" On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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Technique ♦♦♦♦
Esthétique ♦♦♦♦
Emotion ♦♦♦♦
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Pour démarrer un blog consacré aux livres qu'on lit et aux films qu'on voit, je me dis qu'il vaut mieux commencer par Massacrer un truc qu'on a bien aimé. La démarche n'a rien de putassier : ce n'est pas parce qu'on a rencontré l'auteur du livre vers Aix-en-Provence dans un admirable rayon SF tenu par un non-moins admirable libraire, et qu'on a bien rigolé, que forcément l'on a été soudoyé pour en faire bonne chronique.
C'est quand même ce que je vais faire : Le Déchronologue de Stéphane Beauverger, c'est le nouveau bouquin-événement de la mort de La Volte, petit éditeur que je tiens en haute estime. Je n'avais rien lu du monsieur, qui a pourtant déjà signé une trilogie de romans baptisée Chromozone, et dont je ne sais rien. Il paraît qu'il a écrit une nouvelle dans l'anthologie Appel d'Air, que je n'ai pas lue. C'est donc tout vierge et tout pur que j'ai abordé la lecture de son dernier bébé, et dès le départ, j'ai senti mon arrière-train chauffer, comme à chaque fois que je sens dès les premières lignes d'un roman un truc bancal dans l'écriture ou dans le concept.
Ici, le premier chapitre m'a fait l'effet d'une catastrophe ; que l'on me permette de résumer : Henri Villon est un capitaine au long cours, protestant et anti-spanique (les méchants espagnols sont cathos), paumé dans les Caraïbes du XVIIe siècle. Alors déjà, c'est du roman de piraterie, genre que je ne connais pas et dont j'ai des a-priori puissants, par exemple j'ai détesté le film L'île au trésor. Ensuite, un truc ne fonctionne pas dans l'écriture : l'écueil du roman historique, bien souvent, c'est d'être écrit avec un ton trop moderne par rapport à l'époque décrite. Ici, badaboum, on est en plein dedans dès la première ligne, et pour couronner le tout, cette amorce à la première personne du type "j'écris mes mémoires", et qui dépeint la fin prochaine du personnage, annonçant ainsi un récit en long flashback, est très mal tournée.
Bon OK, deuxième chapitre... qui est en fait le seizième (ou quelque chose comme ça). Ah, il y a un concept : en fait, l'intrigue est totalement déconstruite, les chapitres circonscrivent une date et un lieu et se succèdent dans un foutoir apparant. Apparant seulement bien sûr, puisqu'en fait leur agencement permet des ellipses sympathiques, une découverte progressive de l'étrangeté des événements (car il y en a, des trucs bizarres, dans les eaux des Caraïbes) : bref, le "concept" est pour une fois franchement bien foutu et il se met au service de cette "suspension d'incrédulité" indispensable aux littératures de l'imaginaire, cette sorte de "cohérence de l'étrange" qui à la fois nous transporte ailleurs et nous fait croire à ce qu'on nous raconte.
Littérature de l'imaginaire disais-je car oui, Le Déchronologue c'est de la SF. Pour ne pas dévoiler des péripéties surprenantes qui gagnent à être découvertes, disons simplement que des merveilles technologiques, des maravillas, surgissent on ne sait trop comment dans certaines contrées du continent Centre-Américain, non loin d'anciennes terres consacrées du peuple maya. Ajoutez à cela des boules mystérieuses qui voguent dans le ciel, des navires immenses et métallisés qui sortent du néant, et vous aurez je pense deviné l'essentiel du propos : il se passe que des trucs voyagent dans le temps, et qu'on aimerait bien savoir pourquoi et comment, et surtout de quelle façon cela va influer sur la piraterie caribéenne de l'époque.
Il s'agit donc d'une uchronie, un "non-temps" qui aurait pu, a pu, pourra se produire. Le truc qui est bien, c'est que non seulement le découpage déconstruit fonctionne et ne devient jamais casse-gueule (bon, quelquefois au forceps mais c'est rare), mais surtout le style s'améliore considérablement. Rapidement, on oublie le premier chapitre tant on est happés par l'histoire intrigante et la singularité du langage de la piraterie navale de l'époque. Bon, il est peu probable que tous les flibustiers aient eu un langage aussi soigné et surtout une aussi grande culture et ouverture d'esprit que le capitaine Villon, qui nous parle toujours à la première personne, mais l'essentiel est que l'écriture est à la fois suffisamment argotique pour nous y faire croire, et assez moderne pour qu'on sente une complicité permanente avec le personnage. Mieux : l'ampleur du style et la profondeur de l'histoire montent crescendo d'un bout à l'autre du livre. Au début, j'étais catastrophé. Après, je me disais plutôt que c'était pas mal, puis que c'était bien, et enfin : c'est franchement un très bon roman ! Et même une voix vraiment neuve dans la SF française, qui va m'obliger à me pencher sur Chromozone et tout le reste, et ça ne m'arrivait plus depuis un petit moment de me dire ça.
Après m'être fait rebattre les oreilles avec Xavier Mauméjean, dont j'ai enfin lu quelques algarades, et que j'ai trouvé bien mais dont j'ai aussitôt tout oublié, voilà un roman qui va me rester en mémoire, parce qu'il a ce côté accidentel, plein d'aspérités, qui manque à Mauméjean. La SF française n'est pas morte, vive elle !!
Par contre il y a plein, mais vraiment plein, de coquilles : fautes d'accord, de typo, un festival ! Faut relire messieurs, si vous avez besoin d'un correcteur, je suis dispo sur le marché de l'emploi.