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  • : " On a qu'à appeler ça Le Massacre alors. " Mickaël Zielinski, Nicolas Lozzi, mai 2009.
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26 novembre 2012 1 26 /11 /novembre /2012 10:11

On dit souvent qu'une nouvelle est "un texte court articulé autour d'un seul temps fort". À partir de cette définition, j'ai souvent estimé que beaucoup d'auteurs de romans maniaient en fait une "forme courte déguisée", la forme longue n'étant en fait qu'un empilage, parfois savant, de nouvelles. Il n'y a qu'à repenser à la  Trilogie Martienne de Robinson lue récemment, chaque chapitre peut être pris à part et constituer une nouvelle rigoureusement structurée (du reste, j'ai appris par la suite que Robinson avait publié un recueil de nouvelles qui prolongent l'aventure martienne, et je suis prêt à parier que ces nouvelles ressemblent aux chapitres de sa Trilogie). J'aime d'ailleurs beaucoup les nouvelles, la forme courte en général (filmique aussi), mais sont-elles toujours "articulées autour d'un seul temps fort" ? Un exemple de chaque problématique (empilage d'abord, gestion des temps forts ensuite) dans les deux bouquins que j'ai lus ces derniers temps :

 

 

http://images-booknode.com/book_cover/174/delius,-une-chanson-d-ete-174472-250-400.jpg

 

 

 

 

Technique ♦♦

Esthétique ♦♦

Emotion 

Intellect  

 

 

David Calvo est mon auteur non-mimétique français préféré. J'adore ce que raconte ce type et la manière dont il le fait : c'est du régressif assumé, ça tient énormément du conte de fées, mais l'absurde y est amplifié, complexifié par des enjeux technologiques contemporains, souvent rationnalisé par une intrigue policière ou d'enquête, on y trouve aussi du steampunk, parfois un soupçon de cyberpunk, et par dessus tout c'est drôle. Calvo est lewiscarrollo-dicko-gibsonnien. Je l'aime. Et j'ai lu tout ce qu'il a fait. Presque.

Pourtant, à chaque fois que j'ai terminé un de ses bouquins, le lecteur bête et ingrat logé pas loin de mon lobe frontal gauche m'a sussurré : "ouai, c'était génial, mais putain c'est pas complètement abouti". Mon lecteur ingrat est aussi exigeant, alors que Calvo ne lui a rien demandé. Lorsque je l'ai découvert avec Minuscules flocons de neige depuis dix minutes, j'ai trouvé ça beau mais un peu emmerdant ; Nid de coucou ? De chouettes nouvelles assemblées et empaquetées au forceps ; Wonderful ? On y est presque mais c'est un peu flemmard ; Elliot du néant ? Magnifique et trop hermétique à mon goût. J'étais donc en position d'attente : "quand arrive le putain de roman qui me fait fermer ma gueule ?" En fait, je me trompais de direction : il fallait tout simplement que je lise son premier texte.

Donc, Délius, une chanson d'été est le meilleur Calvo que j'ai lu à ce jour. Je le trouve à la fois suffisamment calvesque (déjanté, absurde, protéiforme) et équilibré. Ne pas se méprendre : je ne veux pas dire qu'un auteur doive nécessairement "se contrôler" pour faire un bon roman ; je crois par contre qu'une certaine rigueur technique doit accompagner l'inventivité, que l'auteur doit, pour gagner l'adhésion du lecteur, savoir aller le chercher. Pour Elliot du néant, par exemple, j'avais trop de chemin à faire, Calvo ne m'a pas assez aidé, et si j'ai contemplé la beauté de la chose, je ne m'y suis pas spécialement intégré, immergé. Le modus operandi choisi dans Délius, de très courtes parties titrées, de quelques pages chacune, avec alternance de points de vue (on rejoint la problématique formulée en prologue), fonctionne rondement et allait devenir sa manière privilégiée. Les trois principaux points de vue permettent non seulement de fabriquer une ligne narrative parfaitement recoupée par ellipses, mais surtout ils font varier la tonalité et donc les émotions : burlesque foutraque en compagnie de Lacejambe le botaniste tueur de monstres et son acolyte Fenby ; dramatique et intérieur avec le journal de Kevin Laird, tueur en série floral ; contemplatif et lunaire avec Délius, le compositeur de génie. Les personnages sont excellents, on se bidonne sans arrêt, l'intrigue est captivante, l'écriture belle et spontanée, le fantastique y côtoie un vague steampunk et le bonheur décisif, mais c'est très personnel, tient dans l'utilisation de trois villes que j'adore comme toile de fond : Marseille, Londres, New York. Tout est parfait. Enfin, l'idée générale est simple et belle : où se situe la frontière entre miracle et mystère ("Fenby, la nature se comporte de manière souvent très étrange. Ce n'est pas une raison pour appeler ça de la féerie.") ? Bref, j'ai enfin mon Calvo de référence. Pour le plaisir, un court extrait qui m'a fait tomber de mon siège :

(Lacejambe interroge un viticulteur au sujet d'une autre personne)    

(Le viticulteur :) " [...] le vieux Persiflard n'écoutait personne d'autre que son chien.

– Il parlait ?

– Persiflard ?

– Non, son chien.

– Pas que je sache.

– Un indice de première importance.

– Assurément."

 

 

http://www.babelio.com/couv/15110_791746.jpeg

 

 

Technique 

Esthétique ♦♦♦

Emotion ♦♦

Intellect  

 

Ensuite, quelques mots sur un classique jamais lu : "Le Joueur d'échecs" de Stefan Zweig, auteur autrichien que j'ai assez peu fréquenté jusqu'alors, sauf, comme tout le monde, pour lire le beau recueil Amok. Je mets le titre "Le Joueur d'échecs" entre guillemets, vous l'aurez souligné, car c'est une nouvelle ; qui "n'est pas conforme" aux standards donc puisque articulée autour de trois temps forts au lieu d'un : deux récits en flashback et un "dans le présent de l'action". En effet, on embarque d'abord sur un bateau en compagnie du narrateur (à la première personne) ; ce dernier se fait raconter l'histoire d'un autre passager, Czentovic, pour le moins célèbre puisqu'il est champion du monde d'échecs (premier flashback). On revient dans le présent : un tournoi d'échecs est organisé contre le champion et un intervenant, Monsieur B., se fait remarquer par sa capacité à lui tenir tête ; il raconte sa propre histoire, qui l'a conduit à apprendre la théorie du jeu comme un forcené puisqu'il a été enfermé dans une chambre presque un an en la seule compagnie d'un manuel d'échecs (second flashback). Enfin, retour dans le présent où l'on assiste à l'affrontement cérébral ultime entre B. et Czentovic (troisième temps fort).

 

Les échecs me passionnent bien que je sois un fort mauvais joueur (je me fais laminer par toute personne possédant plus que les bases). C'est surtout le principe planqué sous l'échiquier qui m'intéresse : je ne connais guère d'autre jeu combinatoire abstrait (autrement dit : de plateau) de cette complexité qui soit, pour reprendre le terme de Roger Caillois dans Les Jeux et les Hommes, que pur agon, c'est-à-dire affrontement entre deux joueurs sans aucune intervention du hasard. C'est un cerveau contre un cerveau. Et ça a inspiré moult artistes depuis une centaine d'années (peintres, écrivains, cinéastes...). La figure est puissante. Zweig l'utilise très bien, établit un parallèle entre l'intelligence froide calculatrice et la créativité débordante qui mène à la folie. L'écriture est impeccablement fluide, certes pas très belle, et la construction, on l'a vu, est audacieuse. Un classique justifié pour une fois. Sur le sujet du jeu d'échecs dans les arts, je vous renvoie au numéro de la revue  Yellow Submarine consacré au jeu que j'avais dirigé en 2009.

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Published by Nico - dans Du papier
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