme et de spontanéité.
Le Voyage de Chihiro (Hayao Miyazaki, 2001) [animation] : un regard horrifié
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Technique ♦♦♦♦
Esthétique ♦♦♦♦
Emotion ♦♦♦♦
Intellect ♦♦♦♦
En deux mots : la petite japonaise Chihiro, boudeuse et trouillarde, déménage avec ses parents à la campagne. Sur le point d'arriver dans leur nouvelle demeure, ils se trompent de chemin et découvrent un étrange tunnel derrière lequel un vieux parc d'attractions semble abandonné. Pourtant, des stands sans vendeurs regorgent de victuailles appétissantes, sur lesquelles se jettent papa et maman affamés. Puis vient la scène : pas intéressée par la bouffe, Chihiro s'aventure un peu plus loin et rencontre Haku, jeune homme qui l'encourage à partir immédiatement. Dans un plan saisissant, la luminosité décline, les ombres s'agrandissent dans un superbe mouvement expressionniste, les lueurs nocturnes de lampions s'allument alentour et des fantômes tremblants apparaissent. Chihiro rebrousse chemin et hurle à ses parents d'abandonner leur ripaille pour retourner à la voiture. Mais : plan serré sur les visages de papa et maman, qui se tournent vers le cadre, métamorphosés en porcs énormes. Contrechamp : le regard de Chihiro est tordu par l'horreur et l'angoisse. D'étrange, la situation est devenue imaginaire. Et ce spectacle nouveau, inattendu, effraye.
Le Voyage de Chihiro constitue le deuxième volet du "noeud central" de la filmographie de Miyazaki, après Princesse Mononoke, la partie la plus somptueuse de son oeuvre. Curieusement, Chihiro est souvent considéré comme le plus "européen" de ses films (à cause d'un scénario qui rappelle Alice au pays des merveilles, sans doute) alors que, à mon sens, c'est tout l'inverse : avec ses références constantes aux traditions japonaises des esprits et ses dizaines de kanji étalés sur les panneaux et drapeaux pendant toute l'oeuvre, Chihiro propose une immersion frontale dans une spécificité culturelle locale, beaucoup plus en tout cas que dans Porco Rosso ou Le Château ambulant par exemple. L'émerveillement, dû autant à la limpidité de l'histoire qu'à la maîtrise narrative et la beauté de l'animation, est doublé d'une rare intelligence dans le propos. Le genre calibré du conte initiatique est ramené à une clarté, une fluidité et à la fois une originalité qui permet comme rarement de convaincre tout type de public, que ce soit par l'âge ou la localisation géographique. Il faut vraiment être abscons pour ne pas se laisser embarquer dans Le Voyage de Chihiro, j'ose le dire. Il y a des scènes d'une beauté indescriptible ; je pense notamment à celle de l'esprit putride, structurée avec un sens du rythme et du découpage d'une grace folle. Si j'ai une seule réserve, c'est sur la beauté de l'image et des décors, dont la surcharge est un peu too much par moments, surtout un ou deux passages en animation numérique pas franchement heureux. À part ça, c'est un plaisir total.
L'illusionniste (Sylvain Chomet, 2010) [animation] : un regard crédule
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Technique ♦♦♦♦
Esthétique ♦♦♦♦
Emotion ♦♦♦♦
Intellect ♦♦♦♦
En deux mots : dans les années 1950, un illusionniste un peu âgé voit la fascination qu'exerce sa discipline perdre de son aura, et il doit bourlinguer dans toute l'Europe de cabaret en salle de spectacle pour survivre. Son baroud le mène jusqu'en Écosse, où il rencontre une jeune et pauvre soubrette qu'il prend sous son aile. Mais la demoiselle se fourvoie sur son protecteur : elle le pense réellement capable d'utiliser la magie. Puis vient la scène : c'est un simple plan fixe (à Londres, je crois) dans lequel la fille se tortille d'envie devant une paire de chaussures à talons avantageusement mises en scène dans la vitrine d'un magasin. Cela dure trente secondes, durant lesquelles on comprend qu'elle va réclamer à l'illusionniste l'apparition magique des chaussures à ses pieds, un cadeau qu'elle suppose sans coût pour son malheureux aîné. Dans ce cas, le spectacle suscite entièrement du désir, puisque l'enfant est inconscient des règles qui l'organisent : elle est totalement crédule face à l'illusion.
L'illusionniste, basé sur un scénario de Jacques Tati très "tatiesque", ne serait-ce que pour le personnage principal, est beaucoup plus lent et contemplatif que Les Triplettes de Belleville, du même auteur. Mais il n'en est, pour autant, pas plus majestueux. Incontestablement, l'histoire est belle dans sa simplicité et son idée centrale (la crédulité réclame un entourage, une protection), techniquement l'animation chaloupée s'inscrit parfaitement dans des décors fort beaux et soignés, on est immergé par l'ambiance et le lien qui unit les deux personnages principaux. Mais aucun aspect n'excelle, ça fleure un peu l'inachevé, le cadrage reste souvent sage sous l'excuse d'être réfléchi, mesuré et maîtrisé. Un film qui reste donc un "joli moment", une mignone mignardise.
Jurassic Park (Steven Spielberg, 1993) : un regard abasourdi
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Technique ♦♦♦♦
Esthétique ♦♦♦♦
Emotion ♦♦♦♦
Intellect ♦♦♦♦
En deux mots : John Hammond, un multimilliardaire, invite deux paléontologues considérés comme des sommités pour avaliser son projet de parc d'attraction d'un genre nouveau qu'il vient d'installer sur une île au large du Costa Rica : un parc peuplé par des dinosaures recréés génétiquement ! Bien sûr, la visite-test est une catastrophe : un infomaticien de l'équipe sabote le système de sécurité du parc pour couvrir sa fuite, le groupe de visiteurs se retrouve menacé par des dinosaures agressifs et doit déjouer les attaque des diverses espèces pour s'en sortir. La scène : Alan Grant, Elie Satler et Ian Malcolm, les trois spécialistes appelés pour donner leur avis sur le Jurassic Park, débarquent sur l'île et parviennent en jeep jusqu'à un certain endroit, guidés par Hammond. La jeep s'arrête, plan sur le visage de Sam Neill qui se tourne vers le cadre, avec Jef Goldblum en arrière-plan, les deux semblant aussi intrigués l'un que l'autre. Cut et plan sur la paléobotaniste absorbée dans l'observation d'une feuille ; Neill lui attrape le visage et le tourne de force vers le cadre, l'obligeant à regarder le mystère qui se dissimule en contrechamp. Puis, enfin, le contrechamp : plan large majestueux sur un énorme dinosaure émettant un doux cri soufflant, la jeep et les trois personnages sont toujours présents dans le champ mais reclus dans le coin inférieur gauche du cadre, ce qui donne le rapport de la taille qui sépare la créature des trois visiteurs incrédules. Le spectacle les émerveille jusqu'à l'abasourdissement, mais progressivement dans le film, leur regard se transformera en scepticisme puis en peur.
Comme souvent dans les blockbusters hollywoodiens (et Jurassic Park en fut un énorme, peut-être le grand précurseur des blockbusters écrasants des années 1990), le réalisateur ne fait pas le film de son scénario : l'histoire (tirée d'un roman de Michael Crichton) met l'accent sur le fait qu'un spectacle peut se révéler incontrôlable pour son créateur (syndrôme prométhéen ou frankensteinien) : c'est ce qui est dit clairement dans la scène centrale de dialogue entre Hammond et la paléobotaniste, qui lui explique que tout spectacle repose sur une illusion de maîtrise (la preuve, ses propres petits-enfants, qui sont ses "créations", sont menacés par ses "autres" créations). Or Spielberg est lui-même complètement dépassé par le spectacle qu'il propose : comme il a une idée (la vie, au sens biologique, est incontrôlable) et des motifs à mettre en scène grâce à une technique d'effets spéciaux à la pointe (les dinos), il se laisse déborder par l'évidence du scénario-catastrophe : il aligne des scènes de bravoure puis des passages sentimentaux très mielleux (voir la scène du tricératops qui aurait pu être super belle mais pêche par infantilité) à la file. Alors c'est sûr, dans le tas, il y a deux scènes brillantes : la première attaque du T-Rex, en extérieur, son jeu constant sur l'aération de l'échelle de plans, et celle des raptors dans la cuisine avec les deux gosses, en intérieur, un alignement de trajectoires antagonistes, une mise en scène drôle et angoissante du rapport entre les personnages animaux et humains. Le rapport, au sens de comparaison, est d'ailleurs le principe central du film : constamment, l'instinct primal des bêtes est mis en corrélation avec l'instinct de survie, non moins primal, des humains. Il y a même parfois un rappel des scène entre elles : l'eau tremble dans le verre en ouverture de la scène du T-Rex ; la gélatine tremble dans la cuillère en ouverture de la scène des raptors : c'est du sens littéral : "tremblez, ça commence !". Mais c'est du déjà vu, quand même. Pour le reste, c'est très quelconque, trop rapide, l'utilisation des diverses espèces de dinosaures est mécanique et désincarnée (sauf dans les deux passages susdits). Je reste tiraillé entre les défauts flagrants du film et la fascination qu'exerce son bestiaire, la qualité d'une poignée de scènes, l'intelligence du propos du moins dans son principe de départ.