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  • : " On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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2 mars 2013 6 02 /03 /mars /2013 09:24

http://www.10-18.fr/site/cmsdata/pagegen/image/1293511530280862013/image/1q84_completweb2.jpg

 

 

 

Technique ♦♦♦

Esthétique ♦♦

Emotion 

Intellect  ♦♦

 

 

 

 

Dernière entrée de ce  blog il y a un mois : pure logique. C'est le temps qu'il m'a fallu pour m'envoyer les trois tomes et 1800 pages du dernier Murakami. Et je n'ai rien fait d'autre. On ne pourra pas me reprocher de pas m'être investi. Pourtant, je suis navré d'annoncer que je suis assez déçu.

 

 

Je vous rappelle que : SPOILER SPOILER SPOILER

 

 

1Q84 reprend la recette que j'ai pour l'instant trouvée dans tous les romans du maître japonais (même si je n'en ai lu que deux autres : La Fin des temps et Kafka sur le rivage ; sont-ils tous construits pareil ?). À savoir : deux personnages points de vue racontés à la troisième personne mais en focalisation interne, et par chapitres successifs. Pour être plus clair : dans un premier chapitre on est dans la tête de Tengo, professeur de mathématiques de 30 ans qui ambitionne de devenir romancier ; dans le suivant, on suit Aomamé, même âge, masseuse et prof d'auto-défense, éventuellement tueuse en série à ses heures perdues. Puis on revient à Tengo suivant une progression temporelle linéaire. Et ainsi de suite jusqu'à la fin. Le danger de ce procédé, c'est qu'une des deux focalisations vous intéresse plus que l'autre. Ca a failli m'arriver (en faveur de Tengo), mais finalement, bon ça passe. Niveau écriture, la manière opérée par Murakami reste encore la même : il fonctionne par épuisement d'univers intérieur. C'est à dire une description précise et presque exhaustive de ce que le personnage voit, ressent, pense, se souvient, jusqu'à épuisement de tout ce qui pourrait constituer une information à communiquer. Mais à la troisième personne. Avec emploi de beaucoup de répétitions, de lenteur, d'amplitude. On a ainsi un sentiment profond d'intimité envers les deux personnages principaux, puisque outre la narration de ce qui leur arrive à l'instant T de la diégèse, on prend aussi connaissance de leurs réactions aux péripéties, de ce que ça leur évoque par rapport à leur vie passée, des doutes et contradictions de leurs pensées. Le sentiment d'intimité est, je pense, l'objectif principal de Murakami. Grâce aux deux modus operandi (1. points de vue successifs, 2. épuisements d'univers intérieurs), c'est très réussi. Les deux personnages principaux sont magnifiques, profonds, ambivalents. Et évidemment leurs deux histoires ont un lien. Les trois tomes serviront essentiellement à ce qu'ils se rejoignent. On est en 1984, l'écho à Orwell est non seulement très clair mais plusieurs fois nommément cité. On se tient à la frontière entre récit mimétique et non-mimétique, science-fictif et non-science-fictif, et on glisse lentement de l'un vers l'autre. Là encore, les habitués de Murakami ne seront pas bouleversés. De la même manière que Orwell avait opéré une distorsion de la date de rédaction de son roman (1948) pour donner une date diégétique et par extension un titre à son roman (1984), Murakami change un kanji (si j'ai bien compris) de 1984 pour obtenir le monde du glissement : 1Q84. 

 

 

Je n'ai donc rien à dire sur l'aspect microstylistique dans 1Q84. C'est dans la structure globale de la trilogie que je tique un peu. Il me faut d'abord rendre compte d'un sentiment de lecture : à la fin du premier tome, j'ai la sensation de tenir entre mes mains un grand roman. Les principes narratifs murakamiens à leur apex, des personnages principaux mais aussi secondaires (Fukaéri, la vieille dame, l'éditeur Komatsu) absolument formidables, juste ce qu'il faut de mystère. Et, pensé-je, une compréhension totale du roman d'Orwell et un prolongement intelligent de l'oeuvre référence : le Big Brother de 1984 devient ici les Little People, un peuple caché, grouillant, manipulateur, agressif. La figure unique, panoptique, monolithique, du totalitarisme, s'est fondue en un essaim sans visage qui, à mon sens, symbolisait la forme de dictature plus subtile et moderne qu'est le libéralisme capitaliste. En somme, je m'attendais à ce que le centre du propos soit politique. Or, non seulement ce ne sera pas le cas, mais dès le premier tiers le second tome souffre d'un défaut de construction qui saute à la gueule : quatre chapitres de point de vue "Aomamé" successifs sont consacrés à la révélation principale de toute l'intrigue de la série. Le mystère tombe totalement à plat. Pire : cette explication est si rigoureuse, précise et déclarative qu'elle finit par nous embrouiller encore plus, comme si on nous décrivait de manière exhaustive le fonctionnement d'une mécanique dont nous n'avons aucune des connaissances nécessaires à sa compréhension. On voit bien qu'une logique existe, mais avait-on vraiment besoin qu'on nous l'assène ainsi sur cinquante pages ? Et surtout aussi tôt ? Qui pis est, je me rends alors compte que l'enjeu de la trilogie ne sera pas du tout politique comme je le pensais de prime abord, mais bien plutôt spirituel, voire ésotérique (il y a tout un discours sur la croyance, la religion, les sectes, etc.). Mais alors pourquoi se placer sous l'égide du plus célèbre roman politique du XXe siècle ? 

 

 

Bref, je suis alors perdu et déçu. Les personnages restent pourtant beaux, l'écriture reste pourtant belle... mais elle se délite franchement au troisième tome. Si dans cet ultime opus l'histoire se poursuit tant bien que mal, avec l'adjonction d'un nouveau personnage point de vue qui crée cette fois-ci une alternance à trois (le détective Ushikawa, encore un personnage superbe !), des erreurs incroyables apparaissent dans la deuxième moitié. Déjà, Aomamé était censée se suicider dans les dernières lignes du tome 2, et là, pouf, elle revient. "Ah ben non finalement au dernier moment elle a renoncé". Ben pourquoi ? En plus un nouveau personnage est apparu et peut prendre sa place dans l'alternance ! Mais bon, soit. Jusqu'ici, Murakami avait pris soin de ne jamais déborder d'un point de vue sur un autre. Concrètement, lorsqu'on est dans un chapitre "Tengo", on est dans la tête de Tengo, donc on ignore complètement ce que fait Aomamé à ce moment-là. Et inversement. C'est au lecteur de combler les ellipses, de boucher les trous, de se dire "Ah tiens là Tengo est à tel endroit, il ne doit pas être loin de Aomamé puisqu'il y a deux chapitres elle y était également". C'était même très beau, puisqu'on assistait à des tas de possibilités de croisements qui n'avaient jamais lieu. Et là, d'un coup, paf, après 1500 pages de lecture, Murakami nous balance des indications supplémentaires (parfaitement inutiles à la compréhension d'ailleurs). Il y a une page qui m'a tellement abasourdi que je l'ai cornée, c'est la page 353 (de l'édition poche chez 10/18), vérifiez chez vous, où Murakami passe 50 lignes à nous expliquer que les trois personnages ont manqué de peu de se croiser et ce que ça implique pour la suite de l'histoire. Mais ça fait deux tomes et demi qu'on comble les ellipses tout seuls comme des grands : pourquoi nous prendre par la main juste à ce moment-là ? On se débrouillait très bien ! Et le pire, c'est que ça nous fait sortir du point de vue sur lequel on était focalisé à ce moment (celui d'Aomamé). Cela ressemble, et c'est incompréhensible, à une angoisse d'écrivain débutant. La tentation de sur-expliciter au cas où on perdrait le lecteur. Là, c'est l'exemple le plus flagrant, mais ça va se répéter plusieurs fois jusqu'à la fin de ce tome 3, comme des rappels d'un manque d'assurance ridicule. Et ça ne vient que corroborer certains choix pour le moins curieux, comme l'emploi de caractères gras pour marquer les (trop nombreux) rappels de lignes de dialogues antérieurs, l'emploi aussi d'anglicismes pour toute la partie fantastique du récit (Mother, Daughter, Perceiver, Receiver...), tout cela sonne... puéril ! Oui, du Murakami puéril !

 

 

Bref, une lecture fort curieuse, des sentiments ambivalents, mais en tout cas un enthousiasme qui s'effondre dès la moitié du second tome. On ne peut pas appeler ça une réussite.

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Published by Nico - dans Du papier
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commentaires

Cachou 17/03/2013 09:39

Je ne savais pas que c'était de la SF (le titre aurait du me mettre la puce à l'oreille). Mais en fait, j'ai lu très peu de SF japonaise. Juste quelques trucs en marge comme Yoko Ogawa et son
"Cristallisation secrète". Je prends bonne note.

Nico 16/03/2013 15:50

Bonjour Cachou !

Je ne saurais mieux dire. Si tu ne l'as pas encore lu, je te recommande vivement "La Fin des temps" pour découvrir le penchant le plus science-fictif de Murakami (je te sais connaisseuse). C'est
tout simplement le meilleur roman de science-fiction japonaise que j'ai pu lire à ce jour. Et j'en ai lu un paquet lorsque, avec le délicieux Mickaël Zielinski, nous concoctâmes le numéro de la
revue Yellow Submarine consacré à la SF japonaise. Je t'y renvoie :

http://www.moutons-electriques.fr/livre-159

Cachou 16/03/2013 13:50

Pas mal pareil: j'ai réellement été emballée par le premier, j'ai commencé à douter au deuxième et j'ai été déçue par le troisième. Pour moi, le tout aurait parfaitement tenu en un tome. Là, j'ai
eu sacrément le temps de voir apparaître les tics d'écriture de Murakami qui se faisaient plus discrets dans ses romans plus courts.

Mais heureusement, certains de ses romans sont meilleurs et ne répondent pas à la structure de celui-ci ^_^. Si je peux me permettre de te conseiller "Les amants du Spoutnik" et "Au sud de la
frontière, à l'ouest du soleil", avec peut-être "Le passager de la nuit", les livres qui m'ont fait aimer cet auteur (j'ai trouvé "Kafka sur le rivage" un peu moins bon, mais meilleur que "1q84").