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17 février 2014 1 17 /02 /février /2014 10:50

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Technique 

Esthétique  

Emotion 

Intellect   

 

 

 

 

 

Je redoutais ce moment. Le moment où j'allais me poser devant mon ordi, la respiration calme, les sens alertes, et où j'allais devoir rendre compte de ma lecture de La Maison des feuilles (nouvellement publié dix ans plus tard à l'occasion de la sortie d'un nouveau roman de Danielewski, était épuisé depuis, je l'avais lu partiellement à l'époque de sa première parution). Il y a pourtant tant à dire. Mais c'est si difficile à décrire. Essayons...

 

La Maison des feuilles est un roman... euh, bon déjà ça part mal. Une fiction ? Moui, malgré quelques réticences, on peut adopter le terme. C'est donc une fiction de Mark Danielewski, un Américain de génie, j'ose le dire même en ayant lu que ce bouquin de sa plume, traduite par Christophe Claro (j'insiste également là-dessus tant le boulot est... incomensurable, mais comment ce type a-t-il fait ?), et qu'on peut pour le moins qualifier d'expérimentale. Pour bien le comprendre, essayez de vous figurer la description suivante.

 

Première surprise : la page de titre crédite comme auteur non pas Danielewski mais un certain "Zampano", avec introduction et notes de "Johnny Errand". OK...

 

La page de copyright contient d'étonnantes considérations sur la version du manuscrit que nous tenons entre les mains : cela concerne essentiellement le nuancier : la version qui nous intéresse a pour principale caractéristique d'avoir le mot maison systématiquement coloré en bleu. Mais nous savons qu'il existe d'autres versions avec d'autres systèmes de couleurs.

 

La table des matières nous apprend que, après un avant-propos et une introduction, l'essentiel du livre (pages 1 à 547) sera en fait composé d'un texte intitulé... non pas La Maison des feuilles mais "Le Navidson Record". Bien bien...

 

L'avant-propos des éditeurs précise que ce que nous lisons est une seconde édition légèrement augmentée. Par ce simple effet, la fiction est déjà enrobée d'un passé et d'un certain mystère.

 

Puis une introduction, en police de caractères de type "Courier" et foliotée avec des chiffres romains nous apprend dans quelles circonstances un certain Johnny Errand, qui s'exprime à la première personne, a découvert le texte intitulé "Le Navidson Record" qui a été écrit par le très récemment défunt Zampano, vieillard aveugle qui a investi obsessionnellement les dernières années de sa vie à la rédaction de ce manuscrit. On perçoit déjà que la lecture de "Le Navidson Record" a généré une crise profonde chez Johnny Errand (réclusion, angoisse, panique, dépression). L'introduction est datée du 31 octobre 1998.

 

Puis on a une page avec rien d'autre écrit que "Muss es sein", phrase allemande que l'on pourrait grossièrement traduire par : "cela doit-il exister ?" (il y aura par la suite quantité de citations et de termes allemands dans ce livre).

 

Et enfin commence La Maison des feuilles ? Euh non, pas tout à fait. Commence la version imprimée du manuscrit "Le Navidson Record" dont l'auteur est Zampano, et qui va constituer le gros corps de texte de ce bouquin. Bien. Mais enfin, qu'est-ce que ce "Navidson Record" ? C'est un essai. Et non pas un roman. C'est le texte d'une étude analytique extrêmement approfondie menée par Zampano au sujet d'un film documentaire amateur réalisé au début des années 1990 et nommé The Navidson Record. Nommé ainsi, tout simplement, parce que son auteur est un certain Will Navidson, photographe de grand talent lauréat du Pullitzer, et qui commence comme un film familial : c'est l'histoire de l'emménagement de la petite tribu Navidson (Will le papa, Karen la jeune et jolie maman ex-mannequin, et leurs deux enfants, Chad et Daisy) dans une nouvelle maison en Virginie.

 

 

 

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Et là je fais une parenthèse dans ma description. Il va sans dire que toutes ces strates narratives qui commencent à s'accumuler (manuscrit de Zampano, intro de Errand, le film The Navidson Record, l'essai à propos du film), tout cela est purement fictif. Le film n'a jamais existé, les personnages non plus, ce n'est que pure invention de la part de Danielewski. Mais la complexité de l'imbrication des différents niveaux diégétiques crée quelque chose de merveilleux : le doute. Tout cela est à la fois si accadémique et embrouillé que de la surprise émerge un sentiment de réalité, tout juste bousculé par des contradictions passagères.

 

 

 

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Je reprends. Johnny Errand commence à anoter le texte de Zampano, et l'on distingue ses notes de bas de page à celles de Zampano a leur police de caractère Courier (tandis que celles de Zampano restent en Times). Errand paraît déboussolé, raconte sa vie, ses notes font parfois plusieurs pages, il est visiblement complètement bouleversé par ce manuscrit, il s'isole, se drogue et boit.

 

Il faut comprendre que Johnny Errand lui-même, tout obsédé qu'il est par le manuscrit de Zampano, n'a jamais vu le film The Navidson Record. N'en a même jamais entendu parler avant de parcourir ces lignes. Mais la façon dont l'étudie Zampano et le nombre invraissemblable de notes de bas de page qui renvoient à d'autres études laisse à penser que c'est une oeuvre filmique mythique et maintes fois analysée. Il semble que des articles innombrables, des exégèse entières, parfois même en plusieurs volumes, ont abordé The Navidson Record. Que ce film a fait un "buzz" au moins national lors de sa diffusion pourtant réalisée en grande partie sous le manteau par VHS. Johnny est donc, tout comme nous, fasciné par sa prétendue existence mais n'a concrètement aucune preuve que Zampano n'ait pas entièrement inventé tout ce qu'il a écrit. Nous-mêmes n'en avons aucune preuve. Mais nous n'en avons aucune non plus que Errand n'invente pas tout cela lui aussi. Mais il est pourtant notre point d'ancrage dans la réalité obscure de cette chose fictionnelle.

 

 

 

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L'essai de Zampano analyse le film quasiment plan par plan. Il nous le décrit (alors même, rappelons-le, qu'il était aveugle...), avec des termes très techniques, nous le commente, parfois en allant trèèèèèès loin. Brièvement, quelques mots sur le film en lui-même : Navidson et sa famille s'installent donc dans cette nouvelle maison. Mais en faisant des mesures, Nadison se rend compte que la maison est plus grande dedans que dehors... d'un quart de pouce. Pas de quoi s'affoler, me direz-vous, mais Will est un type précis et volontiers obsessionnel (tous les personnages de La Maison des feuilles, narrateurs inclus, le sont un peu). Il s'acharne à mesurer sa maison en long en large, et puis d'un coup... une porte apparaît dans un mur au beau milieu du salon. Quand on l'ouvre, il y a derrière un couloir sombre et glacé avec rien dedans. Il y a pourtant, vu de l'extérieur, un jardin à cet endroit-là. Mais le couloir se révèle long de plusieur kilomètres. Et mène à un escalier dont chaque marche fait environ 200 mètres de large... une impossibilité physique, un vrai conte ou alors un récit d'horreur, de maison hantée.

 

Je vous le fais rapidement, mais l'idée est là : c'est un récit fantastique qui tendrait à laisser penser que tout ce que nous voyons est parfaitement documentaire, à la manière du Projet Blair Witch (personnellement, ça m'a rappelé les vrais-faux docus étranges et inquiétants de Jean-Teddy Filipe, appelés "Documents interdits" ; si vous tombez là-dessus un jour c'est extraordinaire). Chaque chapitre de Zampano couvre linéairement une nouvelle partie du film sur le même mode (description, analyse, commentaire) et en profite pour aborder une thématique différente à chaque fois : l'écho, l'imagerie animale, l'appel au secours, le labyrinthe... Mais plus fort encore, la forme de chaque chapitre va directement épouser cette thématique. Par exemple dans le chapitre VIII dit "Le labyrinthe", les notes de bas de pages se mettent à valser dans tous les sens, à occuper des places inattendues, à contenir des juxtapositions infinies de références ou d'éléments mobiliers jusqu'à épuisement : la perte du lecteur rejoint la perte des personnages. Et tout va fonctionner comme cela jusqu'à la fin. Sans oublier les fréquentes interventions de Johnny. Et les renvois aux annexes.

 

 

 

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Car oui, un quart du bouquin est constitué des annexes (La Maison des feuilles, de manière générale, c'est la victoire du paratexte sur le corps central). On peut y jeter un oeil, les laisser tomber ou s'y perdre (ce que j'ai fait). On y trouve des photos, des poèmes, des citations, un index, des lettres écrites à Johnny par sa mère internée dans un asile (passage bouleversant d'ailleurs, qui permet de bien mieux comprendre la place de ce narrateur). Vers le milieu du bouquin, on est immergé dans ce lieu à part qui semble devoir se dérouler à l'infini, comme Navidson dans sa maison, comme Zampano dans le film, comme Errand dans le manuscrit de Zampano, comme nous dans La Maison des feuilles. Prendre la mesure de cet espace fictionnel clos qui est plus vaste que ce que l'objet laisse à penser – un pavé de 700 feuilles surmontées d'une couverture – est un moment littéraire unique, que je vous gâche peut-être un poil en vous l'anticipant, mais bon c'est pas grave vous n'êtes sans doute pas arrivé jusque là.

 

Le mot "expérimental", avec cette oeuvre de Danielewski, prend tout son sens : plus qu'à une fiction, c'est à dire une histoire racontée qui se déroule linéairement, il nous convie à une expérience... qui n'en est pas moins une fiction.

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Published by Nico - dans Du papier
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commentaires

Nico 18/02/2014 09:43

Pour ma part elles ont pleinement concourru à l'immersion, même si, c'est vrai, certaines sont un interminable salmigondis.

Cachou 17/02/2014 21:58

J'ai adoré (adoré) ce livre mais je n'ai pas accroché aux interventions de Johnny.